
a) Systéme ségrégatif et lignes de paix
Le mode de vie ségrégatif a toujours plus ou moins existé en Irlande du nord, même pendant la colonisation, les protestants et les catholiques vivaient dans des quartiers séparés et les communautés se regroupaient déjà entre elles. La scolarisation des enfants s’est toujours faite par rapport à la confession et plus ou moins en accord avec le systéme britannique qui encourage le communautarisme. Cependant, il faut tout de même préciser que ce mode de vie « séparé », s’est très certainement amplifié à partir de la fin des années 1960 avec l’intensification des troubles et la construction des premières « peace lines », ces « lignes de paix » , des murs d’une vingtaine de métres de haut munis de grillages inclinés afin d’empêcher les jets de grenade. Le gouvernement britannique voyant la situation empirer et surtout échapper à son contrôle et à la demande des populations elles-mêmes, s’est lancé dans cette construction des murs de séparation qui a donc dessiné des quartiers communautaires imperméables et largement compliqué la circulation dans les villes pour leurs habitants. Ces murs étaient réclamés par les population dans le but de se protéger d’un assaut par surprise de leurs ennemis. On continue aujourd’hui d’en réclamer la construction (Ardoyne, Glenbryn). Entre 1969 et 2003, vingt « peace lines » ont été construites dans les quartiers dans lesquels on recensait le plus de violence a motivation politique. Entre 1966 et 2001, un tier des meurtres se sont déroulés à moins de 250 métres d’une « peace line ».[1] En d’autres termes les meurtres sont étroitement liés aux endrois qui sont hautement ségrégatifs, proches d’interfaces (lignes de paix) et des milieux sociaux les plus modestes. La ségrégation, pourvue d’une démarcation physique dans l’espace permet de cibler les communautés catholiques et protestantes plus facilement.
b) Ecoles confessionnelles
Toutes les personnes que j’ai interrogées sont allées (ou sont encore) à l’école de leur confession et les personnes adultes ayant des enfants ou projetant d’en avoir n’envisagent pas d’envoyer leurs enfants dans des écoles « mixtes » (dans le sens de la mixité communautaire) ou « publiques ». Envoyer ses enfants dans des écoles confessionnelles permet de transmettre et sauvegarder l’identité de la communauté. Actuellement 95% étudient dans des institutions religieuses distinctes, la majorité des enfants prennent conscience des symboles culturels et politiques dés l’âge de 3 ans.
Depuis quelques années, les manuels scolaires ont été révisés afin de concilier les points de vue, mais reste tout de même que les catholiques et les protestants n’apprennent toujours pas vraiment la même histoire, en tout cas, en ce qui concerne celle de leur pays.
D. (protestant) :
« Je me rappelle, quand je suis rentré au collége, c’était un collége qui était très réputé pour l’enseignement des matiéres scientifiques tu vois, et on s’est retrouvé avec une étudiante catholique, je pense qu’elle était bonne en math ou un truc comme ça alors ses parents avaient obtenu l’autorisation de la mettre dans cette école… Et je me rappelle très bien le premier jour de classe, le bruit courrait parmi nous qu’il y avait une catholique dans la classe, mais on n’était pas très sûr. Je me rappelle que mon copain m’avait tapé sur l’épaule pour me montrer une fille assise dérrière nous en me disant : « cette fille là, c’est une fenian ! » alors je me suis retourné, je te jure que c’est vrai, je me suis retourné et je l’ai regardé, et comme elle avait l’air normale, j’ai dit à mon pote : « mais non, elle peut pas être catholique, elle est normale ! » J’ai honte maintenant ! Mais en fait, je m’attendais à voir quelqu’un de vraiment différent, tu vois, avec les yeux rapprochés, et puis je ne sais pas, peut-être des cornes sur la tête ou un truc du genre ! Un truc du genre diabolique ! Qu’est ce qu’on était bêtes… Mais on n’en avait jamais vu avant tu vois et… Enfin maintenant je suis marié avec une catholique alors tu vois ! »
B. ( Homme, catholique) :
« Je devais aller jusqu’à l’école. C’est une drôle d’histoire d’ailleurs. Il n’y avait pas d’école catholique dans ma ville. Donc, je devais aller dans une autre ville pour aller à l’école. […] Pour je ne sais quelle raison, ils avaient construit cette grande école catholique dans un quartier très dangereux de Belfast. Et, peut-être que tu auras du mal à le croire mais cette école était construite en-dessous d’une grosse colline. Hé bien…quand je vins là pour la première fois, j’avais 11 ans. J’allais à cette nouvelle école qui avait des murs de dix mètres de haut tout autour, avec du barbelé au-dessus, et cette colline au-dessus. Le bâtiment scolaire était blindé alors, si une bombe explosait, les fenêtres se seraient brisées mais le bâtiment serait resté intact. Il y avait un gardien, les bus devaient rentrer dans l’école, passer les barrières et le gardien, le gars qui ouvre et ferme les portes… il devait les garder fermées, elles étaient blindées aussi. Il y avait un terrain de football, enfin, de football gaélique. Quelques années avant que je vienne dans cette école, trois écoliers avaient été tués quand quelqu’un avait jeté une grenade sur le terrain. C’était un endroit très dangereux. Et puis, il y avait aussi des mecs d’une autre école, d’une école protestante. Ils étaient même plus jeunes que nous, je pense six ans. Ils étaient au-dessus de nous [ sur la colline] quand on jouait au football sur notre terrain et si un ballon passait par dessus la colline ils écrivaient dessus : « fenian bastards » « fuck the pope ». Un gamin de six ans…ouais… C’est le genre d’école que c’était. […] Dans cette école beaucoup de catholiques n’avaient jamais rencontré de protestants, ne leur avaient jamais parlé. Moi j’étais ok parce que je vivais dans un quartier protestant et j’étais habitué à les voir tout le temps. »
L’école étant le second lieu de socialisation (après la famille), on peut imaginer que le fait d’évoluer dans des structures séparées et différentes (l’enseignement n’y est pas tout à fait le même), entérine des schémas de division ethnique chez les enfants et donc chez les adultes. La plupart des politiques gouvernementales depuis 1989 de réforme de l’éducation en Irlande du nord se sont basées sur des rapports d’études (« Schools apart ? », « Schools together ? », « Inter School links »[2]) qui se basent sur l’idée que le systéme scolaire nord-irlandais est bel et bien divisié et que cela génére de la haine sectaire et donc, qu’il faut tendre vers un systéme mixte. Il faut cependant nuancer ce propos, car, il est difficle de prouver que la séparation des communautés a des conséquences néfastes ou que l’augmentation des contacts aurait des bienfaits tangibles. Il n’y a pas de relation de cause à effet direct entre le fait d’aller dans des écoles différentes et le fait de développer un sentiment de haine envers l’autre communauté.
[1] SHIRLOW PETER, septembre 2003, “Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes”, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. p 81.
[2] DUNN Seamus, 2000, « L’éducation dans une société divisée : le cas de l’Irlande du Nord. » Chapitre 6, in M. Mc ANDREW, F. GAGNON, « Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées », Paris, Montréal : p 118.
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