
Le silence participe de la construction et surtout de la perpétuation du conflit d’une maniére tout à fait édifiante. Il est aussi un élément partagé par les deux communautés d’une égale manière. Il peut être parfois tout aussi explicite que des mots ou des actions concrètes c’est pourquoi il ne faut pas en sous-estimer la valeur. Lors de mes observations j’ai pu constater que le silence en Irlande du Nord se décline sous plusieurs facettes.
1) Les choses dont on ne parle pas
a) Des plages, des champs et des bombes
On peut détacher effectivement plusieurs sortes de silence. Il y a celui lié aux nécessités de la vie sociale : on ne parle pas de la violence dite « normale » celle de la vie de tous les jours. Elle est parfois volontairement ignorée un peu comme si, si on ne l’évoque pas, elle disparaît. Personne ne semble entendre par exemple, les multiples explosions des grenades à main dans la rue voisine. On continue sa soirée au pub comme si de rien n’était. Lorsque je sortis pour voir de jeunes garçons lancer des pierres et des grenades sur des camions de police et rentrai de nouveau dans le pub pour en avertir mes compagnons, on m’a intimé le silence et l’un d’eux m’a dit « That’s the Boys[1], they’re having fun ! » (« Ce sont les Boys, ils s’amusent ! »)
Cependant, cette indifférence joyeuse n’est que feinte car nous avons par la suite pris un chemin différent pour rentrer (certains groupes n’étant pas dispersés). Il est bien vu dans les rangs de la population catholique d’afficher son soutien aux « Boys » en public (ou du moins devant certaines personnes) mais on me confiera souvent dans l’intimité qu’on ne souhaite pas vraiment s’impliquer dans les actions violentes personnellement.
D’une manière peut-être encore plus évidente, lorsque je demandais à mes enquêtés de parler de leur pays de manière spontanée, le conflit n’est jamais évoqué en premier. On me parle le plus souvent des aspects touristiques (jolies plages, falaises à perte de vue et autres monuments historiques.) Et peut-être ce qui peut paraître encore plus contradictoire compte tenu de la situation conflictuelle : de la sociabilité et de la gentillesse des habitants (« Ici ce n’est pas comme en France, on dit bonjour aux gens dans la rue, on se soucie de ses voisins… »). Ce n’est que plus tardivement dans la conversation que les éléments communautaires et conflictuels apparaissent, mais un peu comme au second plan. Je me suis interrogée sur la raison de ce silence (car il faut bien l’avouer, c’est le conflit qui m’a sauté aux yeux en premier, et pas les plages).
Un des premiers éléments les plus importants est que le conflit est presque quelque chose de secret en soit. En effet, on n’aime pas en parler avec des étrangers. J’ai été moi-même plusieurs fois prise à partie parce que je « posais trop de question » et que je ne devrais pas « parler de tout ça » car je suis un « outsider ». On m’a aussi reproché de ne pas être capable de comprendre et de parler correctement de ce qui se passait dans le pays. On m’a dit que tant que je n’avais jamais vécu de guerre je ne pouvais pas rendre compte correctement de ce que j’observais car j’y appliquerai obligatoirement un jugement de valeur. Il faut ici préciser que la personne interrogée, partisante de la lutte armée anticipait chez moi un jugement de valeur que je n’avais pas formulé.
b) Se montrer sous un meilleur jour
Un autre élément qui pourrait expliquer ce silence sur l’évoquation même du conflit est le désir d’améliorer l’image de l’Irlande du nord. Désir d’une certaine partie de la population et du gouvernement britannique afin de relancer l’économie Nord-irlandaise à travers le tourisme et l’implantation d’entreprises sur le territoire. Cela faisait aussi partie de la campagne du gouvernement qui préparait le processus de paix dans les années 1990, où tout était fait pour minimiser le conflit et montrer une image positive du pays. Il s’agit aussi de se défaire d’une image hautement négative qui colle à l’Irlande du nord et ses ressortissants comme me l’ont confié mes enquêtés, notamment lorsqu’ils voyagent en Irlande ou dans le reste de la Grande Bretagne et parfois à l’étranger.
« Les gens se méfient de toi. Dés que tu dis que tu viens d’Irlande du nord ils pensent : Ha ! Tu es un terroriste alors ! Ils ne veulent pas de toi chez eux. Ils ne veulent pas de problèmes tu vois… Ils pensent qu’on a ça dans le sang, qu’on est tous rempli de haine et de violence… Mais c’est des conneries tout ça ! »
Le conflit ne concerne pas les étrangers (qui ne peuvent pas « comprendre »), il se passe « entre soi » et ne concerne personne d’autre. Comme me l’explique l’un de mes enquêtés (protestant) dans la pure tradition du « telling » :
« Il faut que je te raconte celle-là, ça va te plaire ! C’était il y a deux semaines, je te l’ai déjà raconté ? Ha… Bon, alors tu vois, il y a deux semaines, ici, à Belfast, j’étais au pub à Shankill (quartier à forte tendance loyaliste) et on a entendu un grand splash dehors, il venait d’y avoir un accident. On est sorti avec d’autres mecs et on a vu que c’était une voiture de touristes italiens, tu vois le truc, et en fait, les pauvres, ils étaient perdus et tout paniqués. Le taxi qui les avait emboutis nous a expliqué que c’était de sa faute, qu’il ne les avait pas vus au moment de tourner. Les pauvres italiens ne comprenaient pas très bien l’anglais mais comme ils étaient tous secoués on les a fait rentrer dans le pub et on leur a offert un coup à boire ! Et puis, un des mecs avec qui j’étais leur a fait répéter plusieurs fois : « D’où venez-vous ? D’où venez-vous ? » alors, les autres : « Italie, Italie ! » Et puis, le mec, il a réfléchi un peu et puis il a presque craché sa bière et il nous a fait de gros yeux et il a dit : « mais en Italie ils sont catholiques non ? » On lui a dit « ben ouais ils sont catholiques, c’est sûr ! » Un autre mec a dit « ouais mais eux c’est des touristes, c’est pas les mêmes fenians[2] que chez nous tu vois… » Alors il a réfléchi un peu.. Je te jure ! Il a réfléchi et puis il a dit ok. Et il leur a payé un autre coup à boire ! Tu vois mon pays est fou, je te l’avais dit, je sais pas ce que tu cherches à comprendre, même moi je comprends rien ! »
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