Présentation

Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /2006 16:55

a)      La question religieuse

La religion bien-sûr reste un théme central en ce qui concerne le conflit en Irlande du nord. Il est cependant important de préciser le rôle de la religion dans ce conflit car il porte souvent à confusion. Il y a sans aucun doute une différence entre catholiques et protestants dans leurs pratiques religieuses, cependant, ce n’est pas la raison de la discorde Nord-irlandaise. Comme on l’a déjà évoqué, la lutte entre communautés se situent autour de la question de l’identité nationale. Il est donc important d’expliquer les dénominations que se donnent chacune des communautés qui peuplent l’Irlande du Nord. Les « protestants loyalistes », « orangistes » ou « unionistes »[1] sont les citoyens Nord-irlandais qui se disent « loyal à la couronne d’Angleterre » et revendiquent une nationalité « britannique » et qui sont le plus souvent protestants (d’où l’assimilation des deux termes : protestant / loyaliste). L’autre groupe majoritaire appelé « Catholique Républicain » est composé de personnes qui revendiquent une nationalité irlandaise et sont le plus souvent catholiques. La religion est à tel point assimilée à l’identité nationale que bien souvent, on ne conserve que les termes religieux pour désigner les communautés. L’un de mes enquêtés B. (catholique) lors de notre premier entretien m’explique son rapport à la religion en ces termes :

 

B : « Tu sais comment je sais que je suis catholique ? »

Ce à quoi je répondis : « Peut-être parce que tu es baptisé ? »

B : « Non, parce qu’on m’a envoyé quatre fois à l’hôpital pour cette raison. C’est comme ça que ça se passe ici, il ne s’agit pas de croyance, je te le dis. »

 

A la question : ta religion est-elle importante pour toi ? J. me répond :

« Je ne suis pas vraiment croyant si c’est ce que tu veux dire. Mais je suis catholique, je le sais. Tu sais pourquoi ? Parce que cette cicatrice que tu vois là [montrant son bras], et celle-là [montrant son front]… Ils m’ont eu parce que j’étais catholique. Ils m’ont envoyé à l’hôpital deux fois parce que j’étais catholique. Ca te fait réfléchir tu vois… Je sais que ça a l’air terrible mais, je pense vraiment que l’Irlande devrait être unifiée et que les protestants doivent partir, ouais… Je veux dire, je ne veux pas les jeter dehors, mais ils vont devoir partir parce que si ils ne partent pas, ça ne finira jamais. »

 

            Le catholicisme et le protestantisme seraient donc des traits plus politiques que religieux. On peut d’ailleurs remarquer que les commuanutés juive ou musulmane, si insignifiantes soient-elles, avec respectivement 300 et 4000 membres à Belfast, doivent se conformer à la dichotomie religieuse de la société. Les juifs sont assimilés à des « protestants » car ils ont toujours fait partie de l’« establishment » unioniste, et les musulmans à des « catholiques » car ils soutiennent les Palestiniens ou l’irak, causes aussi défendues par les nationalistes du Sinn Fein. On peut d’ailleurs voir, peints sur les murs, dans les quartiers catholiques des drapeaux palestiniens et dans les quartiers protestants des drapeaux israëliens.

           

        Pour la sociologue des religions à Queens University (Belfast) Claire Mitchell, qui analyse l’événement de Holy Cross, les images véhiculées par l’attaque contre les enfants sont celles de la victime, du martyr. Dans la lithurgie catholique, le faible (ici : l’enfant) symbolise le bien tandis que le fort (ici : le protestant) symbolise le mal. La religion, ses codes et son imagerie ont toujours été au cœur du conflit en Irlande du nord. La conception de peuple martyr est très répandue chez les catholiques (à qui on a spolié la terre pendant des siécles, que l’on a laissé mourir de faim pendant les famines et qui ont été poussé à l’exil.) Cette conception est très forte chez les catholiques en Irlande du nord, avec le sentiment d’avoir été « abandonnés à l’ennemi » au profit de l’indépendance du Sud du l’île. Un catholique interrogé affirme :

« Ils veulent (les protestants) nous prendre tout ce qu’on a, et nous empêcher de trouver du travail. On l’a bien vu avec la police. Ils disaient que c’était nous qui ne voulions pas y entrer, mais en fait c’était eux qui fermaient le concours d’entrée aux catholiques. Maintenant que les catholiques peuvent être dans la police, les protestants se plaignent… Tu sais c’est plus difficile de trouver du travail ou même une maison si tu es catholique. Des familles catholiques nombreuses doivent attendre des mois entiers pour obtenir une maison, alors que les Prot (protestants) avec seulement deux enfants ils sont prioritaires. »

A propos des catholiques, un protestant me dit :

