Présentation

Anthropologie du conflit nord-irlandais

Vendredi 22 septembre 2006

Etudiante en anthropologie, actuellement en Master Recherche, j’ai choisis pour terrain d’étude l’Irlande du Nord. J’ai pu effectuer un premier terrain en septembre 2002, à Belfast. Du jour où j’ai mis les pieds dans la capitale Nord-irlandaise j’en garde un mélange d’horreur et d’émotion face aux blessures profondes du corps et de l’esprit qui marquent partout les visages et les murs mêmes de la ville. Et cette phrase qui résonne encore dans ma tête : « Je déteste quand vous les « outsiders » (comprendre ici : les non-Nord-irlandais) venaient ici nous donner des leçons d’humanité. Vous ne comprendrez jamais ce qui se passe ici jusqu’au jour où vous saurez ce qu’est la haine… »

De ce qui m’avait amené là-bas précédemment je garde le souvenir de cette petite fille de 6 ans qui jouait sur la terrasse d’un pub irlandais bordelais et qui lorsque je lui avait demandé ce qu’elle faisait en France m’avait répondu «  On est ici parce qu’à mon école on nous jetait des pierres… » J’ai alors voulu comprendre ce qui peut conduire des êtres humains à jeter des pierres sur des enfants de 6 ans.

As a student in Anthropology, presently doing my Masters Research, I chose as a fieldwork for my studies Northern Ireland. I could make a first fieldwork in september 2002, in Belfast. From the day I first stepped in the Northern-Irish capital, I keep memory of horror and emotion facing the deep wounds that cover the bodies and spirits and mark the faces and the walls of the city. And I can still hear the sentence that echos in my head : " I hate when you, the outsiders, come here to give us humanity lessons. You'll never understand what's happening here until you know what hatred is."

From what brought me there in the first place I keep the memory of this little girl, six years old, playing on the terrasse of an Irish pub in Bordeaux. When I asked her what she was doing here, in France, she said : "We're here because at my school they throw stones at me."

 

 

On assiste aujourd’hui en Irlande du Nord à l’expression d’un long conflit civil d’une violence physique, psychologique et morale rare et qui plante ses racines dans ce noir héritage de la colonisation et la quasi-impossibilité d’une issue politique. L’accord de paix du Vendredi Saint en 1998[1] constitue une avance considérable dans la situation nord-irlandaise mais cependant, la paix ne s’instaure pas par traité, surtout dans une société déchirée par des décennies de guerre civile larvée, cachée pudiquement derrière l’expression de « troubles ». Il est donc pour l’instant hors de question de parler de paix en Irlande du Nord et encore moins de réconciliation, selon l’expression d’Elise Féron « la réconciliation, processus d’intériorisation sociale de la paix, qui se mesure sur le temps long [et] qui neutralise les mémoires conflictuelles et les vieilles rancunes. »[2]

Le conflit a fait à ce jour plus de trois mille morts et trente-six mille blessés, cela sans compter les dégâts « collatéraux » (selon l'expression militaire aujourd'hui galvaudée) et qui sont de l'ordre psychologiques : important taux de suicide et de maladies mentales, mais aussi, autres morts violentes non élucidées et pour lesquelles on n’a pu établir un lien de cause à effet directe avec le conflit malgré une forte suspicion. Ce qui, en chiffres absolus, peut ne pas paraître considérable, correspond toutefois à un taux de violence élevé pour une population de 1,5 million d'habitants. Il est aussi frappant de constater qu’un conflit a pu se perpétuer pendant un peu plus de 80 ans[3] sur un territoire aussi petit et compte tenu de la relative proximité culturelle des deux parties.

We witness today in Northern Ireland the expression of a very long civil conflict of a rare physical, psychologic and moral violence and that plants it's roots in this dark heritage of colonisation and the near impossibility of a political way out. The Good Friday agreement in 1998[1] constitute a considerable advancement in the northern-irish situation but, peace can't be founded on a treaty, especially in a society torn apart by decades of a latent civil war modestly hidden behind the expression "troubles". It's now out of the question to consider Northern Ireland in peace, and even less to talk about reconciliation. According to Elise Féron "reconciliation, the social interiorisation of the process of peace, that can only be measured on a long time, and neutralize conflictual memories and the old grudges."[2]

Until today the conflict made more than three thousand dead and thirty six thousand injured this whitout counting the "colateral damages" ( according to the misused militarian expression) and that can be of a psychologic type : important suicide rate and mental illness, but other violent deaths non elucidated and that couldn't be officialy related to the conflict even though there was a strong suspicion. What in absolute numbers can seem unsignificant correspond nevertheless to a high violence rate for a population of 1,5 million. It's also striking to observe that this conflict as been going on for more than 80 years on such a small territory and considering the relative cultural proximity of the two parties.

 

 

 


 


 

[1] NORTHERN IRELAND OFFICE (NIO), 1998, The Agreement, Text of the agreeement reached in the Multy-Party Negociations on Northern Ireland, (10 avril 1998), (Cmnd 3883), [Good Friday Agreement, Belfast Agreement]. Belfast : HMSO.

[2] FERON Elise, hiver 2000,“Irlande du Nord : une réconciliation incertaine”, Cultures et conflits, N° 40. p 2.

