
a) All truth is bitter (« Toutes les vérités sont amères »)
On a pu voir l’importance du souvenir et de l’expression des injustices subies de manière publique en Afrique du sud, à la suite de l’apartheid avec : La commission sud-africaine : vérité et réconciliation. Comme l’explique Andrea Lollini dans son compte rendu du séminaire du 21 octobre 1998 dans le cadre du groupe de travail « Droit de l’Homme et Dialogue Interculturel » (DHDI), on retrouve dans la constitution de 1993 qui va signer la fin de l’apartheid en Afrique du sud les principes qui vont inspirer la Commission vérité et réconciliation. L'interdiction de vengeance et de représailles, la nécessité de reconstruire un nouveau tissu social et une nouvelle unité nationale, l'exigence de découvrir la vérité sur les actions criminelles commises pendant l'apartheid, la volonté de donner l'amnistie à qui avoue ses responsabilités, sont les valeurs cristallisées dans cette consitution. « Pour ce qui concerne la réconciliation il faut réfléchir sur ce que signifie réconciliation dans la Constitution de l’Afrique du Sud et dans le statut de la Commission : (1) "Réconciliation" signifie d'abord l'interruption d'une dialectique action-réaction, c'est à dire l'interruption de la spirale (escalade) des vengeances, qui a caractérisé l'Afrique du Sud pendant 50 années. (2) Réconciliation signifie aussi un changement du rapport dialectique entre les défenseurs et les opposants de l'apartheid, notamment un changement de langage parmi des parties longuement en conflit entre eux. C'est une nouvelle forme de communication. Dans cette perspective "réconciliation" signifie l'instauration d'un dialogue et peut être pour la première fois l'instauration d'un vrai dialogue. » Il s’agissait bien là aussi de briser le silence et de dénoncer les violences subies.
En février 1999 deux associations de défense des victimes du conflit en Irlande du nord ( VSNI et NIACRO[1]) ont invité le Dr Alex Boraine en Irlande du nord. Le Dr Boraine était à ce moment là Deputy Chair de la commission vérité et réconciliation en Afrique du sud. Il a alors rencontré plusieurs groupes d’individus pour parler du conflit nord irlandais et de son expérience et des leçons qu’il avait apprises en Afrique du sud. L’essence de ces discussions a été crystalisée dans un rapport appelé « All truth is bitter » (« Toutes les vérités sont amères ») et publié en mars 2000.
Belfast, Bedford street, 22 mai 1998. Photo de Martin Melaugh. Paneau publicitaire du gouvernement rappelant aux gens la date du référendum. « C’est votre decision ».
b) Healing through remembering ( « Soigner par le souvenir »)
Le projet « Healing through remembering » a été lancé en 2002, dans le but d’identifier les mécanismes et les options possibles afin de faire en sorte que le souvenir puisse agir comme un moyen de soigner, de cicatriser les blessures des personnes affectées par le conflit dans et au sujet de l’Irlande du nord. Le projet a été construit afin de trouver des réponses à la question : « Comment devrions-nous nous rappeler des événements liés au conflit dans et au sujet de l’Irlande du nord de manière à individuellement et socialement contribuer à la cicatrisasion de notre société ? »[2] Les politiques de l’oubli et du pardon ayant montré leurs limites, le projet « healing through remembering » est basé sur le fait que le souvenir prend une place importante dans la guérison sociale et psychologique du conflit. Et qu’en tant qu’individus et communautés les nord-irlandais sont un produit de leur histoire. « Ce dont nous nous souvenons est ce que nous sommes »[3]. Il y a là un véritable retournement dans la façon d’aborder le souvenir dans la marche vers la paix. Il s’agit ici de proprement définir, construire, une mémoire du conflit en faisant en sorte que celle-ci ne ravive pas les tensions et haines sectaires. Ce rapport fait aussi échos d’un élément important dans la conception de la paix en Irlande du nord, le fait que les deux communautés soient profondément différentes et qu’elles aient deux histoires différentes. Il ne s’agit pas là de construire une histoire unique et commune, mais de respecter, encore une fois les différences ethniques. « Dans une société en paix, nos différences et notre diversité devraient être notre force »[4].
Aucune des personnes que j’ai interrogées ne connaissait vraiment ces rapports et lorsque je leur en ai révélé la teneur exacte, ont émis des doutes profonds quant à la résussite de tel projet.
