
a) Réforme de la police
Il est inscrit dans l’accord du Vendredi Saint de 1998[1] notamment la réforme de la
Police (anciennement RUC : Royal Ulster Constabulary) qui deviendra à partir de 1998 la PSNI (Police service of Northern Ireland), ainsi que la réforme du systéme judiciaire, cela afin d’atténuer la corruption dans ces institutions et d’assainir la pratique de la justice à différents niveaux.
La RUC, police dite : « anti-terroriste » dans un pays en état de guerre devra donc laisser place à la PSNI, nouvelle police d’un pays en paix et qui devra donc, entre autre, respecter la charte des droits de l’homme. En effet, le statut de police anti-terroriste donnait précédemment une très grande liberté d’action à celle-ci et ayant malheuresement conduit en trente ans à de nombreuses et tragiques bavures. Il faut aussi préciser que les hommes de la RUC et leurs familles étaient bien évidemment les cibles favorites des terroristes des deux bords et que l’on compte aussi de très nombreuses pertes dans les rangs de la police.
Lorsque j’interrogeais un policier protestant sur ce qu’il pensait de cette réforme, il m’explica en ces termes :
« […] Comme par exemple je suis dans la RUC ok… Non, merde, dans la PSNI, de toute façon, c’est pareil. J’ai été dans la RUC pendant vingt ans ok, je sais que le père de B. en était aussi. Je connais X, il était dans la même promotion que son père à l’école de police… Mon père était dans la police aussi, comme mes oncles et mes cousins. T’as entendu parler du processus de paix ? Ok, les mecs ont signé un papier ok, et puis ils nous ont dit : « Maintenant nous sommes en paix messieurs, alors faisons une nouvelle police ! » Mais tout ça ce n’est qu’une blague crois moi… Rien n’a vraiment changé, je peux te le dire… Les choses vont un peu mieux, il faut le dire, mais je dois faire face à la même merde tous les jours, et je peux te dire que ces gars à qui je dois faire face sont de vrais connards et ils n’ont rien changé à leur conneries, tu vois… Ils sont exactement les mêmes connards, avec les mêmes putains de révolvers et la même putain de merde dans le cerveau, tu vois ? Je veux dire… Maintenant ils nous disent « Bon, nous sommes la PSNI les mecs, alors vous devez respecter les droits de l’homme ok ? » Qu’est ce que c’est que ce bordel les droits de l’homme ? Les droits de l’homme mon cul oui ! On a été une putain de police anti-terroriste pendant 40 ans et maintenant ils nous disent : « messieurs vous devez respecter les droits de l’homme ! » Mon cul ouais… Les mecs en face de nous ils ne respectent pas les droits de l’homme, je peux te le dire, ils en ont rien à foutre. »
Lorsque je lui demandai s’il estimait que le pays était toujours en guerre il me répondit :
« Je ne sais pas, ça dépend, comme je l’ai dit, nous faisons toujours face aux mêmes personnes, mais je pense que les enjeux ne sont plus exactement les mêmes tu vois ? Ils ont leur buissness et ils veulent être sûrs que ça marche comme ils le veulent et protéger leurs intérêts sans faire trop de vagues, c’est un peu comme un grand jeu et ils essaient d’être sûrs que tous le monde est ok avec le buissness. »
Comme on l’a déjà dit auparavant, la paix ne s’instaure pas par traité, et les propos de ce policier nous renseignent sur son état d’esprit par rapport au processus de paix. Dans son quotidien de policier de proximité il fait toujours face à la même violence et à la même criminalité, même si, comme il le précise, les enjeux idéologiques et politiques se sont agrémentés, voire, ont laissé la place à des enjeux financiers.
b) Réforme de la justice
En ce qui concerne la réforme de la justice[2] en Irlande du nord, le traité de paix n’a pu être réalisé qu’en échange « d’arrangements » conclus entre les différentes milices paramilitaires et les gouvernements. Ces négociations ne concernent pas les individus n’ayant pas respecté le cessez le feu de 1994. Ces arrangements procédent d’une logique de : « l’oubli et du pardon », en effet, ils comportent l’amnistie des personnes emprisonnées pour actes terroristes, meurtres et actes criminels réalisés pendant les « troubles » et nombre d’entre eux se sont vu accorder aussi l’immunité (c’est à dire l’impossibilité d’être à nouveau poursuivis et emprisonnés si l’ont découvrait d’autres actes criminels leur icombant pendant les troubles, même preuves à l’appui). Certaines familles ayant découvert après l’accord du Vendredi Saint la responsabilité dans le meurtre d’un de leur proche d’un de ces amnistiés n’ont alors pu engager aucune poursuite car il bénéficiait aussi de l’immunité.
