
a) Inadéquation entre la vie politique et la vie quotidienne
L’histoire personnelle, celle des gens, qui hantent les quartiers et s’écrit sur les lignes de paix à grand coup de pinceau, révéle des peines et des souffrances toujours vivaces. Cette histoire personnelle est celle qui touche le plus et détermine profondément les relations sociales de chacun. La version politique du conflit, dans sa dimension historique et à travers les actions de ses différents représentants (dont les principaux acteurs sont : Tony Blair, Bertie Ahern, Gerry Adams et Ian Paisley[1]) se trouve finalement loin de la réalité, de la vie quotidienne de chacun. Chacun de ces personnages politiques élus est censé représenter chacune des parties qui rentrent en jeu dans le conflit nord-irlandais et sa résolution. Mais les choses sont beaucoup plus complexes et la vie quotidienne des gens s’éloigne de ces desseins politiques clairs et concis. Cela peut expliquer l’échec du premier processus de paix de 1998. En effet il ne suffit pas de signer quelques papiers pour instaurer la paix. Même si la majorité de la population s’était prononcé pour le « oui » lors du référendum pour ce premier processus de paix, c’était sans compter que si la population était d’accord sur le fait de faire la paix, elle n’était pas forcément d’accord sur les moyens d’y parvenir, l’idéal de paix des catholiques républicains étant bien évidemment quelque peu éloigné de celui des protestants et vice et versa.
On peut donc observer une inadéquation entre ces mouvements sur l’échiquier politique et la vie quotidienne des gens qui dévoile les mécanismes inévitables entrainés par la peur et la méconnaissance le plus souvent bien loin des ambitions politiques de certains. Lors d’un de mes séjours en Irlande du nord, j’avais été hébergée par une famille catholique à Belfast. Lorsque je partis un matin visiter la ville, la benjamine de la famille ( 11 ans) me questionna sur mon parcour et lorsque je le lui révélai me confia : « Ne va pas là, ou tu finiras dans un cercueil » un peu étonnée je lui demandai de m’expliquer pourquoi et elle me répondit : « cesont les protestants, ils crucifient les gens ». Je lui demandai alors si elle avait déjà rencontré un protestant, ce à quoi elle me répondit qu’elle en avait vu quelques uns à la sortie de son école, mais pas de très prés. Un peu surprise, je me tournai vers la mère un peu plus tard et lui demandai quelques explications :
« Je sais ce que tu penses, que je dis des conneries sur les protestants aux enfants et que c’est pas bien…. Mais il faut que tu comprennes, je sais bien que tous les protestants ne sont pas des tueurs, ou des connards, mais il y en a qui le sont et je veux pas qu’ils tombent sur ma fille, comme ils ont fait à ce pauvre gosse il y a quelques mois[2]… C’est facile de venir ici et de nous critiquer mais toi après tu vas rentrer en France mais nous on restera là, à coté d’eux… »
On voit à travers cet exemple que le comportement protecteur de la mère participe d’une certaine maniére, du mécanisme de haine sectaire en enseignant à ses enfants la méfiance vis à vis de l’autre communauté voire même, la haine de ceux-ci. On se situe là pourtant bien loin des enjeux politiques discutés plus haut. En effet ce message transmis par la mère ne se situe pas sous une bannière politique nationaliste quelconque mais bien en relation avec des enjeux quotidiens de territoire, de violence, et de peur.
b) Transmission de la peur
La phobie, l’insécurité, l’anxiété et l’incertitude sont dues à un niveau de confiance sociale très bas et à l’impossibilité de contrôler la nature et la direction des actes violents. C’est le propre même de l’action terroriste qui caractérise ce conflit. En effet, même si l’on n’est pas engagé directement dans le conflit (en prenant part aux actions paramilitaires par exemple), ou si l’on affirme aucune opinion politique ou religieuse forte, on peut être victime de cette violence. Les bombes ne font pas le tri dans leur victimes, et les civils sont les premiers touchés.
Comme me l’explique C. (catholique) :
“ Quand j’ai présenté O. [son compagnon] aux gens que je connaissais, je veux dire, ma famille et mes amis, j’ai précisé pour chacun le temps passé en prison. Plus de la moitié des hommes avaient été en prison pour meurtre ou attaques violentes… Et plus de la moitié avait quelqu’un qui avait été tué dans leur famille. Je n’avais pas réalisé qu’il était si choqué [son compagnon]. Il me disait : « Mais il a tué un homme ! » Je sais que c’est terrible, je le sais. Tuer quelqu’un est terrible, je le sais. Mais je ne connais personne en Irlande du Nord qui n’a pas été impliqué ou a une partie de la famille qui a été impliquée dans les troubles, été en prison ou perdu quelqu’un. »
Depuis les années 1960, les deux communautés ont souffert de la violence paramilitaire et étatique. Des travaux récents estiment que 60% des adultes qui vivent dans ces communautés ont été victimes de violences et ont souffert ou souffrent de PTSD (Post Traumatic Stress Disorder). On estime qu’une personne sur 18, dans les deux communautés, a eu un membre direct de sa famille tué.[3]
J. (protestant) :
« Les catholiques sont violents tu sais… Je veux dire.. Je ne pense pas qu’il y en ai un seul d’entre eux ici qui soit bon. Ils ont ça dans le sang, tu vois… Les gamins sont élevés dans la haine des protestants. »
C. (catholique) :
« Ils voudraient que l’on quitte le nord. Tu vois, c’est quelque chose qu’ils ont toujours voulu, depuis toujours. Depuis toujours ils ont cherché à nous coloniser à nous prendre ce qui est à nous. Parce qu’il ne faut que tu oublies que l’Irlande a été colonisée, c’est pas comme la France qui est un pays de colonisateur. Nous on veut juste récupérer notre terre parce que c’est la notre tu comprends. Mais les britanniques, en fait, ils ont cet esprit d’envahisseur, c’est comme ça qu’ils sont tu vois. »
On remarque dans l’utilisation même des termes des personnes interrogées que le conflit revêt une dimension héréditaire, comme si le conflit se transmettait de maniére génétique et que les relations interethniques étaient définies à l’avance par une force supérieure aux personnes, qui ne font que se plier aux régles dictée par elle. On retrouve souvent dans le discours une certaine forme de fatalisme : « Ici, c’est comme ça. », « Ca a toujours été comme ça. » Cette idée de la transmission par le sang des caractéres ethniques et culturels incompatibles (et par là-même de la haine sectaire) se retrouve à travers les éléments qui permettent la distinction communautaire dans la société nord-irlandaise.
[1] Respectivement : premier ministre britannique, premier ministre irlandais, dirigeant du Sinn Fein (le parti républicain irlandais), et dirigeant du DUP (Democratic Unionist Party) le parti unioniste protestant.
[2] Elle fait référence ici à Harry McCartan jeune catholique de 23 ans, crucifié par des paramilitaires unionistes fin 2002. (voir p. 35)
[3] SHIRLOW PETER, septembre 2003, “Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes”, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. p 81.
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