Présentation

Jeudi 5 octobre 2006

 

 

 

a)       Les usages de l’humour et la tradition du « story-telling »

 

Les maux du corps, mais aussi, les maux de la pensée, les maux du social. Dans une société où, comme on l’a vu le silence est écrasant, comment parle-t-on des ces maux omniprésents ? Chaque société développe un type d’humour particulier, en relation avec sa culture. Devient cocace ce qui n’est pas habituel, ce qui est osé, ce qui est normalement tu… En Irlande l’humour et la tradition du story-telling, cette façon de raconter la vie comme une épopée épique, jouent un triple rôle.

 

Tout d’abord, on voit que l’humour permet de prendre du recul face à la situation conflictuelle. Dans une situation où tout devient rapidement dramatique, on se met à rire de choses qui à priori ne sont pas amusantes, notamment lorsqu’elles relatent un événement douloureux, ou violent. On arrivera cependant à y dénicher un élément cocace, qui permettra de repousser, du moins pour un temps la dimension grave de la situation. Au moment de Noël où la tradition du telling s’exprime encore plus fortement, dans une réunion familiale, on raconte des souvenirs. On se remémorent comment S. (homme catholique) s’est fait battre par des protestants au coin d’une rue parce qu’il était catholique quelques années aupravant. L’élément comique se trouve dans le fait que S. s’est retrouvé avec deux yeux au beurre noirs alors qu’il n’avait reçu qu’un seul coup de poing au visage. L’événement en lui même (le fait de se faire battre) est bien sûr tragique, et il a soulevé bien des inquiétudes lorsqu’il s’est produit, sur le coup. Mais quelques années après, pendant la veillée de Noël on préfére se rappeler de sa dimension comique, et éloigner du même fait la dimension traumatisante de la violence subie.

 

 

 

L’humour sert aussi largement comme élément de dédramatisation de la situation conflictuelle, rire du mal subi c’est le combattre. C’est comme faire un pied de nez et par là même prendre le dessus d’une situation sociale que l’on subit trop souvent. C’est une manière de tuer le sens premier que porte en lui l’élément dramatique qui est celui de la haine. Rire de la provocation ethnique, ou du racisme subi c’est le détruire. Ainsi par exemple, les catholiques s’appelent « Fenians » entre eux, et revendiquent même ce nom (nom qui porte une dimension raciste lorsqu’il est employé par un protestant). On rit de la mauvaise réputation que les nord-irlandais ont à l’étranger et on la change à son avantage.

 

Par exemple, lorsque B. avoue ne pas connaître tel jeu que pratique les petits enfants anglais on lui lance en rigolant : « Ha ! Mais c’est normal que lui il ne connaisse pas [ce jeu], il vient de Belfast, à cet âge là il apprenait à fabriquer des cocktails Molotov ! »

 

 

B. : « Tu sais, il y a beaucoup de gens dans le Sud (en Irlande) ou en Grande Bretagne qui ne veulent pas nous parler, ou qui nous traite de terroristes ! Ha la la, c’est comme ça qu’on est nous les nords-irlandais, faut pas nous faire chier ou ta maison va brûler ! (rires) Attention ! C’est n’importe quoi… (rires) mais bon, c’est utile de faire peur aux gens parfois, comme ça tu te fais moins emmerder! (rires) »

 

 

Lorsque l’irlandais entre dans le pub on lui dit : « Alors paddy, tu as faim ? Tu veux une patate ? » En référence aux deux famines provoquées par le « mildiou », la maladie de la pomme de terre qui avait ravagé les cultures et décimé les deux tiers de la population irlandaise du même coup. Si c’est un protestant britannique qui a lancé la joute, l’irlandais pourra lui répondre : « Toi, tu me dois des excuses pour huit cents ans d’occupation, alors tu ferais bien de commencer maintenant ! »

 

 

 

a)       L’humour comme satire de la société

 

 

Le rire enfin, permet d’exprimer des choses que l’on n’oserait pas formuler sérieusement, même si on les pense. C’est une véritable satire sociale. Lorsque des acteurs comiques se moquent de l’IRA ou de l’église catholique, cet humour prend presque une dimension politique courageuse. Ne rit pas de l’IRA qui veut, en tout cas, pas publiquement. Certaines histoires drôles révélent une analyse pertinente que les nord-irlandais font de leur propre société. Certaines que j’ai pu relever font souvent mention d’un « alien » un élément extraterrestre qui attérirait en Irlande du nord. Elles révélent en fait, la difficulté que les nord-irlandais ont à gérer les relations inter-ethniques.

 

 

En voici une version :

 

 

« A martian lands in northern ireland. He meets a man and tells him : « I’m a martian, i come to meet your people, people from earth. » The man looks at him and says « catholic or protestant ? ». The martian goes : « i’m a martian, i came to meet your people… ». The man says : « don’t want to know, don’t march in here ».

 

 

( Un martien attérit en Irlande du nord. Il rencontre un homme et lui dit : « je suis un martien, je viens pour rencontrer les hommes, les habitants de la planéte terre. » L’homme le regarde et lui dit : « catholique ou protestant ? » Alors le martien répond: « je suis un martien, je suis venu pour rencontrer tes semblables… » L’homme lui dit : « je ne veux pas savoir, ne marche pas ici.)

 

 

 

 

 

La traduction annule malheureusement l’élément comique qui réside dans le jeu de mot en anglais entre « martian » et « march in » qui se prononcent de la même façon. « March in » fait bien sûr référence aux nombreuses « marches[1] », ces défilés orangistes ou catholiques qui sont des marches militaires et qui ont pour but, d’exposer la force en matiére de ressource humaine que présente chaque communauté. Enfin, ces défilés entraînant souvent de graves violences, le gouvernement a tenté de les contenir en interdisant aux communautés de défiler dans les quartiers « appartenant » à la communauté adverse. Ces interdictions ont été presque à chaque fois transgressées. (Voilà pourquoi l’homme dit : « ne marche pas ici ».) Le deuxiéme effet comique réside dans le refus du nord-irlandais d’accepter l’alien, révélant par là-même son incapacité à pouvoir accueillir une troisiéme identité ethnique. Enfin, il s’agit aussi d’une critique de l’hospitalité des nord-irlandais.

 

 

L’humour et la tradition du telling permettent de contourner les régles nombreuses instaurées par la division ethnique et de dire, de raconter, ce qui est normalement tu.

 

 



[1] Voir annexe p 92.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus