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Lundi 2 octobre 2006

      

Le conflit peut se décliner sous de nombreuses formes. Et sa construction se fait parfois dans des domaines ou à des moments auxquels on s’attend le moins.

B. (Homme, catholique) :

« Je me rappelle, pendant un lock-in, je me suis retrouvé dans ce pub, c’était vraiment trop étrange. Il y a ce mec qui est rentré, un loyaliste. Je l’ai reconnu parce que j’avais vu sa photo dans les journaux. Mon père avait traqué son père pendant des années, il était dans l’UVF mais il avait été tué par l’IRA avant qu’il n’ait pu l’arrêter. Je peux te dire quand je l’ai vu, je me pissais dessus ! Il est venu s’asseoir à côté de moi et il a commandé une pinte, et puis, il en a pris une deuxième. Il m’a demandé comment je m’appelais. Je lui ai dit et puis, il a commandé une pinte pour moi aussi… Je ne disais rien. Et puis, il a commencé à me parler en irlandais… Je ne comprenais rien à ce qu’il disait… Il m’a dit : « regardes-toi, sale fenian, tu peux même pas parler ta propre putain de langue ! » Je lui ai demandé où il avait appris à parler si bien la langue des fenians, et il m’a dit : en prison. Il en était sorti il n’y a pas longtemps. Et en fait, tu sais ce qu’il m’a dit, je te jure, il m’a dit : « il faut bien connaître son ennemi pour mieux le combattre » je te jure c’est ce qu’il a dit. En fait, il y a pas mal de loyalistes qui parlent irlandais… Oui, oui, ça arrive… Il faut qu’il soit parfaitement bilingues pour les infiltrations ou se genre de trucs… »

             Le conflit ne s’illustre pas seulement à travers une suite de violences sans dicernement même si c’est parfois le cas. On voit ici qu’il peut s’exprimer sous des formes plus subtiles et complexes. Toujours dans le registre du rapport à la langue, on voit ici que le loyaliste auquel B. fait allusion parle couramment irlandais, ce qui selon lui, n’est pas surprenant. Mais si cet homme maîtrise la langue des « fenians » c’est dans un but gerrier clairement exprimé : « il faut bien connaître son ennemi pour mieux le combattre ». On voit ici que la pratique de la langue s’inscrit dans une stratégie conflictuelle calculée. Cela peut aussi être un des éléments qui peuvent expliquer la longue durée de ce conflit nord-irlandais. La subtilité des attaques et des pratiques des différents participants sur le terrain et à l’échelle politique, comme autant de mouvements des piéces sur un échiquier.

 

            Il y a un événement que l’on m’a raconté plusieurs fois dont je n’ai pu trouver aucune trace et donc, dont je ne peux en aucun cas infirmer ou confirmer la véracité. Cependant, l’intérêt ici n’est pas de savoir si cette histoire est vraie, mais d’en dégager le sens et ce qu’elle nous révéle sur l’état d’esprit des personnes qui y croient. Il s’agit de « la rencontre ». Dans les années 1980, les dirigeants de l’UVF et de l’IRA se seraient rencontré, dans un pub, afin de discuter de l’évolution de la situation dans le pays, et notamment de la division du territoire. La population catholique ayant fortement augmenté et débordant ses « peaces lines », l’IRA aurait donc négocié une redistribution du territoire. A savoir qu’à la distribution (division) du territoire correspondent aussi des enjeux économiques. Si cette histoire de « la rencontre » peut paraître étonnante pour certains, elle ne l’est pas pour la plupart des individus qui me l’on racontée, ou à qui j’ai demandé leur opinion. La durée du conflit se serait selon eux, accompagné d’une irrepressible corruption des mouvements paramilitaires. La « cause » des uns ou des autres, serait aujourd’hui souillée par des entreprises « mafieuses » motivées par l’appât du pouvoir et du gain. Les politiques publiques de résolution du conflit qui ont déçu de nombreux nord-irlandais, ont répandu l’idée parmi eux que tout pouvait se « négocier » ( en référence à l’ Accord du vendredi saint de 1998).

Certaines personnes ont en effet intérêt à ce que le conflit perdure, en tout cas, comme il est aujourd’hui. Cette situation de semi-chaos social leur permettrait de se maintenir à une place importante dans la société, et de légitimer dans certains cas des pratiques douteuses. Des économies paralléles et des modes de vies se sont effectivement construits en fonction du conflit. Une personne que j’ai pu interroger qui a pendant plusieurs années « travaillé[1] » pour l’IRA m’a confié que son engagement envers cette organisation n’était pas politique. D’autres éléments entraient en jeu dans sa décision comme : le désir de protection, celui de devenir à son tour un « dur » et de gagner de l’argent rapidement. Ce genre d’engagement ne se rompt cependant pas aussi facilement qu’un contrat d’embauche et entraîne de lourdes conséquences.

Il faut cependant nuancer ce propos. Il est certain que les différentes organisations paramilitaires ont été souvent mêlées au cours de l’histoire à des affaires criminelles sans lien direct avec la situation politique : trafic de drogue, braquage de banque… Mais cela, ne suffit pas à expliquer la perpétuation du conflit nord-irlandais qui est activé par de nombreux mécanismes, comme on l’a vu dans la premiére partie.


 


 

[1] Cette personne ne s’est jamais définie comme ayant « fait partie de l’IRA », ou comme étant membre de l’organisation.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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