Présentation

Lundi 2 octobre 2006

a)       Construire la paix 

          La situation nord-irlandaise aujourd’hui est particulière. En effet, il s’agit d’un pays qui apprend à construire la paix. Qu’est ce que la paix ? A chaque pays correspond une forme de paix spécifique qui dépend de son histoire, de sa culture et de sa construction sociale. La paix dépend aussi de la perception que les individus se font de l’idée de Nation et de celle d’identité. Ce qui rend la situation de l’Irlande du nord pertinente, c’est qu’aujourd’hui ses ressortissants ne sont pas en train d’essayer de revenir à un état de paix antérieur qui aurait été perturbé par un événement particulier, mais bel et bien de construire un état de paix nouveau pour tous. Le conflit, comme on l’a vu plus haut, est premier dans la constitution même de la province. La dichotomie du conflit est infiltrée dans les moindres éléments qui constituent la vie sociale. Une vie sociale qui se conçoit autour de l’appartenance à l’une ou l’autre communauté. Les efforts en matiére de politique publique afin d’améliorer la mixité sociale se heurtent à la conception même de l’identité britannique qui reste floue et qui s’appuie sur des communautarismes forts. Les institutions entretiennent la distinction ethnique.

          Cette dichotomie du conflit étant la seule référence pour les nords-irlandais elle leur sert alors de base pour construire un nouveau mode vie qui se veut pacifié. En d’autres termes, on conserve la distinction ethnique, mais elle devient un élément positif dans une redéfinition des relations sociales au quotidien.

          La rencontre entre deux personnes en Irlande du nord, comme on l’a vu est un moment extrêment critique dans la relation sociale. C’est le moment où l’on découvre l’appartenance communautaire de chacun, appartenance qui va par la suite définir l’issue de cette rencontre. Une des personnes que j’ai interrogée, M. m’expliquait qu’il n’avait aucun probléme avec les protestants, qu’il en comptait d’ailleurs un certain nombre parmi ses amis. Mais il m’expliqua aussi que pour lui, définir l’appartenance communautaire d’une personne qu’il rencontrai pour la première fois était essentiel. Je lui demandai pourquoi :

M. (homme, catholique) :

« Et bien, parce que, tu vois, si le mec est protestant, je ne veux pas risquer de lui dire quelque chose de blessant. Comme j’aime bien les protestants, je ne veux pas les vexer tu comprends ? »

           Je lui ai donc exprimé mon incompréhension, car, comment risque-t-il de dire quelque chose de blessant si, comme il me l’a précisé auparavant, il n’a pas de griefs contre les protestants en général ? Il n’aurait donc pas besoin de « faire attention » à ce qu’il dit et donc, pas besoin de savoir à qui il s’adresse. La conversation a alors tourné en rond, car cette fois c’était lui qui ne comprenait pas ce que je voulais dire. Pour lui, le fait de « ne pas vouloir les vexer » est bien la preuve qu’il a de bonnes relations avec eux. De plus, ma question était bien sûr stupide. Il y a tellement de choses qui sont considérées comme « vexantes » ou comme des « provocations » en Irlande du nord, qu’il faut effectivement faire très attention à ce que l’on dit ou fait si l’on veut conserver de bonnes relations avec les individus de l’autre communauté, voire même avec la sienne. J’en ai fait moi-même l’expérience par la suite. Dans l’imaginaire des individus en Irlande du nord les moindres détails de la vie quotidienne prennent une dimension politique, même si ce n’était pas l’intention de leur auteur. Cet imaginaire est très largement renforcé par la « tradition du telling ». En effet, en Irlande on ne « dit » pas les choses, on les « raconte ». Absolument tout se raconte et prend alors une dimension mythique.

 

           Cet exemple illustre l’argument evoqué plus haut. On conserve des pratiques héritées du conflit, celles de la différenciation ethnique, mais cette fois-ci, non pas pour fuir son interlocuteur ou l’affronter dans une relation conflictuelle mais pour nouer un lien social pacifique avec celui-ci. Il s’agit bien de la mise en « positif » de ces pratiques.

          Certes, les événements violents continuent d’exister et ravivent les tensions sectaires à chaque fois qu’ils se produisent. Mais les stratégies de dépassement de la division ethnique que développent la majorité des individus si elles n’en changent pas les termes généraux, remplacent les signes « moins » par des signes « plus » dans l’équation que constitue ce conflit nord-irlandais et participent en cela à sa résolution.  

Phase 1 : ( - Histoire) + ( - histoire) + ( - division ethnique : lignes de paix, ségrégation, écoles confessionnelles) = ( - haine sectaire, violence) + (- pratiques mixtes)

Phase 2 : ( - Histoire) + ( + politiques publiques de mixité) + ( + communautarisme) =    ( + stratégies d’évitement et contenance) + ( + pratiques mixtes)  

            Dans la Phase 1 : on retrouve dans la premiére moitié de l’équation l’Histoire, celle du pays dans un premier temps, qui agit dans le cadre du conflit comme un élément négatif (c’est l’Histoire de la guerre). Le second élément est l’histoire personnelle des nord-irlandais fortement teintée de violence pendant la période des « troubles » avec les nombreuses campagnes d’attentats qui est aussi un élément négatif. Le troisiéme élément négatif est celui de la division ethnique qui se crée autour du conflit et va de pair avec la ségrégation, la création d’interface et de légendes urbaines. Cela donne lieu dans la deuxiéme moitié de l’équation à la combinaison de la haine sectaire avec l’usage négatif des pratiques mixtes.

            Dans la Phase 2 :  Dans la première partie de l’équation l’élément historique est conservé (puisqu’il ne peut pas changer), par contre l’histoire personnelle a disparu, notamment avec les campagnes d’attentat. Les politiques publiques de mixité apparaissent comme un élément positif, car malgré leurs limites, le simple fait de les entreprendre est un signe d’amélioration (qui n’était pas envisageable dans la phase 1). La division ethnique est remplacée par le communautarisme britannique. Dans la seconde partie de l’équation on voit que la reproduction de la haine sectaire et des violences laisse la place aux stratégies d’évitement et de contenance. Et enfin, que les pratiques mixtes sont envisagées dans un angle positif.

            Il faut bien évidemment nuancer ces équations qui ne sauraient en rien « résoudre » le probléme nord-irlandais. Il s’agit seulement d’un outil méthodologique permettant de mieux comprendre (notamment en les mettant sur une même ligne) les différents éléments analysés dans ce mémoire, ainsi que leurs articulations et leurs rapports. Eléments qui ne sauraient prétendre à une définition exhaustive de la société nord-irlandaise. Il me semble cependant qu’ils permettent d’éclairer certains points restés dans l’ombre, et par là même d’enrichir certaines notions dans un regard nouveau.

            Ensuite, cette équation n’est pas à envisager obligatoirement dans une dimension diachronique, en effet, il y a aujourd’hui des groupes de population en Irlande du nord qui vivent encore la phase 1 (ceux qui se disent en « état de guerre » et n’envisagent la relation inter-ethnique qu’à travers un rapport de force) et la phase 2 existait déjà pour certaines catégories de personnes dans les années 1970 (le mouvement des droits civiques, ainsi que les nombreuses marches pacifistes mixtes en sont un exemple).

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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