
J’ai séjourné pendant quelque temps à Belfast et j’ai rencontré là-bas une femme âgée de 75 ans (I) avec qui j’ai pu discuter longuement. Elle fût une source d’information importante sur le rôle des femmes pendant le conflit, notamment lors des premières marches pacifistes dans les années 1970. Mais si je parle d’elle maintenant c’est pour illustrer mon propos sur la mixité notament à travers une certaine utilisation des symboles. En effet, sa réputation de « pacifiste provocatrice » l’avait précédée avant même que je ne la vois pour la première fois. Résidant dans une enclave catholique au sein d’une ville à majorité protestante, elle n’hésite pas à afficher son soutien aux membres de la communauté protestante parmi lesquels elle compte de bombreux amis. Elle avait même pris l’habitude, lorsqu’elle recevait ces amis, d’étendre un drapeau britannique à l’entrée de sa maison. Lorsque je la questionnai sur ces pratiques elle m’expliqua :
« L’Union Jack ! Mais qui t’as dit ça ! ha bon, tous le monde le sait ? Et bien oui, tu vois, lorsque je reçois mes amis, je veux qu’ils se sentent à l’aise, comme chez eux, tu vois ? (rires) Tu as dû remarquer que les drapeaux et les autres symboles sont très importants dans ce pays… Peut-être trop justement ! Les gens prennent les choses trop au sérieux… Même mes enfants, ils m’ont dit d’arrêter de provoquer, que j’allais retrouver mes vitres brisées, ou pire… Mais moi je les vois, et je n’ai pas peur d’eux, ce sont des gosses ! Je les entends crier Jaffa’s et Hun’s[1] parfois dans la rue et ça m’énerve… Qu’est ce qu’ils savent de cette guerre ? Une chose est sûr, il ne faut pas chercher l’ennemi à l’intérieur, non. »
Tout en étant très admiratifs de leur mère, ses enfants m’ont en effet confié leur peur que celle-ci s’attire des ennuis à travers son attitude qu’ils jugent trop provocatrice, dans des moments de tension sectaire en Irlande du nord. On remarque à travers son attitude que I. utilise le systéme au lieu de le subir. Elle choisit de retourner la situation en utilisant ces symboles qui servent à marquer les territoires et à dissuader les personnes que l’on ne juge pas bienvenues d’y entrer. Ces symboles sont avant tout un marquage, une façon de s’approprier le territoire et par là même d’en refuser l’accés à l’autre communauté. Elle conçoit la construction de la paix en Irlande du nord à travers l’acceptation des différences et l’humour. Elle m’explique son désir de dédramatiser la situation et dénonce ceux qui selon elle « se font un plaisir de ranimer les tensions ».
Peter Shirlow dans son article[2] cite cette femme protestante qui habite Upper Ardoyne et qui va faire ses courses dans un magasin « catholique » :
« We shop in Curlies (located in Republican West Belfast). It’s so cheap there and who is going to know we are Prods (protestants) if we go there. But we take Tesco bags with us and put the shopping in them before we go home. We make sure we dump the bags from Curlies in case someone sees them in our bin. If i walked up that path with curlies bags i would get my windies (windows) in (broken). »
[ Nous faisons les courses à Curlies (situé dans un quartier républicain à West Belfast). C’est très bon marché là-bas et qui pourra savoir que nous sommes des protestants si nous allons là-bas. Mais nous prenons des sacs Tesco (magasin britannique) avec nous et nous mettons les courses dedans avant de rentrer à la maison. Nous nous assurons aussi de jeter les sacs de Curlies au cas ou quelqu’un les verrait dans notre poubelle. Si je marchais dans cette rue avec des sacs Curlies, j’aurais mes fenêtres brisées. ]
Je me permet d’emprunter cet exemple car il recoupe parfaitement mon propre travail de terrain et permet d’exposer de manière concentrée une pratique mixte tout à fait intéressante. On a vu plus haut que même les supermarchés portaient des stigmates communautaires en Irlande du nord. Notamment le fait que les produits qu’on y vend seraient différents, de moins bonne qualité et surtout que ces supermarchés financeraient en partie les pratiques terroristes de l’IRA. On voit ici, que la personne (en l’occurrence une femme issue d’un couple protestant) dépasse ces stéréotypes dont sont affublés les magasins catholiques. Si elle fait ses courses dans ce magasin, c’est qu’elle estime que les produits y sont de qualité et qu’elle les trouve bons. (En référence au fait qu’il y aurait des produits de catholiques ou de protestants). Il s’agit bien donc d’une pratique mixte, tout d’abord puisque cette femme se retrouve réguliérement dans un lieu où elle est confrontée à l’autre communauté (dans le supermarché) mais aussi parce qu’elle s’alimente des mêmes produits qu’eux.
On peut cependant voir qu’elle est tout à fait consciente de ces stéréotypes et de leur importance au sein de sa propre communauté, et elle développe alors une tactique poussée afin de les contourner. Elle prend soin de se procurer des sacs Tesco, de les emporter avec elle au moment de partir faire les courses, d’échanger les sacs et de jeter les sacs Curlies avant de rentrer chez elle afin de cacher l’endroit où elle fait ses courses. Cela afin de se conformer au shéma défini par la division ethnique qui fait loi dans sa communauté et plus précisément ici, dans son quartier.
Dans ce cas, on voit que la pratique mixte (faire ses courses dans un supermarché de l’autre communauté) est très largement stigmatisée négativement et vécue comme une trahison. La personne fait part de sa peur de retrouver ses vitres brisées, « Si je marchais dans cette rue avec des sacs Curlies, j’aurais mes fenêtres brisées » : il y a là presque une relation de cause à effet direct. Cela peut expliquer le silence qui entourent certaines pratiques mixtes en Irlande du nord, en comparaison du débit conséquent de paroles et d’écrit en ce qui concerne les pratiques « non mixtes », celles de la division ethnique et de la haine sectaire. Ces pratiques mixtes existent pourtant bel et bien mais elles sont cachées car encore bien trop stigmatisées et peuvent amener à des conséquences violentes.
Cette pratique mixte révéle plutôt une avancée positive dans le mode de penser et d’agir des personnes en Irlande du nord, dans le sens où l’on dépasse les stéréotypes ce qui signifie donc bien dans ce cas là que l’on n’y croit pas vraiment. On a méticuleusement construit la division ethnique et on voit que les individus élaborent des stratégies afin de la déconstruire. Il y a cependant un bémol à cette conclusion qui est qu’aujourd’hui encore, la pression communautaire reste trop forte et peut conduire à transformer un désir de pratiques communes en sentiment de honte et de peur.
[1] Noms donnés aux protestants par les catholiques. Le mot « Jaffa » est tiré d’un gâteau du même nom fourré à l’orange ( en référence aux orangistes), et « Hun » était le nom donné par les irlandais aux nazis pendant la seconde guerre mondiale.
[2] SHIRLOW PETER, septembre 2003, “Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes”, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. p 88.
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