Présentation

Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:15

 

S’il existe bien un lieu parmi les plus stigmatisés communautairement en Irlande du

nord, c’est bien le pub. En effet, le pub est le premier lieu de socialisation en Irlande et en Grande Bretagne. C’est avant tout un lieu de rencontre. Le mot « pub » est un diminutif pour « public place », autrefois lieu dans lequel les habitants d’un même village se réunissaient pour discuter de la vie du village, pour y faire de la politique. Aujourd’hui, on s’y rend aussi pour boire, manger et écouter de la musique. Le pub reste cependant un haut lieu de rencontre politique, et est souvent le théâtre d’évènements liés au conflit, qu’ils soient réels ou légendaires. Les pubs dit « républicains » ou « sans fenêtres[1] » sont connus comme étant des anti-chambres de l’IRA et l’argent généré par ces commerces serait directement réinjecté dans les activités terroristes de l’organisation. Rien cependant ne permet d’alléguer ces informations. Mais la question ici n’est pas de savoir si cela est vrai ou faux, mais de savoir si la population y croit ou pas, et par là même, modifie ses pratiques. Certains pubs sont extrêmement stigmatisés et s’y rendre est interprété comme un acte d’allégence à la milice paramilitaire qui y est rattachée.

            Le cas qui nous intéresse ici est révélé par un enquêté (B. 35 ans homme catholique), barman pendant plusieurs années à Belfast. Il explique que lorsqu’il travaillait, le plus souvent le soir, il lui prenait souvent l’envie avec quelques uns de ses collégues de boire un verre après le travail. Seulement le temps qu’ils aient fini de travailler, les boîtes de nuits (qui ouvrent le plus tard jusqu’à 2 heures du matin) étaient fermées. Il existe cependant une autre possibilité pour continuer sa soirée, les « lock in ». Il s’agit de pubs, qui continuent de servir de l’alcool après la fermeture jusque tard dans la nuit, à rideaux fermés. Ces pratiques sont illégales et le propriétaire du pub qui pratique le « lock in », risque la perte de sa licence et une lourde amende s’il est pris. Il faut préciser que le fait de boire un verre n’est pas quelque chose d’anodin en Irlande et en Grande Bretagne, et revêt quasiment une dimension sacrée. Le fait de boire une Guiness d’une canette métallique seul chez soi est de l’ordre du « sacrilége » comme me l’ont expliqué unanimement les personnes interrogées.

C’est par le bouche à oreille que l’on sait où se trouve un « lock in », et comme c’est une pratique risquée, très peu de pubs le font et pas en même temps. A partir du moment où l’on rentre dans cet espace clandestin, illégal et secret les rapports sociaux habituels sont changés. B. raconte un « lock in » :

 

« On voulait aller boire un verre avec un collégue après le travail et il savait qu’il y avait un lock in dans un pub prés de là où on bossait. Alors on y est allé, tu sais, on a frappé le rideau de fer et puis on est passé par dérrière. Dés qu’on est rentré, on a vu deux loyalistes accoudés au bar ! Je me suis dit, merde ! Je peux te dire, que c’était pas des mecs très gentils tu vois… Ils avaient des tatouages tu sais, le drapeau de l’Ulster et l’Union jack ! Je me suis dit on est dans la merde… Ils nous ont vu et ça a commencé direct, comme « ha voilà des fenians ! » « alors les fenians vous voulez un verre ? » et puis, il y en a un qui me dit « qu’est ce que vous buvez déjà ? Ha oui ! Cette boisson de fenian… » et il a commandé « pionta dubh », en fait c’est une pinte de guiness en irlandais tu vois ! […] Et en fait, ils nous ont payé des verres toute la soirée, tout en nous insultant ! Tu le crois ça ! »

 

 

 

Cependant, lorsque je lui ai demandé ce qui s’était passé par la suite, il m’a expliqué que dans la « vie normale » il ne les aurait jamais rencontrés (puisqu’ils ne vivent pas dans les mêmes parties de la ville), et que si ça avait été le cas, ils ne se seraient pas adressé la parole, voire même qu’une rencontre aurait plutôt tourné à l’agression. De plus, il m’a avoué que ce sont le genre de chose dont on ne parle pas, il faudrait être fou pour aller raconter au sein même de sa communauté qu’un « gars de l’UVF » vous a offert des verres. Cet exemple m’a été confirmé à de nombreuses reprises par d’autres personnes interrogées.

La vie sociale en elle-même oblige à des consensus. On assiste alors à la formation de  plages que j’appelerai « para-sociales » qui réunissent bon gré mal gré eux les deux groupes. Notamment par exemple dans des moments en marge, voire illégaux que j’appellerais « rêvés » car ils sont inexistants aux yeux de la société globale (n’y participent que certains groupes distincts) et sont souvent illégaux. Ces moments aussitôt terminés, sont niés par leurs organisateurs qui tombent sous le coup de la loi et par leurs participants (puisque dés que ces « moments rêvés » sont terminés on fait comme si ils ne s’étaient jamais produits). On retourne alors au schéma antérieur classique de division et de distinction sociale. On se rencontre pour mieux se séparer en somme.

 

 



[1] Si ces pubs sont « sans fenêtres » ce serait pour empêcher que l’on voit ce qui se passe à l’intérieur, ce qui serait alors révélateur des pratiques illégales qui s’y déroulent.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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