[3] Je parle ici de la guerre civile en Irlande du Nord qui par conséquent n’a pu commencer qu’à la création de cette province britannique à la suite de la scission de l’île et de la déclaration d’indépendance effective de la République d’Irlande, au sud en 1922.

Par Julie
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Vendredi 22 septembre 2006

           Le discours des personnes est à considérer dans son contexte. Les nords-irlandais interrogés en France ont un regard différent sur leur société d’origine, une vision empreinte d’un certain recul qui leur permet une réflexion qu’ils sont plus libres d’exprimer dans leur pays d’accueil où ils ne subissent plus les mêmes pressions qu’en Irlande du nord, pays où le silence est roi.

          De plus, il faut aussi considérer ma position par rapport à eux. On ne parle pas de la même façon à un étranger qu’à quelqu’un que l’on connaît et à qui on fait confiance. Et j’ai pu observer au fil du temps une évolution dans le discours des gens qui acceptaient de me parler. Beaucoup cependant refusaient et refusent toujours de me parler, du moins de manière « officielle » ( c’est à dire dans le cadre de ma recherche et en présence du magnétophone). Ils m’ont par ailleurs demandé de ne pas les citer de manière informelle. Il est important de préciser aussi que ma propre position a elle aussi évoluée au milieu de ces gens puisque je partage pour certain leur vie quotidienne aujourd’hui, ils me connaissent, savent que j’ai un projet de recherche anthropologique que j’ai pris le temps de leur décrire. Cette proximité me donne accès à beaucoup d’informations que je n’aurais jamais soupçonnées et qu’on me donne parfois spontanément.

           J’ai de plus beaucoup approfondis ma connaissance du terrain à travers les lectures, la consultation d’archives, de journaux, le visionnage de films, et surtout les discussions avec les gens. Si bien qu’on m’a dit par exemple « je te le dis à toi parce que je sais que tu sais » ce qui signifie il me semble, que j’ai passé mon examen d’entrée dans le groupe de « ceux qui veulent comprendre et qui ne jugent pas ». Voilà donc qu’aujourd’hui je parle leur langage à leur manière et que je connais moi-même beaucoup d’histoires (story-telling) qui délient les langues plus facilement.

          L’apprivoisement de la technique anthropologique au profit de mon terrain spécifique, la confiance et le lien particulier qui me lie à certain d’entre mes enquêtés m’ont permis d’avoir accès à une foule d’informations et d’événements de l’ « underground », c’est à dire, ce qui se passe en marge de la vie sociale Nord-irlandaise. Ce dont on ne parle pas. Ce qui est touché ordinairement du sceau de la « loi du silence » ; comme le dit  Linda Green dans son article Living in a state of fear  « The dual lessons of silence and secrecy were for me the most enlightening and disturbing […] silence can operate as a survival strategy, yet silencing is a powerful mechanism of control enforced through fear. »[1] ( « La double leçon du silence et du secret furent pour moi des plus éclairantes et troublantes […] le silence peut opérer comme une stratégie de survie, cependant réduire au silence est un puissant mécanisme de contrôle renforcé par la peur ».)

          Le silence peut donc être parfois très révélateur et doit être envisagé le moins possible comme un handicap mais comme un axe d’analyse à la lumière du terrain et des choses dites.La guerre civile ou en tout cas le fantôme de celle-ci marque la vie de chaque citoyen nord-irlandais. La société est construite de telle manière qu’elle permet dans presque tous les moments de la vie de vivre séparé. Mais il y a certains moments, dont on ne parle jamais, ou très rarement et qui, lorsqu’ils sont évoqués, sont le plus souvent mal interprétés, où des éléments des deux communautés se rencontrent et ceux-sont ces moments là que je souhaite évoquer dans mon travail, et je m’attacherai à démontrer que le conflit a gangrené les pratiques sociales à un point tel, qu’il s’exprime même à travers la mixité des populations.

 

          The people's discourses analysed in this paper must be put into context. Northern-Irish people interviewed in France have a different look at their original society. A look stamped with some distance that gives them the access to a reflexion they are more free to express in their reception country where they don't have to undergo the pressures that lead them to silence.

          In addition you must consider my position with them. You don't talk the same way to somebody you know and you trust. And I could observe as the time was passing an evolution in the discourse of the people who accepted to talk to me. A lot of them, unfortunetly refused, and still refuse today, to talk to me or at least in an "official manner" ( in other words : in the anthropological reseach frame and tape recording). They actually requested to not quote them at all.

          It's important to precise that my position has been changing among these people, because for some of them, I share their everyday life now. They know me, they know what my project is because I took the time to explain to them everything. This proximity with these people gives me access to a lot of information that I would have never suspected and that people sometimes give to me spontaneously.

          I have also deepened my knowledge about Northern Ireland through readings, archives, newspapers, movies and all the background of the conflict. This with the result that some of the people I've been studying told me one day : " I tell it to you coz I know that you know". Which seems to mean that I passed my "exam" entering the group of "those who want to understand and don't judge". That is today I speak their language their way, and I know myself a lot of stories that loosen the tongues more easily.

