
a) Les médias : entre information et allégence
Le rôle des médias est bien-sûr d’une importance capitale en ce qui concerne la perception, à la fois extérieure et intérieure du conflit. Dans les différentes analyses[1] faites sur ce rôle des médias en Irlande du nord, deux courants ressortent. Tout d’abord le degré de soutien que les médias britanniques, irlandais et internationaux ont donné à des acteurs politiques particuliers (comme le gouvernement britannique et l’IRA). Une vision partisane consciente donc et dans de nombreux cas, construite dans des buts politiques définis. (Notamment ceux du gouvernement britannique). Le second courant argumente que le rôle des médias notamment internationaux n’a pas été orienté consciemment, que le fait de taire certains évènements et d’en surexposer d’autres était le fait même de la situation de crise et d’actions individuelles. Il y a probablement du vrai dans les deux. On ne peut nier que le gouvernement britannique a largement utilisé la presse, par exemple pour les besoins de l’instauration du processus de paix (comme on l’a vu plus haut). Cela ne permet tout de même pas de crier au complot international. Le pays étant lui-même divisé, il est extrêment facile de tomber sans l’avoir voulu dans une vision partisane du conflit. Quand on sait que le fait d’utiliser un terme ou un autre pour désigner la province est déjà un signe d’allégence politique et communautaire, il n’est pas évident, voire quasiment impossible, de rendre compte en quelques lignes et de manière impartiale d’un événement en Irlande du nord.
Cependant personne ne nie l’influence des médias que se soit de manière consciente ou inconsciente sur la perception du conflit. En Irlande du nord, la presse est divisée, comme l’explique John O’Farell dans son article « Divided people, divided press »[2], il existe dans le pays une grande variété de journaux qui sont, plus ou moins assimilés à l’une ou l’autre communauté. Par exemple dans la ville de belfast il y a trois journaux quotidiens : le News letter, The irish news et le Belfast telegraph. Le News letter prend un point de vue unioniste entre la droite de l’Ulster Unionist Party et le Democratic unionist party the Ian Paisley. The irish news a un point de vue nationaliste républicain mais condamne les pratiques violentes de l’IRA. Le Belfast Telegraph est un journal qui tend plutôt vers un point de vue unioniste mais permet réguliérement l’intégration d’articles des deux points de vue (ainsi que le courier des lecteurs, dans lequel les représentants des deux communautés peuvent s’exprimer). On retrouve le même type de division à travers les journaux et les radios de l’ensemble du pays. Cela pose bien-sûr la question de la justesse des informations, ou comment, dans ce cas précis, un fait apparement objectif et anodin peut prendre rapidement une dimension politique, ethnique et religieuse suivant les différentes médiations qu’il rencontre pendant sa mise en forme publique.
Cette question mériterai qu’on s’y attarde beaucoup plus longuement, mais il n’est pas lieu de le faire ici. On peut cependant s’attarder sur quelques points pertinents qui présentent un intérêt par rapport à ce sujet. On ne peut nier que l’Irlande du nord est aujourd’hui largement boudée par les médias internationaux. Ceux-ci se sont très largement désintéressés de la question nord-irlandaise à la suite de l’échec du processus de paix. Ce silence médiatique international blesse les nord-irlandais qui regrettent que le reste du monde se moque de leur sort et en même temps, le battage médiatique fait autour de certains évènements est dénoncé par les nord-irlandais comme très souvent biaisé, voir faux ou mal compris. Par exemple, les médias du monde entier se sont déplacé pour observer les troubles autour de l’école de Holy Cross, cette pression médiatique a eu un effet direct sur cet événement et sur sa durée car, comme le confie les habitants de Glebryn : « personne ne voulait céder devant les caméras du monde entier ». Cependant, la lecture médiatique de l’événement a été complétement erronée. Les médias y ont vu une bataille de fanatiques religieux (dans un contexte propice : juste après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis) quand il s’agissait en fait d’une bataille de territoire entre deux groupes paramilitaires distincts. Ceux qui souhaitaient expliquer que ces troubles n’avait qu’une dimension religieuse moindre n’ont pas été écouté.
b) Traitement du conflit dans le cinema nord-irlandais
Il est aussi intéressant d’analyser la place du cinema dans la perception du conflit. On peut remarquer que la production cinématographique des nord-irlandais les concernant est considérable, même si elle a été plutôt tardive. Certains films ou documentaires ont même largement dépassés les frontières des îles britanniques et ont été par là même des succés de « box office ». On peut s’interroger sur la réalité que ces films décrivent et la perception de celle-ci à l’étranger. Le premier constat que l’on peut faire est que, les films les plus connus s’attardent le plus souvent à montrer des événements touchant la communauté catholique Bloody Sunday, In the name of the father, Omagh, Holy Cross[3] pour ne citer que ceux-là. Cela ne signifie pas qu’ils présentent un point de vue biaisé sur ces évènements, car surtout concernant Bloody Sunday, Holy cross et Omagh fictions-documentaires à caractére anthropologique ont fait l’objet d’études très poussées et relatent des faits les plus objectifs possibles. Ils font cependant l’objet d’un point de vue, non seulement à partir du choix du sujet abordé et de celui du « héro » que l’on suit tout au long de l’intrigue. Ces films ont très largement contribués à présenter aux yeux du monde la communauté catholique comme « martyr » et la communauté protestante et britannique comme des bourreaux.