« Ces « soap dodgers »[2] (clochards) tout ce que tu entends d’eux ce sont des pleurs, des pleurs et des pleurs… Se plaindre et faire des gosses comme des lapins c’est tout ce qu’ils savent faire ! Et c’est comme ça qu’ils pensent nous prendre notre pays ! Ils disent qu’ils sont des martyrs et après ils s’étonnent qu’on les traite comme tel ! Pourquoi ils ne vont pas se trouver du travail comme tout le monde ? »

b)      La pression communautaire

La violence quotidienne, attisée le plus souvent la nuit par des groupes de jeunes casseurs (« breakers ») maintient une tension constante entre communauté et surtout, la l’intérieur même des communautés. La pression inter-communautaire est très forte et à travers le discours de mes enquêtés, j’ai pu observer à quel point l’appartenance communautaire était vécue comme quelque chose de subi. Il y a en effet quelque chose d’héréditaire à la fois dans l’appartenance religieuse et l’appartenance politique. La religion est transmise par les parents à la naissance (ou par la mère dans le cas d’un couple mixte), et il en est de même pour l’appartenance nationale, qui se trouve être le « nerf de la guerre ». En effet, à partir du moment où des parents nord-irlandais élévent leurs enfants en leur enseignant qu’ils sont irlandais par exemple, cela déterminera la base de leur éducation (les écoles dans lesquelles ils iront et parfois même les moindres détails de leur vie) et il s’agit déjà en soi d’un choix politique. En effet à la différence de la France par exemple, les partis politique en Irlande du nord représentent une communauté ethnique avant même un idéal politique ou économique (le Sinn Fein par exemple, est plus connu pour ses actions et son discours nationalistes que pour son orientation socialiste : « As the only party organised throughout the 32 counties, and with elected representation at all levels of democracy in Ireland, we are working to make Irish unity a reality in our lifetime.” [3]). Gerry Adams, le dirigeant de ce parti se rend tous les dimanche à la messe et se dit très religieux malgré ses positions politiques laïques. Dans son article[4], Philippe Jacqué interroge le père Troy, prêtre de la paroisse de Glenbryn à Belfast qui avait accompagné les jeunes filles de l’école primaire catholique de Holy Cross pendant les « troubles » en 2001 et Michael Liggett animateur au centre social du même quartier. Le prêtre confie que « ses paroissiens ne sont pas très assidus mais ne renonceront jamais à envoyer leurs enfants dans une école catholique surtout si elle est située dans un quartier protestant » « tout en votant à 85% pour le Sinn Fein un parti qui revendique clairement son anticléricalisme » rajoute l’animateur.

       L’inscription d’un individu dans une communauté est donc innée. Cela ne signifie pas que les individus vont obligatoirement partager les opinions des plus virulents et il est inutile de préciser que la haine sectaire (même si certains le pensent) n’est pas héréditaire. Elle est évidemment socialement construite. Elle est aussi mouvante, changeante. En effet, je remarquais lors de mes observations dans la communauté catholique que dans les lieux publics (le pub par exemple), on montre fortement son appartenance à la communauté à travers des codes, des façons d’être et des histoires souvent sectaires, comportements que je ne retrouvais pas lors de confrontations mixtes pendant lesquelles les individus sont au contraire extrêmement respectueux parfois d’une étrange manière. Lorsque j’interrogeais par la suite ces mêmes personnes lors d’entretiens privés, on me confiait ( B. catholique) :

 

« Je sais ce que tu penses, l’autre soir on a dit des trucs un peu racistes tout ça… Mais tu sais, c’est comme ça ici, on rigole ! Je ne le pense pas vraiment, je sais que c’est des conneries, mais tu vois, il y avait X, et lui, enfin… Je veux pas de probléme avec lui, tu vois… Il n’est pas… Ce mec, tu vois il est… Il vaut mieux être son ami. »

 

            Peter Shirlow evoque cette pression intra-communautaire à travers son travail sur la peur et la mobilité dans l’Ardoyne et l’Upper Ardoyne, des quartiers respectivement catholiques et protestants de Belfast en Irlande du Nord. L’auteur qui décortique les mécanismes de la haine sectaire dévoile à quel point elle est fonction de la peur, elle-même induite par une violence et des menaces perpétuelles qui conditionnent la vie quotidienne de ces habitants. Il évoque  la pression communautaire qui existe au sein des communautés dans les moindres moments de la vie quotidienne comme le fait de faire ses courses dans des magasins « catholiques » (comme Curlies) ou « protestant » (Tesco).

Au sujet de ces magasins « catholiques » un protestant interrogé m’explique :

« Je ne crois pas que qui que se soit ici fasse ses courses à Curlies. Il y a bien une ou deux familles catholiques qui y vont mais… Pas de protestants, tu vois, et si j’aprenais qu’il y en a, je leur ferai savoir ce que j’en pense ! Et si ce n’est pas moi ce sera d’autres et ils leur feront payer cher crois moi ! »

 

« Parce que ces magasins, ils donnent de l’Argent à la RA ! (IRA provisoire) et tu sais ce qu’on dit ici, si l’on ne veut pas sentir nos maisons brûler… »



[1] Le terme « orangiste » est tiré du nom de Guillaume d’Orange, et ils s’attribuent aussi le terme d’« unioniste » car ils souhaitent conserver l’union avec la Grande Bretagne.

[2] « Soap-dodgers » littéralement : ceux qui évitent le savon. Le fait que les catholiques ne se lavent pas et sentent mauvais est assez répandu dans le discours raciste des protestants. Les notions de propre/sale, pure/impure à travers tout un lexique d’expressions qui servent aux communautés pour se nommer entre elles.

[3] Sinn Fein, 2006, “Preparing for Irish Unity”, sinnfein.ie

[4] JACQUE Philippe, Novembre 2003, « La question religieuse », La chronique, le mensuel d’Amnesty international France, n°204 : 10-11.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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