           The taming of the anthropological technic for the benefit of my specific fieldwork, the trust and special relationship that connect me with some of the people gave me the access to a lot of information of the "underground", that is, what is on the periphery of the northern irish social life. What we don't talk about. What is ordinarily touched by the rule of silence. As very well said by Linda Green in her article : Living in a state of fear  « The dual lessons of silence and secrecy were for me the most enlightening and disturbing […] silence can operate as a survival strategy, yet silencing is a powerful mechanism of control enforced through fear. »[1] Silence can be deeply revealing and must be approached the less possible as a handicap but as an analysis drawn towards the light of the things said.

          The civil war or at least the ghost of it marks the life of every northern irish citizen. The society is built in a way that it gives the possibility to its people to live separatly in almost every moment in life. But, sometimes, that are most often kept quiet, people from the two "sides" meet. These are the moments I want to talk about in that work, and I'll try to demonstrate that the conflict has been vampirising the northern irish society so deeply that it can even express itself through these mixity moments.

         

         


[1] GREEN Linda, 2004, “Living in a state of fear” chapitre 21, in Scheper-Hughes, Bourgois Philippe, 2004 « Violence in war and peace, an anthology. » Oxford, Blackwell Publishing: p 189.

Par Julie
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Mardi 26 septembre 2006

 

Avant d’aborder cette première partie, il me faut tout d’abord avertir le lecteur de ma démarche. Il est banal et en même temps nécessaire de préciser la nature extrêmement complexe de la réalité sociale en général et plus précisément de celle abordée à travers ce mémoire. L’évocation du conflit Nord Irlandais ne se fait que rarement sans tomber dans des lieux communs d’une vision très simplifiée, parfois manichéenne, relayée par les différents médias et portée par une conception plus générale et toute aussi simple que donne le sens commun de ce qu’est une situation de guerre. Ces conceptions simples « rêvées » ou, pour reprendre le terme de Benedict Anderson : « imaginées » (comme celle de « groupe homogéne » par exemple), existent cependant comme un carcan pré-établi sur lequel se greffent par la suite des situations sociales originales complexes qu’il nous est donné d’étudier. Il m’est apparu pertinent de démarrer ma réflexion à partir de ces différents lieux communs qui influent directement sur les populations étudiées (notamment à travers des politiques gouvernementales dites de mixité) et de remonter le fil d’une réflexion plus nuancée et complexe menée à partir d’observations et d’entretiens multiples et variés.

Il me faut aussi préciser l’usage de certains termes. Le terme « ethnie » est utilisé par bon nombre des anthropologues qui se sont penchés sur la question nord-irlandaise afin de décrire les deux communautés qui entrent dans le conflit (catholique et protestante). Si l’on entend le terme ethnie comme un groupement humain qui posséde une structure familiale, économique et sociale homogéne et dont l’unité repose sur une communauté de culture revendiqué, on peut considérer que l’on a deux groupes ethniques en Irlande du nord. L’utilisation des termes catholique et protestant pour nommer ces deux ethnies renvoient à des réalités bien plus larges et complexes que leur simple dimension religieuse. De plus, la société Nord-irlandaise est bien-sûr plus complexe que le schisme ethno-sectaire : Catholique/ Nationaliste/ Républicain et Protestant/ Unioniste/ Loyaliste mais reste cependant un outil analytique pertinent puisqu’il recouvre d’une certaine manière la majorité de la population.

 

 

 

 

I)                  La guerre civile : submersion en eau « trouble »

On ne peut évoquer la question de la mixité en Irlande du nord en éludant le conflit qui déchire cette province depuis des décennies et encore aujourd’hui. En effet, le type de pratiques mixtes étudiées dans ce mémoire ne sont pertinentes que dans leur mise en regard avec les pratiques sociales de division ethnique, plus répandues et le plus souvent instituées. Nous verrons dans cette première partie les grands traits qui caractérisent le conflit civil et la division ethnique en Irlande du nord.

 

 

 

 

A) De la mémoire : « The Background » l'éternel recommencement

1)     L'Histoire : état des lieux

a)      La place de l'Histoire

 

Le dramaturge Irlandais Oscar Wilde a déjà fait remarquer que les Irlandais ne devraient jamais se souvenir de l’Histoire de l’Irlande, et que les Anglais ne devraient jamais l’oublier.[1] On a malheureusement rarement suivi son conseil et les Irlandais aujourd’hui excellent dans cet exercice de mémoire des batailles sanglantes d’autrefois. Cela peut avoir quelque chose de surprenant pour le visiteur qui s’aventure dans les contrées du “Dark North”. L’histoire y est effectivement vivace, on célèbre aujourd’hui ces batailles ayant eu lieu il y a des siècles et on ne se lasse pas de les conter et de les chanter encore et encore. La raison en est que pour beaucoup d’irlandais, le conflit qui existe aujourd’hui est la continuité de celui qui commença il y a huit siècles.