Lorsque je demande à l’une de mes enquêtées (21 ans, protestante) si elle pense qu’un jour son pays marchera vers la paix elle répond :
« Non, en tout cas pas de mon vivant. Parce que c’est comme ça ici. Les gens continuent de se battre maintenant, des gens sont tués ou blessés et ils n’oublieront jamais. Et ces personnes dans l’IRA ou l’UVF qui ont fait explosé des gens, ou qui les ont tués d’une quelconque autre manière, même maintenant, ils ne peuvent pas être poursuivis. Le gouvernement veut qu’on oublie tout, il leur donne l’amnistie, l’immunité. Donc personne ne peut être poursuivi par rapport aux « troubles ». Et je pense que c’est absoluement stupide et que c’est n’importe quoi ! C’est la pire chose qu’ils aient jamais faite, de laisser des meurtriers marcher librement. Et pour les gens ici, c’est comme si tu pouvais avoir tué dix personnes et ce n’est pas grave ! Tu ne seras juste jamais puni ! On te laissera tranquille et les familles des victimes n’obtiendront jamais justice. Et Tony Blair se fiche bien des gens en Irlande du nord, il voulait juste s’en débarrasser, c’est tout. Et tu vois maintenant, il y a toujours des émeutes parce que le gouvernement a poussé les choses un peu trop loin, et les gens ne sont pas contents… Les émeutes du début de l’année dernière étaient vraiment très mauvaises et on a vraiment cru que ça allait dégénérer gravement. Et je pense que nous pourrions voir la situation dégénérer très facilement, je pense vraiment… »
Les gouvernements britanniques et irlandais conjointement avec les partis politiques nord-irlandais ont donc privilégié l’institution de la paix par l’oubli et le pardon des atrocités commises. On peut s’interroger aujourd’hui sur ces arrangements contractés avec les polices paramilitaires. En 1998, la contractation des accords de paix était l’objectif premier de ces gouvernements, quel qu’en soit le prix. La majorité de la population, même si elle s’était prononcée en faveur du processus de paix, était contre la négociation de celui-ci avec ces organisations terroristes. Les personnes que j’ai interrogées ont quasi unanimement condamné ces négociations et les arrangements qui en découlent. Nous savons aujourd’hui que le processus de paix a échoué, pas seulement à cause de la dissolution du parlement de Stormont mais aussi parce que le cessez-le-feu n’a pas été respecté et les actes de violence sectaire sont quotidiens, et l’on déplore encore aujourd’hui de nombreux actes de torture et de barbaries d’une grande cruauté. Cette violence là est peut-être encore plus vicieuse que celle que l’on pouvait voir pendant les troubles. En effet, elle s’est insinuée dans les pratiques sociales des gens jusque dans les actes les plus banals et aujourd’hui, elle est tacite.
Cette observation nous améne aussi à un autre constat, qui est que finalement, même dans les négociations du processus de paix, les organisations terroristes restent les uniques interlocuteurs des gouvernements et imposent leurs conditions sous la menace d’une reprise des combats, et ce sont eux qui décident de la paix et de son application.
L’oubli n’a donc pas été efficace en Irlande du nord et n’a aucunement conduit à la paix. De nouvelles dispositions ont été prises par les gouvernements avec l’aide des initiateurs de la commission : vérité et réconciliation en Afrique du sud comme nous le verrons dans la troisiéme partie.
[1] NORTHERN IRELAND OFFICE (NIO), 1998, « Policing and justice » in The Agreement, Text of the agreeement reached in the Multy-Party Negociations on Northern Ireland, (10 avril 1998), (Cmnd 3883), [Good Friday Agreement, Belfast Agreement]. Belfast : HMSO. P 26-28.
[2] NORTHERN IRELAND OFFICE (NIO), 1998, « Review of the criminal justice system » in The Agreement, Text of the agreeement reached in the Multy-Party Negociations on Northern Ireland, (10 avril 1998), (Cmnd 3883), [Good Friday Agreement, Belfast Agreement]. Belfast : HMSO. P : 29-31.
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