
1) Le conflit :père de tous les nord-irlandais ?
a) Au commencement était la guerre
La guerre civile est un type de conflit qui présente une constitution particulière. Ce conflit implique une discontinuité (en anglais « on and off ») que nécessite les besoins de la vie elle-même. On se bat contre son voisin, celui avec qui l’on partage le territoire, la nation, celui qui vit à côté de nous, notre concitoyen. Le conflit nord-irlandais met en jeu deux acteurs de force égale, qui par riposte interposées, font osciller la balance politique et sociale sur laquelle ils sont assis, mais sans jamais en faire renverser complétement les plateaux. Ce qui explique que ce conflit présente des périodes de forte violence (les barricades, des tireurs postés au coin des rues, des militaires en patrouille et dans des miradors, et des explosions de bombes simultanées sur plusieurs jours) tout comme des périodes latentes, où le conflit est « larvé » sous la surface mais prêt à s’enflammer à la moindre étincelle. Laissez moi illustrer cela à l’aide d’une image simple : le tireur qui vide son fusil dans la bataille, doit alors se retirer pour remplir son chargeur vide. Ce moment de trêve ne signifie pas que la guerre est « finie », il le recharge pour mieux tirer ensuite et recommencer. On pourait ainsi décrire le conflit nord-irlandais, comme une suite de de troubles « on and off » alternés, qui semble ne jamais pourvoir finir. Mais qu’ils soient « on » c’est à dire proprement visibles et identifiables au point de faire la une des journaux internationaux, ou « off » c’est à dire dans la vie quotidienne des habitants et le ressassement de la haine et des rancunes personnelles, le conflit est toujours sous-jacent, comme sous la surface et décide de l’organisation sociale.
Le terme même de guerre civile fait débat aujourd’hui en Irlande du nord. Les représentants politiques (notamment les gouvernements britanniques et irlandais) s’accordent pour dire que la guerre civile s’est terminée en 1994 avec le cessez-le-feu. On peu émettre des doutes face à cette affirmation et l’attentat de Omagh, pour n’en citer qu’un, quatre mois après le cessez-le-feu en juillet 1998 (réalisé par l’IRA Véritable, une branche radicale de l’organisation terroriste), témoigne de la fragilité de celui-ci. Les observateurs et spécialistes du conflit, s’accordent pour dire qu’il y a bien eu un changement positif à la suite de ce cessez-le-feu, mais qu’il est encore très largement prématuré de parler de paix en Irlande du nord[1].
Ce qui est frappant dans ce conflit nord-irlandais c’est la façon dont les individus en parlent, presque comme d’un sujet actif organisé indépendemment des personnes. On le dirait extérieur à la population elle-même qui le subit de manière consciente ou inconciente. La vie elle-même dépend de ce conflit qui semble décider de l’avenir des uns et des autres à l’avance. Ce qui le rend particulier est en effet son caractére premier. Il est important de préciser que le pays lui-même est né d’un conflit qui n’a finalement jamais cessé. L’accord de partition de l’Irlande a été signé sous la menace et malgré le désaccord d’une grande partie de la population du pays. L’Irlande du nord a alors été crée de toute pièce, et une frontière creusée profondément dans la terre et dans la vie sociale et culturelle. La lutte interethnique s’est poursuivie dans la province britannique qui apparaît alors comme un laboratoire de confrontation d’identités culturelles et nationales qui se veulent si différentes. Un des éléments qui rend cette étude pertinente est le fait qu’en Irlande du nord aujourd’hui, la population n’est pas en train d’essayer de revenir à un état de paix antérieure qui aurait été perturbée par un événement historique ou politique quelconque, mais bel et bien de créer un état de paix qu’ils n’ont jamais connu. Car avant même que se posent les questions politiques et territoriales d’unité ou de partition de l’île, se pose celle du vivre ensemble. Le premier processus de paix de 1998 qui s’est soldé par un echec, prévoyait la création du parlement de Stormont, où députés catholiques et prostestants ont finalement refusé (comme on l’a vu plus haut) de siéger ensemble. Il prévoyait aussi de grandes politiques publiques dites : « de mixité ». Ces politiques ont aussi montré leurs limites.
b) Institution de la division ethnique
La société dans sa consitution même permet et insititue la division ethnique. Même si la plupart des comportements sont à caractére ethniques, c’est à dire, construits autour de la division ethnique, il n’y a qu’une minorité de la population qui s’affirme vraiment dans une idéologie raciste. En effet, sur la cinquantaine de ressortissants nord-irlandais à qui j’ai parlé du conflit, seulement une quinzaine ont tenu des propos racistes. Les pratiques sociales basées sur la division sectaire sont par contre le fait de la majorité, voire de tous. C’est aussi en ce sens qu’on peut parler de conflit « subit » ou « premier ». La société est basée sur la division ethnique et a évolué en ce sens. Par exemple, on trouve une compagnie irlandaise qui fabrique du cidre. Elle propose cette boisson en Irlande du nord sous deux noms différents, qui répondent l’un et l’autre aux caractéristiques ethniques des deux communautés. Il s’agit bien de la même boisson mais elle portera soit un nom à consonnance catholique (Bulmers que l’on retrouve dans le sud de l’Irlande) soit un nom à consonnance protestante (Magners). Lorsque j’interrogeai les consommateurs de cette boisson, on me confirma qu’il s’agissait bien de la même ( c’est à dire qu’ils avaient bien conscience de boire la même chose) mais que l’on consommait l’une ou l’autre parce que « c’est comme ça », quoi de plus naturel en Irlande du nord de boire du cidre catholique ou protestant ? Personne n’a pu m’expliquer précisément ce qui déterminait ce choix, les catholiques commandent Bulmers et les protestants Magners, c’est ainsi. On remarque que les deux communautés boivent le même cidre, ont un goût commun pour celui-ci, et que la boisson a dut être transformée de façon symbolique (en changeant le nom) de manière à épouser la division ethnique, et révéler du même coup le goût des protestants pour ce cidre. Cet exemple nous permet aussi d’illustrer un autre point, celui de l’économie. En effet on remarque que la compagnie qui fabrique ce cidre a élaboré une technique de marcketing en jouant le jeu de la division ethnique (donner deux noms différents) et en la contournant (arriver tout de même à vendre la même boisson aux deux communautés). On peut imaginer que le fait d’étaler leur marché aux deux communautés dope leurs ventes.
Cet exemple peut aussi illustrer la place première de la division ethnique dans la société nord-irlandaise et comment les individus ( et les entreprises comme c’est le cas ici) s’y conforment, surtout s’ils ont à y gagner.
[1] FERON Elise, hiver 2000,“Irlande du Nord : une réconciliation incertaine”, Cultures et conflits, N° 40.
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