L’histoire prend en effet une place capitale dans la constitution des identités nationales irlandaises et britanniques jusque dans la vie quotidienne de ses ressortissants. En Irlande du Nord, l’histoire est partout, elle est constamment rappelée à l’œil et aux oreilles du visiteur, déclinée de différentes manières. On célèbre chaque année les deux fêtes nationales, le 17 mars : la St Patrick, celle des irlandais. Ce saint  qui libéra l’île d’Irlande de ses serpents et acheva de 456 à sa mort en 490, l'évangélisation des Gaëls. Les protestants loyalistes quant à eux célèbrent le 12 juillet la victoire de William d’Orange sur James II au cours de la bataille d’Aughrim et de la Boyle en 1689 et 1690. Il peut paraître surprenant de voir aussi célébrée chaque année la bataille de Bosworth où Henry VII a vaincu Richard III au 15e siècle et bien d’autres… L’histoire prend même parfois une dimension mythique lorsque les populations se l’approprient en la contant et en l’intégrant à leur vie personnelle : on peut facilement rencontrer des descendants de Patrick Murphy (nom qui est par ailleurs très répandu en Irlande) l’homme qui guida St Patrick en haut de la montagne d’où il implora dieu de libérer l’Irlande de ses serpents. Freargal Cochrane explique qu’« en Irlande, l’histoire s’est assimilée à la mythologie au point que l’on considère William comme un sauveur qui s’est introduit au pays pour libérer les protestants irlandais des griffes démoniaques du roi catholique James ».

Pour mieux comprendre l’évolution du conflit aujourd’hui il est important de connaître la naissance historique de celui-ci. Pour cela, j’effectuerai ici un survol rapide de ce qui amène à la création de cette entité particulière qu’est l’Irlande du nord à travers une trame simplifiée des différentes périodes historiques qui la concerne[2]. Dans un premier temps, l’Irlande était une île entière dominée par l’Angleterre, Etat très puissant et possédant un empire colonial considérable.

L'Irlande du Nord est aussi appelée l'Ulster dont elle comprend six (Antrim, Armagh, Derry, Down, Fermanagh, Tyrone) des neuf comtés historiques, les trois autres (Donegal, Monaghan et Cavan) faisant partie de la république d’Irlande. En fait, toute l'île d'Irlande quatre grandes provinces historiques: l'Ulster (Ulaidh) au nord, le Connaught (Connacht) à l'ouest, le Munster (Mumhain) au sud et le Leinster (Laighin) à l'est. La guerre d’indépendance, qui débute en 1919 (annoncée par d’autres mouvements tels le mouvement “Young Ireland” 1848 à la suite de la grande famine, la lutte pour le Home rule et la réforme agraire jusqu’en 1903) se conclue en 1921 par la négociation d’un cessez le feu et l’ouverture de négociations avec le mouvement républicain irlandais. Les Anglais proposèrent la création d'un Etat libre de 26 comtés au sud et d'un mini-Etat transitoire de 6 comtés au nord ( à 90% protestant) dont on discuterait le statut plus tard. Ils menacèrent de reprendre la guerre et de brûler toute l’Irlande en cas de refus. Le 6 décembre 1921, les négociateurs républicains signèrent le traité de partition de l'Irlande. C’est à ce moment qu’on assiste à la “création” pure et simple de cette province au statut indéfini qu’est l’Irlande du nord.

La partition donna lieu à une guerre civile dans les 26 comtés du sud entre ceux qui souhaitaient accepter l’accord de partition et ceux qui le refusaient. L'Armée républicaine irlandaise (l'IRA), qui veut réunir la province de l'Ulster (l'Irlande du Nord) à la république d'Irlande, intensifia sa lutte au point que l'armée britannique dut occuper l'Irlande du Nord en 1969. En 1972, le gouvernement de Londres décida de suspendre le gouvernement et d’abolir le parlement de Belfast, puis d'imposer la loi martiale. Les députés de Belfast vinrent siéger au parlement de Westminster; l'Irlande du Nord fut à nouveau entièrement liée au gouvernement central de Londres jusqu'à l'accord de 1998 sur l'avenir de l'Ulster.  Dans les premières années, la domination britannique est rude et les catholiques nord-irlandais qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone sont privés de la plupart de leurs droits. La scission de l’île est vécue par les catholiques du Nord comme un abandon. Ils se sentent sacrifiés au profit de l’indépendance de la République au sud. Les groupes terroristes et les polices paramilitaires se constituent au nord qui se posent en défenseurs des droits des catholiques discriminés. Nombre d’entre eux considèrent que la guerre d’indépendance n’est pas terminée, qu’il faut encore “libérer” les 6 comtés du nord. Alors commencent les “Bombing campaigns” on amène la guerre sur le territoire anglais. Au fur et à mesure des années, la démographie de l’Irlande du nord a changé. En effet, la population catholique s’est mise à grandir plus vite que la population protestante ce qui changea considérablement l’équilibre du conflit. La minorité catholique devient une « importante minorité » (de l’ordre de 45% de catholiques).  Aucune solution n’est trouvée pour stopper l’escalade de la violence alors on se lance dans la construction des “peace lines” qui sont l’expression physique de la séparation entre les deux communautés.

 

a)      Naissance de la société divisée

C’est le commencement de l’apartheid. A partir de là, les nord-irlandais vont construire un mode de vie entièrement basé sur la division du territoire et des populations. La société elle-même se développe, au fur et à mesure des années, autour et en fonction de cette dynamique. Elle fournit alors à ces habitants la possibilité dans pratiquement chaque moment de la vie sociale de vivre séparés, de ne pas avoir à se mélanger.