V. (femme, protestante)
« Je ne crois pas à la paix… Ca pour écrire des rapports et tout ça ils sont forts, je veux dire, le prends pas mal mais bon, je crois pas que ça serve à grand chose. Ils disent que l’on doit pardonner ! Mais pourquoi ? Tu sais, j’ai 21 ans et j’ai grandi avec des attentats tous les jours… Ma tante a été dans une explosion, elle a perdu une jambe, un bras et un œil ! Je veux dire… Pourquoi est-ce que l’on devrait pardonner ça ? Je me souviens de tout… Je me souviens du processus de paix, de Stormont. Je me souviens même de ces publicités à la télé avec un catholique et un protestant qui marchaient en se donnant la main sur une plage… C’est des conneries tout ça… Ca ne marche pas comme ça ! »
2) Briser le silence
a) Dénoncer les pratiques terroristes publiquement
Il arrive cependant que cette loi du silence soit brisée, et cela permet de mettre encore mieux en relief celui-ci et comment il est un instrument d’une très haute importance dans le conflit nord-irlandais. Un exemple récent pourra illustrer cet argument. Dans la nuit du 30 au 31 janvier 2005, le nord-irlandais catholique Robert McCartney a été assassiné par des membres de l’IRA à sa sortie d’un pub républicain. Cela aurait pu être un règlement de compte comme il s’en produit souvent en Irlande du nord et qui sont presque toujours tus. Seulement les cinq sœurs et la femme de Robert Mc Cartney ne l’entendaient pas de cette oreille et se sont lancées dans une quête bruyante afin d’obtenir justice pour leur frére et époux. Elles ont alors alerté les médias pour dire haut et fort que leur frére avait été « tué par l’IRA » et visaient à travers cela le Sinn Fein, la vitrine politique de l’IRA. Elles sont allées à la télévision, à la radio, ont donné des interviews… Elles ont été invitées à la maison blanche par George Bush pour la St Patrick. Le président américain a dans un discours rapide condamné les pratiques de l’IRA. A partir de ce moment, établir la justice autour du meurtre de Robert McCartney est alors devenu un nouveau symbole de la lutte anti-terroriste en Irlande du nord. Elles n’ont cessé de réclamer justice. Un mot qui fait débat en Irlande du nord compte tenu des amnestys et autres immunités accordées par le gouvernement britannique dans le but justement de consolider le processus de paix. Réclamer justice est peut-être l’un des premiers pas vers la réconcialiation, dire tout haut les violences subies a déjà une valeur curative.
b) Revendication publique de ses pratiques par l’IRA
A la suite du tapage médiatique produit par les sœurs Mc Cartney, s’est produit un événement sans précédent qui a secoué l’Irlande et la Grande Bretagne entière. L’IRA a à son tour brisé le silence en publiant un long communiqué dans lequel l’organisation terroriste livrait sa version détaillée de la nuit du 30 janvier. Mais surtout, elle y indiquait comment la famille s’est vue offrir par l’IRA que les auteurs soient liquidés à défaut d’un procés devant une cour de justice. Pratiques qui bien qu’étant subies et connues de tous n’avaient jamais été aussi clairement énoncées dans une déclaration publique. L’organisation souhaitait à travers cette déclaration rétablir sa réputation de « justice », appliquée à leur manière. Si l’information nous paraît plutôt accusatrice, c’est à dire, mettant l’organisation dans une mauvaise posture, il ne faut pas s’y tromper. Pour certains irlandais, cette déclaration a été perçue comme un message fort qui visait à rétablir la puissance de l’IRA dans sa lutte et dans ses valeurs (on se souvient que dans les années 1970, cette notion de l’IRA comme étant « l’étalon de valeur pour les catholiques » était forte, et se soldait par de violentes punitions.[5]) l’IRA ayant été assimilée dernièrement à des pratiques peu légales, comme le braquage de l’Ulster Bank, ou des traffics importants de drogue, souhaitait probablement redorer son image.
Lorsque je l’interroge sur ce qu’ont fait les sœurs McCartney, un de mes enquêtés, (catholique) me répond :
« Sûr, elles ont été très courageuses et tout ça, mais bon, maintenant elles ne doivent plus vivre les pauvres… A être sous protection constante, recevoir des menaces de mort.. D’ailleurs je sais pas si t’as remarqué mais on n’entend plus parler d’elles maintenant… »
[1] VSNI : Victim Support Northern Ireland, NIACRO : Northern Ireland Association for the Care and Ressettlement of Offenders.
[2] Healing Through Remembering, 2002, « Healing through remembering : the report of the healing through remembering project ». Belfast. P 4.
[3] Idem, p 4.
[4] Ibid, p 4.
[5] Lorsqu’un catholique était pris à voler quelque chose par exemple, l’IRA lui tirait dans la main ou on lui coupait quelques doigts.
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