Présentation

Lundi 2 octobre 2006 1 02 10 2006 11:30

 

S’il existe un élément fort constitutif de l’identité ethnique, c’est bien la langue. La langue serait le premier marquage de la différence, comme premier élément d’expression d’une culture particulière. La langue nationale en Irlande est le gaélique irlandais, mais la langue la plus utilisée reste l’anglais. Comme l’explique Brigitte Dumortier dans son article « Le Gaeltacht : un espace protégé [1]», à la différence de bon nombre de nationalismes européens, le nationalisme irlandais avant la première guerre mondiale,  ne reposait pas sur un fondement linguistique solide. Si la langue irlandaise avait survécu aux Lois Pénales de 1695  elle avait succombé à la grande famine (1845 – 1850) qui toucha plus fortement la paysannerie des périphéries insulaires et péninsulaires qui s’exprimaient essentiellement en gaélique irlandais. Cependant, un sentiment d’appartenance celtique fut à côté de la revendication foncière et de l’attachement au catholicisme, un des moteurs de la lutte pour l’indépendance et la résurrection et survie de la langue irlandaise un des défis de l’Etat Libre. L’irlandais se sépare en dialectes méridionaux (E. Munster, W. Munster) et dialectes septentrionaux (Ulster et Connacht). Dumortier s’appuie sur un recensement de la population effectué entre 1981 et 1991. Elle précise : « Les données linguistiques sont difficiles à interpréter car le nombre d’irlandophones correspond au nombre de personnes ayant répondu positivement à la question : « parlez-vous irlandais ? », ce qui recouvre une grande variété de degrés de compétence et de fréquences d’utilisation. »[2] D’après les statistiques citées par B. Dumortier,  l’Irlande prise dans son ensemble (Irlande du Nord comprise) compterait au sens strict (irlandais comme langue de communication quotidienne) 60 000 irlandophones sur une population totale d’environ 3.7 millions d’habitants. Avant l’indépendance, l’irlandais était considéré par la bourgeoisie protestante d’ascendance anglaise comme la « quintessence de l’irlandité » qui profitait de la « mode celtique » qui envahissait toute l’Angleterre. Par contre pour la paysannerie catholique de souche irlandaise l’usage de l’irlandais était associé « au retard économique et à l’infériorité sociale »[3]

Aujourd’hui pour ce qui concerne l’Irlande du nord, l’irlandais est une langue très minoritaire et reste le fait de la population catholique la plus rattachée à ses racines irlandaises. Cependant pour certains groupes, le gaélique reste bien l’essence même de l’irlandité et les membres de l’IRA pour ne citer qu’elle, s’expriment en irlandais, et l’utilisent non seulement pour affirmer leur différence (avec les protestants) mais aussi comme une sorte de code.

M. (Homme, catholique, 26 ans) raconte :

 

«  Quand j’étais petit pour aller à mon école je devais traverser une ligne de paix à pied. Il y avait là les militaires (britanniques) qui gardaient les barriéres tu vois et qui devaient me fouiller à l’aller et au retour… Je me souviens que ça me contrariait beaucoup parce que ça prenait du temps et que du coup je devais me lever plus tôt car je traversais le barrage. Généralement il y avait deux militaires et c’était souvent les mêmes. J’avais juste 10 ans je crois et ils se moquaient de moi. Un jour je me rappelle, il y en a un qui m’a dit « tiocead arlar », ils rigolaient, ils disaient d’autres mots en irlandais tu vois et puis il disaient « tiocead arlar ! mon cul ouais ! vous pouvez toujours attendre ! » Et en fait, je ne disais rien, parce que je ne comprenais pas ce qu’ils me disaient tu vois ! La honte ! Tu sais ce que ça veut dire « tiocead arlar » toi ? Et bien ça veut dire « Our day will come » (notre jour viendra) en irlandais et c’est la phrase préférée de l’IRA à chaque fois qu’ils font une déclaration, ils terminent par cette phrase. Je n’ai compris que plus tard que c’était ce qu’ils me disaient… J’avais compris qu’ils se moquaient de moi mais je ne savais pas à quel propos… »

 

 

On pourrait penser, toujours dans le cadre de l’apréhension des pratiques mixtes, que le fait de parler la langue de celui qui appartient à l’autre communauté serait un pas décisif dans la compréhension voire dans l’acceptation de la culture et de la différence de l’autre. On voit ici qu’il n’en est rien. Il s’agit bien d’une pratique mixte (une rencontre répétée de représentants des deux communautés à la traversée d’une même barrière pendant des années) et d’un dialogue. Il ne faut pas considérer obligatoirement la fouille de l’individu comme une pratique obligatoirement dégradante et humiliante. La chose qui le dérange, c’est le fait que cela prenne du temps et qu’il doive alors se lever plus tôt le matin. En effet, la fouille fait partie du quotidien, il voit les autres catholiques traversant la ligne de paix subir le même contrôle, il a toujours vu cela, il s’agit pour lui d’une opération des plus banales. Il n’a que 10 ans et n’extrapole pas à ce moment cet élément à des considérations politiques comme l’occupation illégitime de son territoire par une force militaire extérieure.

Le récit de cette rencontre traduit un double échec de la pratique mixte à travers notamment la maîtrise de la langue. Tout d’abord, les militaires britanniques parlent au moins quelques mots d’irlandais qu’ils utilisent pour s’adresser à M. car ils estiment que celui-ci parle obligatoirement cette langue puisqu’il est catholique (ce qui n’est pas le cas). Ils choisissent une expression particulière « tiocead arlar », utilisée par l’IRA, à la limite du cri guerrier (« Notre jour viendra » : sous entendu, le jour où nous vaincrons). Ils partent alors du principe que M. connaît obligatoirement cette expression et par là même le rapproche du stéréotype : catholique = terroriste, alors même qu’il a 10 ans. L’effort de communication échoue dans un premier temps car, M. ne parle pas irlandais (ce qui est sensé être « sa » langue) alors que les militaires britanniques la parle (alors que c’est celle de l’ennemi). Ensuite, s’ils lui parlent irlandais, ce n’est pas pour lui témoigner de la sympathie ou du respect mais pour se moquer de lui et lui rappeler que ce sont eux qui détiennent le pouvoir dans son pays.


[1] DUMORTIER Brigitte, 1999, « Le Gaeltacht : un espace culturel protégé », in Joël Bonnemaison, Luc Cambrezy, Laurence Quinty-Bourgeois (sous la direction de), « La nation et le territoire. Le territoire, lien ou frontière ? Tome 2 », Paris, L’Harmattan : 75-81.

[2] Ibid, p 76.

[3] Ibid, p 79.

 

 

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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