Dans le but d’instaurer des réformes jugées nécessaires dans les institutions britanniques, le parlement de Wesminster a adopté la Loi sur l'Irlande du Nord (la Northhern Ireland Act de 1998) destinée à redonner à l’Irlande du Nord son autonomie politique perdue. Le 10 avril 1998, à Belfast, un accord politique d’une importance capitale a été conclu sur l’avenir de l’Ulster. Cet accord, appelé l’accord de Belfast (The Belfast Agreement 1998) et qui a permis de bâtir un triangle de coopération inédite entre Belfast, Dublin, et Londres, lie non seulement le Royaume-Uni et les partis politiques d’Irlande du Nord, mais aussi la république d’Irlande.

L’accord prévoyait, dès février 1999, le rétablissement du parlement de l’Irlande du Nord réunissant pour la première fois loyalistes protestants et catholiques irlandais. Il prévoyait également la création du Conseil Nord-Sud pour développer des politiques communes entre les deux Irlandes, la création du Conseil Est-Ouest réunissant des représentants du Parlement britannique, du nouveau Parlement écossais et du nouveau Parlement nord-irlandais. En outre, l’accord qui, rappelons-le, lie aussi la république d’Irlande, prévoyait que celle-ci accepte de modifier sa constitution afin de ne plus formuler des revendications territoriales sur l’Irlande du Nord; néanmoins, la Grande-Bretagne ne s'opposerait pas à l'union entre le nord (Irlande du Nord) et le sud de l'Irlande (république d’Irlande), si telle était la volonté de la majorité de tous les Irlandais en Ulster, catholiques comme protestants. Sur le plan de la langue, Londres s’engageait même à promouvoir la langue irlandaise là où les Irlandais du Nord (surtout catholiques) le désirent, c’est-à-dire dans l’enseignement, les arts et la culture, les médias, l’usage tant public que privé, et à militer contre tout ce qui peut en restreindre l’emploi.

Malgré la séparation physique des communautés, cela n’empêche pas la violence et la haine sectaire de se perpétuer. L’apartheid amène à la méconnaissance de l’autre communauté et à la construction des stéréotypes et des légendes urbaines (appuyées par la tradition du « telling [3]») basés sur cette haine. Dans le même temps les polices paramilitaires profitent de la division du territoire pour se l’approprier et réclamer la “protection money”, terrorisant les populations et instaurant un climat de violence et de peur perpétuelle qui gangrène toute la société jusque dans ces expressions légales (police, appareil judiciaire...). Ce sont des groupes qui représentent certes une minorité de la population, mais qui restent très puissants et influent sur la société toute entière.

Lors du référendum de mai 1998, les Irlandais du Nord ont approuvé l’accord de Belfast dans une proportion de 71,1 %, les Irlandais du Sud, 94,4 %. De son côté, l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise, a fait savoir par voie de communiqué qu’elle ne rendrait pas les armes. Or, la question du désarmement de l’IRA a toujours bloqué l’avancée du processus de paix. L'accord de paix accorde un délai de deux ans aux paramilitaires pour restituer l'intégralité de leur arsenal.

Comme en fait foi la Loi sur l’Irlande du Nord (Northhern Ireland Act) de 1998, l’autonomie politique dont bénéficie, à partir du 2 décembre 1999, le nouveau parlement de l’Irlande du Nord demeure assez réduite. En effet, l'Assemblée irlandaise de 108 membres élus a l'autorité de légiférer dans des domaines limités concernant les affaires intérieures telles que la justice, l’éducation, la culture, l’administration locale, le patrimoine, le logement, la santé, l’agriculture. C’était en février 1999 que Londres devait transférer à l'Assemblée irlandaise ses pleins pouvoirs en matière d'administration, à l'exception de secteurs comme la défense, la police et la fiscalité. Depuis 1998, toutes les institutions prévues dans l'accord ont dû être mises sur pied, notamment la formation du gouvernement local (l’Exécutif) de l’Ulster, qui devait être composé de six à huit membres. Encore faut-il que les protestants et les catholiques puissent travailler ensemble. Déjà, lors de l'ouverture solennelle (en septembre 1998) de l'Assemblée autonome d'Ulster au château de Stormont, catholiques et protestants se sont chamaillés pour savoir si le drapeau britannique devait flotter sur le parlement et si les débats devaient être traduits ou non en irlandais.

