
Mount Vernon road, Belfast. Loyalistes armés du troisiéme bataillon de Belfast Nord de l'Ulster Volonteer Force (UVF). On peut remarquer que le trottoir est peint aux couleurs de l'union jack, le drapeau britannique.
a) Pression paramilitaire
Il y a aussi le silence imposé par la violence des polices paramilitaires qui contrôlent les quartiers et bien souvent « font la loi ». En effet, ces polices paramilitaires sont très puissantes et générent beaucoup d’argent et d’armes. La PSNI[1] (Police service of Northern Ireland) décrédibilisée à la suite de plusieurs événements que j’évoquerai plus tard est très largement concurrencée par ces polices paramilitaires qui tendent à garder une image empreinte de valeur et d’autorité justifiée (presque légale). En effet, l’IRA bénéficie encore aujourd’hui pour beaucoup de gens en Irlande du Nord du statut de la véritable « Armée républicaine irlandaise » acquis pendant la guerre d’indépendance et s’affiche comme étant la résistance face à l’occupation et se pose en défenseur des droits des catholiques. Elle fait aussi pression à l’intérieur de la communauté catholique pour s’assurer de son soutien inconditionnel. En témoigne les différentes « quêtes » organisées sous des prétextes quelconques qui servent à remplir les caisses de l’IRA et qui s’apparentent plus à du racket.
Comme me l’explique un de mes enquêtés (catholique) :
« Je me rappelle un jour nous étions rentrés dans ce bar, je n’y étais jamais allé avant, et dés qu’on est rentrés, j’ai compris où on était tombé mais on ne pouvait pas faire marche arrière… Il y avait des portraits de Gerry Adams et des martyrs de l’IRA partout sur les murs. Tu vois Bobby Sand et d’autres…On s’est assis pour boire une pinte et là, le barman est venu pour nous proposer de participer à une tombola pour gagner un portrait de Gerry Adams, au début, j’ai dit que je ne voulais pas, mais le barman insistait, et mon pote me poussait du coude et me faisait signe de me taire et de prendre un ticket. Alors j’ai dit : « un ticket s’il vous plait » en lui tendant deux livres, mais le barman m’a dit : « non non, je crois que tu n’as pas bien compris, tu vas me prendre un carnet ok ? » Je n’avais pas le choix, il y avait trois mecs costauds qui m’observaient au comptoir alors j’ai pris le carnet. C’était quand même 20 livres tu vois !! (environ 30 euros) Inutile de te dire qu’il n’y avait rien à gagner à la fin en fait. »
La pression des polices paramilitaires se fait aussi sentir par la violence physique comme en témoigne l’hôpital Royal Victoria de Belfast qui ressence un nombre très anormalement élevé de blessures par balles dans les articulations, et dont les patients essaient de cacher l’origine.[2] Ces tires par balles proviennent le plus souvent des expéditions punitives que pratique encore l’IRA aujourd’hui et qui leur permettent de maintenir un climat de terreur mêlé à une forme de respect des valeurs religieuses et d’allégence à la cause de la libération de l’Irlande du nord. De même l’argent de la « protection money » sorte d’impôt prélevé par l’IRA dans les quartiers qu’elle contrôle (et qui sont marqués de signes explicites[3]) et qu’ils prélévent en échange d’une « protection » contre l’ennemi protestant. Comble de l’horreur, fin 2002, Harry McCartan, un catholique de 23 ans, a été « crucifié » par des paramilitaires unionistes, mains cloués aux montants d’une barrière, jambes fracturées, orné de clous dans la tête.
b) Perte de confiance en la justice
Ces pratiques sont bien connues de tous, mais elles sont passées sous silence. C’est une sorte d’ « omerta ». On me dira par exemple une fois : « un homme qui tire sur un autre homme armé et le tue, ça c’est ok. Mais torturer les gens qui n’ont rien fait, ça, ça ne devrait pas être autorisé.» (« shoudn’t be allowed ») . Cette simple phrase est extrêment révélatrice d’une sorte de confusion sur l’état d’esprit de cette personne par rapport à sa conception même de la violence et de la légalité. Lorsque je lui demandai de préciser, en exprimant des doutes par rapport au fait qu’il soit « autorisé » même en Irlande du nord, de tuer qui que ce soit en général, il m’expliqua : « ici nous sommes en état de guerre » (« In a state of war »), « il est normal de se défendre, la police ne fait rien contre eux tu vois, les mecs vont pas se laisser marcher dessus quand même ! »
Il y a cette violence quotidienne, banale que l’on ne trouve même pas « remarquable » et puis il y a les actes de torture et de barbarie, les expéditions punitives, et autres opérations qui terrorisent la population afin de maintenir chacun dans ses rangs. Ce silence-là est celui imposé par la peur. Il y a très peu de chose dont on peut parler librement, on dit d’ailleurs en Irlande du Nord que la seule chose qui ne dépend pas de l’appartenance communautaire, c’est le temps qu’il fait. Il est d’ailleurs interdit de parler de politique dans bon nombre de lieux publics. (On peut voir dans les pubs par exemple des paneaux spéciaux prohibant les débats à caractère sectaire).
[1] La RUC (Royal Ulster Constabulary) ancienne police d’Irlande du nord a été remplacée en 1998 par la PSNI car elle était dénoncée par les catholiques comme discriminatoire à leur encontre. La PSNI aujourd’hui doit compter un nombre équitable de policiers catholiques et protestants dans ses rangs.
[2] Raimbeau Cécile, Novembre 2003, « Dans l’ombre de la sale guerre », La chronique, le mensuel d’Amnesty international France, n°204 : 12-13.
[3] Voir photos pages 83 et 84.
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