V. ( femme, protestante) :
« Oui, Bloody Sunday, c’est tout ce dont les gens parlent en France ! Ils l’ont montré à la télé récemment et plein de gens sont venus me voir à la fac, parce qu’ils croient que je suis irlandaise, pour me dire tout le mal qu’ils pensaient des Anglais ! Je peux te dire ça leur a fait drôle quand je leur ai dit que j’étais britannique ! Mais tu vois c’est vraiment un truc qui m’énerve ! Pourquoi Ils ne montrent pas des films qui parlent du Bloody Friday [4]? Et puis, ce film, il ne montre pas l’IRA comme elle est vraiment ! Je veux dire… Cesont des meurtriers quoi ! »
B. (Homme, catholique) :
« Ceux qui disent cela sont vraiment stupides ! Ce n’est pas un film contre les protestants ! Eux ils voient le mal partout, ils croient que tous le monde veut les attaquer constamment ! Il faudrait qu’ils arrêtent de se prendre pour des anglais et leur réputation s’améliorerai ! (rires) Non mais sans blague, Ivan Cooper était le leader du mouvement des droits civiques des catholiques et il était protestant bordel ! Et des mecs comme lui il y en a eu d’autres ! Je veux dire, c’est pas noir ou blanc… »
On peut remarquer aussi que le film Bloody Sunday est très riche en information sur la société nord-irlandaise. Le réalisateur en partant d’un événement particulier se déroulant sur une journée à un moment historique donné, tente de représenter l’ensemble des enjeux qui sous-tendent la société nord-irlandaise. Ce film n’est probablement pleinement compréhensible que pour les nord-irlandais eux-mêmes (à qui il est destiné à la base) et aux initiés qui connaissent bien ce pays. J’ai remarqué que la traduction française éludait de nombreux termes utilisés pour décrire certains acteurs du film (et de l’Histoire). Notamment, lorsqu’il est fait allusion à l’UVF, par exemple, la principale milice paramilitaire protestante, la traduction française évoque « les paramilitaires » un terme bien vague et qui peut porter à confusion (puisqu’il est aussi fait mention des « paras » les parachutistes britanniques ici en intervention). En paralléle, l’IRA (le pendant catholique de l’UVF) est nommée comme tel. Cela confirme bien que certains éléments relatifs au conflit et perçus de l’extérieur sont plus « connus » sans pour autant que cela traduisent une quelconque prise de partie de la part (dans le cas présent) des traducteurs du film.
Face à une justice inefficace à certains niveaux, le cinéma a joué un rôle considérable dans la reconnaissance des souffrances subies par la population à travers le conflit et la dénonciation publique des crimes commis. Le film Bloody Sunday par exemple, dénonce le meutre de treize catholiques par l’armée britannique, les soldats ayant perpétré ces meutres n’étant pas tombé sous le coup de la justice. La réalisation même du film, était un projet émanant de représentants des deux communautés. En effet, la plupart des figurants et des acteurs sont non professionnels et sont des habitants de Derry ayant vécu le Bloody Sunday. Certains acteurs représentant les militaires britanniques incarnent leur propre rôle. Le film Omagh qui s’attarde sur la tragédie de cette bombe qui explosa en 1998 dénonce l’inefficacité de la justice nord-irlandaise face cet événement, l’une des bombes les plus meurtrière qu’ai connu le pays.
[1] BRAIRNER ALAN, 1996, “The media”, chapitre 9, in, Aughey Arthur, Morrow Duncan, “Northern Ireland Politics”. Harlow: Longman Group. 247 p.
[2] O'Farrell John, 1998, « Divided people, Divided press : interpreting the poisonous silences in a fratured society », Media Studies Journal, Volum, (no 2, Sprin): p 97.
[3] Bloody Sunday, 2002, Paul Greengrass, Royaume Uni / Irlande. Omagh, 2005, Pete Travis, Grande Bretagne / Irlande. In the name of the father (Au nom du pére), 1994, Jim Sheridan, USA. Holy Cross, 2003, Mark Brozel, Grande Bretagne / Irlande.
[4] L’après-midi du 21 juillet 1972 à Belfast et dans ses environs, un total de 22 bombes étaient déposées par l’IRA. A la suite de ces explosions, 9 personnes furent tuées (dont 7 protestants) et plus de 130 personnes gravement blessées.
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