A partir de là les catholiques et les protestants ont souvent été dans l'impasse. Il y a eu deux accords de cessez-le-feu, un accord de paix, la création d’un parlement biconfessionnel et d’innombrables crises politiques. En juillet 1999, il a été impossible de former un gouvernement mixte, ce qui a eu pour effet de geler le processus de paix pour un certain temps, les unionistes protestants ayant boycotté la séance qui devait, pour la première fois, voir entrer des ministres catholiques dans le gouvernement nord-irlandais. En fait, David Trimble, le chef du Parti unioniste d'Ulster, a rejeté le plan de paix en persistant à exiger un désarmement immédiat de l'Armée républicaine irlandaise (IRA); son acceptation du partage du pouvoir avec la branche politique de l'IRA, le Sinn Fein, était à ce prix. Pourtant, l'accord de paix d'avril 1998 — appelé l’accord du Vendredi saint — prévoyait initialement que le désarmement n'interviendrait qu'en mai 2000, plus d'un an après la mise en place des nouvelles institutions. Mais l'IRA a refusé de déposer les armes tant que le gouvernement ne serait pas formé et a menacé de rompre le cessez-le-feu si les négociations n'aboutissaient pas. Un accord temporaire a été trouvé — le désarmement de l’IRA devait commencer dès la formation de l’Exécutif nord-irlandais — et le gouvernement nord-irlandais a été formé le 2 décembre 1999. Mais un peu plus de deux mois plus tard (le 12 février 2000), le gouvernement britannique adoptait au Parlement une loi suspendant temporairement les jeunes institutions en place en Irlande du Nord, en raison de l’absence (ou du commencement) de désarmement de l’IRA (pourtant prévue pour mai 2000). La suspension du gouvernement nord-irlandais signifiait que le gouvernement britannique reprenait la gestion directe de la «province» nord-irlandaise, comme il l’a fait quasiment sans interruption depuis 1972.


 

 

 

 

[1] COCHRANE Freargal, 2000, « Guerre et paix : l'évolution des relations ethniques en Irlande du Nord. » Chapitre 2, in M. Mc ANDREW,  F. GAGNON, «  Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées », Paris, Montréal : p 27.

[2] LECLERC, Jacques, 2006 « L?Irlande du Nord »,  L'aménagement linguistique dans le monde Québec, TLFQ, Université Laval.

 

 

 

 

[3] SHIRLOW PETER, septembre 2003, ?Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes?, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. 76-91.

Par Julie
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Mercredi 27 septembre 2006

   a)      Inadéquation entre la vie politique et la vie quotidienne

 

         L’histoire personnelle, celle des gens, qui hantent les quartiers et s’écrit sur les lignes de paix à grand coup de pinceau, révéle des peines et des souffrances toujours vivaces. Cette histoire personnelle est celle qui touche le plus et détermine profondément les relations sociales de chacun. La version politique du conflit, dans sa dimension historique et à travers les actions de ses différents représentants (dont les principaux acteurs sont : Tony Blair, Bertie Ahern, Gerry Adams et Ian Paisley[1]) se trouve finalement loin de la réalité, de la vie quotidienne de chacun. Chacun de ces personnages politiques élus est censé représenter chacune des parties qui rentrent en jeu dans le conflit nord-irlandais et sa résolution. Mais les choses sont beaucoup plus complexes et la vie quotidienne des gens s’éloigne de ces desseins politiques clairs et concis. Cela peut expliquer l’échec du premier processus de paix de 1998. En effet il ne suffit pas de signer quelques papiers pour instaurer la paix. Même si la majorité de la population s’était prononcé pour le « oui » lors du référendum pour ce premier processus de paix, c’était sans compter que si la population était d’accord sur le fait de faire la paix, elle n’était pas forcément d’accord sur les moyens d’y parvenir, l’idéal de paix des catholiques républicains étant bien évidemment quelque peu éloigné de celui des protestants et vice et versa.

        On peut donc observer une inadéquation entre ces mouvements sur l’échiquier politique et la vie quotidienne des gens qui dévoile les mécanismes inévitables entrainés par la peur et la méconnaissance le plus souvent bien loin des ambitions politiques de certains. Lors d’un de mes séjours en Irlande  du nord, j’avais été hébergée par une famille catholique à Belfast. Lorsque je partis un matin visiter la ville, la benjamine de la famille ( 11 ans) me questionna sur mon parcour et lorsque je le lui révélai me confia : « Ne va pas là, ou tu finiras dans un cercueil » un peu étonnée je lui demandai de m’expliquer pourquoi et elle me répondit : « cesont les protestants, ils crucifient les gens ». Je lui demandai alors si elle avait déjà rencontré un protestant, ce à quoi elle me répondit qu’elle en avait vu quelques uns à la sortie de son école, mais pas de très prés. Un peu surprise, je me tournai vers la mère un peu plus tard et lui demandai quelques explications :

 

«  Je sais ce que tu penses, que je dis des conneries sur les protestants aux enfants et que c’est pas bien…. Mais il faut que tu comprennes, je sais bien que tous les protestants ne sont pas des tueurs, ou des connards, mais il y en a qui le sont et je veux pas qu’ils tombent sur ma fille, comme ils ont fait à ce pauvre gosse il y a quelques mois[2]  C’est facile de venir ici et de nous critiquer mais toi après tu vas rentrer en France mais nous on restera là, à coté d’eux… » 

 

       On voit à travers cet exemple que le comportement protecteur de la mère participe d’une certaine maniére, du mécanisme de haine sectaire en enseignant à ses enfants la méfiance vis à vis de l’autre communauté voire même, la haine de ceux-ci. On se situe là pourtant bien loin des enjeux politiques discutés plus haut. En effet ce message transmis par la mère ne se situe pas sous une bannière politique nationaliste quelconque mais bien en relation avec des enjeux quotidiens de territoire, de violence, et de peur.

 

b)      Transmission de la peur

       La phobie, l’insécurité, l’anxiété et l’incertitude sont dues à un niveau de confiance sociale très bas et à l’impossibilité de contrôler la nature et la direction des actes violents. C’est le propre même de l’action terroriste qui caractérise ce conflit. En effet, même si l’on n’est pas engagé directement dans le conflit (en prenant part aux actions paramilitaires par exemple), ou si l’on affirme aucune opinion politique ou religieuse forte, on peut être victime de cette violence. Les bombes ne font pas le tri dans leur victimes, et les civils sont les premiers touchés.

Comme me l’explique C. (catholique) :

Quand j’ai présenté O. [son compagnon] aux gens que je connaissais, je veux dire, ma famille et mes amis, j’ai précisé pour chacun le temps passé en prison. Plus de la moitié des hommes avaient été en prison pour meurtre ou attaques violentes… Et plus de la moitié avait quelqu’un qui avait été tué dans leur famille. Je n’avais pas réalisé qu’il était si choqué [son compagnon]. Il me disait : « Mais il a tué un homme ! » Je sais que c’est terrible, je le sais. Tuer quelqu’un est terrible, je le sais. Mais je ne connais personne en Irlande du Nord qui n’a pas été impliqué ou a une partie de la famille qui a été impliquée dans les troubles, été en prison ou perdu quelqu’un. »

       Depuis les années 1960, les deux communautés ont souffert de la violence paramilitaire et étatique. Des travaux récents estiment que 60% des adultes qui vivent dans ces communautés ont été victimes de violences et ont souffert ou souffrent de PTSD (Post Traumatic Stress Disorder). On estime qu’une personne sur 18, dans les deux communautés, a eu un membre direct de sa famille tué.[3]

          J. (protestant) :

« Les catholiques sont violents tu sais… Je veux dire.. Je ne pense pas qu’il y en ai un seul d’entre eux ici qui soit bon. Ils ont ça dans le sang, tu vois… Les gamins sont élevés dans la haine des protestants. »

 

 

C. (catholique) :

« Ils voudraient que l’on quitte le nord. Tu vois, c’est quelque chose qu’ils ont toujours voulu, depuis toujours. Depuis toujours ils ont cherché à nous coloniser à nous prendre ce qui est à nous. Parce qu’il ne faut que tu oublies que l’Irlande a été colonisée, c’est pas comme la France qui est un pays de colonisateur. Nous on veut juste récupérer notre terre parce que c’est la notre tu comprends. Mais les britanniques, en fait, ils ont cet esprit d’envahisseur, c’est comme ça qu’ils sont tu vois. »

 

On remarque dans l’utilisation même des termes des personnes interrogées que le conflit revêt une dimension héréditaire, comme si le conflit se transmettait de maniére génétique et que les relations interethniques étaient définies à l’avance par une force supérieure aux personnes, qui ne font que se plier aux régles dictée par elle. On retrouve souvent dans le discours une certaine forme de fatalisme : « Ici, c’est comme ça. », « Ca a toujours été comme ça. » Cette idée de la transmission par le sang des caractéres ethniques et culturels incompatibles (et par là-même de la haine sectaire) se retrouve à travers les éléments qui permettent la distinction communautaire dans la société nord-irlandaise.



[1] Respectivement : premier ministre britannique, premier ministre irlandais, dirigeant du Sinn Fein (le parti républicain irlandais), et dirigeant du DUP (Democratic Unionist Party) le parti unioniste protestant.

 

[2] Elle fait référence ici à Harry McCartan jeune catholique de 23 ans, crucifié par des paramilitaires unionistes fin 2002. (voir p. 35)

 

[3] SHIRLOW PETER, septembre 2003, “Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes”, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. p 81.

Par Julie
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Mercredi 27 septembre 2006

1)     Le conflit :père de tous les nord-irlandais ?

a)       Au commencement était la guerre

La guerre civile est un type de conflit qui présente une constitution particulière. Ce conflit implique une discontinuité (en anglais « on  and off ») que nécessite les besoins de la vie elle-même. On se bat contre son voisin, celui avec qui l’on partage le territoire, la nation, celui qui vit à côté de nous, notre concitoyen. Le conflit nord-irlandais met en jeu deux acteurs de force égale, qui par riposte interposées, font osciller la balance politique et sociale sur laquelle ils sont assis, mais sans jamais en faire renverser complétement les plateaux. Ce qui explique que ce conflit présente des périodes de forte violence (les barricades, des tireurs postés au coin des rues, des militaires en patrouille et dans des miradors, et des explosions de bombes simultanées sur plusieurs jours) tout comme des périodes latentes, où le conflit est « larvé » sous la surface mais prêt à s’enflammer à la moindre étincelle. Laissez moi illustrer cela à l’aide d’une image simple : le tireur qui vide son fusil dans la bataille, doit alors se retirer pour remplir son chargeur vide. Ce moment de trêve ne signifie pas que la guerre est « finie », il le recharge pour mieux tirer ensuite et recommencer. On pourait ainsi décrire le conflit nord-irlandais, comme une suite de de troubles « on and off » alternés, qui semble ne jamais pourvoir finir. Mais qu’ils soient « on » c’est à dire proprement visibles et identifiables au point de faire la une des journaux internationaux, ou « off » c’est à dire dans la vie quotidienne des habitants et le ressassement de la haine et des rancunes personnelles, le conflit est toujours sous-jacent, comme sous la surface et décide de l’organisation sociale.

            Le terme même de guerre civile fait débat aujourd’hui en Irlande du nord. Les représentants politiques (notamment les gouvernements britanniques et irlandais) s’accordent pour dire que la guerre civile s’est terminée en 1994 avec le cessez-le-feu. On peu émettre des doutes face à cette affirmation et l’attentat de Omagh, pour n’en citer qu’un, quatre mois après le cessez-le-feu en juillet 1998 (réalisé par l’IRA Véritable, une branche radicale de l’organisation terroriste), témoigne de la fragilité de celui-ci. Les observateurs et spécialistes du conflit, s’accordent pour dire qu’il y a bien eu un changement positif à la suite de ce cessez-le-feu, mais qu’il est encore très largement prématuré de parler de paix en Irlande du nord[1].

Ce qui est frappant dans ce conflit nord-irlandais c’est la façon dont les individus en parlent, presque comme d’un sujet actif organisé indépendemment des personnes. On le dirait extérieur à la population elle-même qui le subit de manière consciente ou inconciente. La vie elle-même dépend de ce conflit qui semble décider de l’avenir des uns et des autres à l’avance. Ce qui le rend particulier est en effet son caractére premier. Il est important de préciser que le pays lui-même est né d’un conflit qui n’a finalement jamais cessé. L’accord de partition de l’Irlande a été signé sous la menace et malgré le désaccord d’une grande partie de la population du pays. L’Irlande du nord a alors été crée de toute pièce, et une frontière creusée profondément dans la terre et dans la vie sociale et culturelle. La lutte interethnique s’est poursuivie dans la province britannique qui apparaît alors comme un laboratoire de confrontation d’identités culturelles et nationales qui se veulent si différentes. Un des éléments qui rend cette étude pertinente est le fait qu’en Irlande du nord aujourd’hui, la population n’est pas en train d’essayer de revenir à un état de paix antérieure qui aurait été perturbée par un événement historique ou politique quelconque, mais bel et bien de créer un état de paix qu’ils n’ont jamais connu. Car avant même que se posent les questions politiques et territoriales d’unité ou de partition de l’île, se pose celle du vivre ensemble. Le premier processus de paix de 1998 qui s’est soldé par un echec, prévoyait la création du parlement de Stormont, où députés catholiques et prostestants ont finalement refusé (comme on l’a vu plus haut)  de siéger ensemble. Il prévoyait aussi de grandes politiques publiques dites : « de mixité ». Ces politiques ont aussi montré leurs limites.

 

b)       Institution de la division ethnique

La société dans sa consitution même permet et insititue  la division ethnique. Même si la plupart des comportements sont à caractére ethniques, c’est à dire, construits autour de la division ethnique, il n’y a qu’une minorité de la population qui s’affirme vraiment dans une idéologie raciste. En effet, sur la cinquantaine de ressortissants nord-irlandais à qui j’ai parlé du conflit, seulement une quinzaine ont tenu des propos racistes. Les pratiques sociales basées sur la division sectaire sont par contre le fait de la majorité, voire de tous. C’est aussi en ce sens qu’on peut parler de conflit « subit » ou « premier ». La société est basée sur la division ethnique et a évolué en ce sens. Par exemple, on trouve une compagnie irlandaise qui fabrique du cidre. Elle propose cette boisson en Irlande du nord sous deux noms différents, qui répondent l’un et l’autre aux caractéristiques ethniques des deux communautés. Il s’agit bien de la même boisson mais elle portera soit un nom à consonnance catholique (Bulmers que l’on retrouve dans le sud de l’Irlande) soit un nom à consonnance protestante (Magners). Lorsque j’interrogeai les consommateurs de cette boisson, on me confirma qu’il s’agissait bien de la même ( c’est à dire qu’ils avaient bien conscience de boire la même chose) mais que l’on consommait l’une ou l’autre parce que « c’est comme ça », quoi de plus naturel en Irlande du nord de boire du cidre catholique ou protestant ? Personne n’a pu m’expliquer précisément ce qui déterminait ce choix, les catholiques commandent Bulmers et les protestants Magners, c’est ainsi. On remarque que les deux communautés boivent le même cidre, ont un goût commun pour celui-ci, et que la boisson a dut être transformée de façon  symbolique (en changeant le nom) de manière à épouser la division ethnique, et révéler du même coup le goût des protestants pour ce cidre.  Cet exemple nous permet aussi d’illustrer un autre point, celui de l’économie. En effet on remarque que la compagnie qui fabrique ce cidre a élaboré une technique de marcketing en jouant le jeu de la division ethnique (donner deux noms différents) et en la contournant (arriver tout de même à vendre la même boisson aux deux communautés). On peut imaginer que le fait d’étaler leur marché aux deux communautés dope leurs ventes.

            Cet exemple peut aussi illustrer la place première de la division ethnique dans la société nord-irlandaise et comment les individus ( et les entreprises comme c’est le cas ici) s’y conforment, surtout s’ils ont à y gagner.

 



[1] FERON Elise, hiver 2000,“Irlande du Nord : une réconciliation incertaine”, Cultures et conflits, N° 40.

 

 

 

Par Julie
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