
Avant d’aborder cette première partie, il me faut tout d’abord avertir le lecteur de ma démarche. Il est banal et en même temps nécessaire de préciser la nature extrêmement complexe de la réalité sociale en général et plus précisément de celle abordée à travers ce mémoire. L’évocation du conflit Nord Irlandais ne se fait que rarement sans tomber dans des lieux communs d’une vision très simplifiée, parfois manichéenne, relayée par les différents médias et portée par une conception plus générale et toute aussi simple que donne le sens commun de ce qu’est une situation de guerre. Ces conceptions simples « rêvées » ou, pour reprendre le terme de Benedict Anderson : « imaginées » (comme celle de « groupe homogéne » par exemple), existent cependant comme un carcan pré-établi sur lequel se greffent par la suite des situations sociales originales complexes qu’il nous est donné d’étudier. Il m’est apparu pertinent de démarrer ma réflexion à partir de ces différents lieux communs qui influent directement sur les populations étudiées (notamment à travers des politiques gouvernementales dites de mixité) et de remonter le fil d’une réflexion plus nuancée et complexe menée à partir d’observations et d’entretiens multiples et variés. Il me faut aussi préciser l’usage de certains termes. Le terme « ethnie » est utilisé par bon nombre des anthropologues qui se sont penchés sur la question nord-irlandaise afin de décrire les deux communautés qui entrent dans le conflit (catholique et protestante). Si l’on entend le terme ethnie comme un groupement humain qui posséde une structure familiale, économique et sociale homogéne et dont l’unité repose sur une communauté de culture revendiqué, on peut considérer que l’on a deux groupes ethniques en Irlande du nord. L’utilisation des termes catholique et protestant pour nommer ces deux ethnies renvoient à des réalités bien plus larges et complexes que leur simple dimension religieuse. De plus, la société Nord-irlandaise est bien-sûr plus complexe que le schisme ethno-sectaire : Catholique/ Nationaliste/ Républicain et Protestant/ Unioniste/ Loyaliste mais reste cependant un outil analytique pertinent puisqu’il recouvre d’une certaine manière la majorité de la population.
I) La guerre civile : submersion en eau « trouble »
On ne peut évoquer la question de la mixité en Irlande du nord en éludant le conflit qui déchire cette province depuis des décennies et encore aujourd’hui. En effet, le type de pratiques mixtes étudiées dans ce mémoire ne sont pertinentes que dans leur mise en regard avec les pratiques sociales de division ethnique, plus répandues et le plus souvent instituées. Nous verrons dans cette première partie les grands traits qui caractérisent le conflit civil et la division ethnique en Irlande du nord.
1) L'Histoire : état des lieux
a) La place de l'Histoire
Le dramaturge Irlandais Oscar Wilde a déjà fait remarquer que les Irlandais ne devraient jamais se souvenir de l’Histoire de l’Irlande, et que les Anglais ne devraient jamais l’oublier.[1] On a malheureusement rarement suivi son conseil et les Irlandais aujourd’hui excellent dans cet exercice de mémoire des batailles sanglantes d’autrefois. Cela peut avoir quelque chose de surprenant pour le visiteur qui s’aventure dans les contrées du “Dark North”. L’histoire y est effectivement vivace, on célèbre aujourd’hui ces batailles ayant eu lieu il y a des siècles et on ne se lasse pas de les conter et de les chanter encore et encore. La raison en est que pour beaucoup d’irlandais, le conflit qui existe aujourd’hui est la continuité de celui qui commença il y a huit siècles. L’histoire prend en effet une place capitale dans la constitution des identités nationales irlandaises et britanniques jusque dans la vie quotidienne de ses ressortissants. En Irlande du Nord, l’histoire est partout, elle est constamment rappelée à l’œil et aux oreilles du visiteur, déclinée de différentes manières. On célèbre chaque année les deux fêtes nationales, le 17 mars : la St Patrick, celle des irlandais. Ce saint qui libéra l’île d’Irlande de ses serpents et acheva de 456 à sa mort en 490, l'évangélisation des Gaëls. Les protestants loyalistes quant à eux célèbrent le 12 juillet la victoire de William d’Orange sur James II au cours de la bataille d’Aughrim et de la Boyle en 1689 et 1690. Il peut paraître surprenant de voir aussi célébrée chaque année la bataille de Bosworth où Henry VII a vaincu Richard III au 15e siècle et bien d’autres… L’histoire prend même parfois une dimension mythique lorsque les populations se l’approprient en la contant et en l’intégrant à leur vie personnelle : on peut facilement rencontrer des descendants de Patrick Murphy (nom qui est par ailleurs très répandu en Irlande) l’homme qui guida St Patrick en haut de la montagne d’où il implora dieu de libérer l’Irlande de ses serpents. Freargal Cochrane explique qu’« en Irlande, l’histoire s’est assimilée à la mythologie au point que l’on considère William comme un sauveur qui s’est introduit au pays pour libérer les protestants irlandais des griffes démoniaques du roi catholique James ». Pour mieux comprendre l’évolution du conflit aujourd’hui il est important de connaître la naissance historique de celui-ci. Pour cela, j’effectuerai ici un survol rapide de ce qui amène à la création de cette entité particulière qu’est l’Irlande du nord à travers une trame simplifiée des différentes périodes historiques qui la concerne[2]. Dans un premier temps, l’Irlande était une île entière dominée par l’Angleterre, Etat très puissant et possédant un empire colonial considérable. L'Irlande du Nord est aussi appelée l'Ulster dont elle comprend six (Antrim, Armagh, Derry, Down, Fermanagh, Tyrone) des neuf comtés historiques, les trois autres (Donegal, Monaghan et Cavan) faisant partie de la république d’Irlande. En fait, toute l'île d'Irlande quatre grandes provinces historiques: l'Ulster (Ulaidh) au nord, le Connaught (Connacht) à l'ouest, le Munster (Mumhain) au sud et le Leinster (Laighin) à l'est. La guerre d’indépendance, qui débute en 1919 (annoncée par d’autres mouvements tels le mouvement “Young Ireland” 1848 à la suite de la grande famine, la lutte pour le Home rule et la réforme agraire jusqu’en 1903) se conclue en 1921 par la négociation d’un cessez le feu et l’ouverture de négociations avec le mouvement républicain irlandais. Les Anglais proposèrent la création d'un Etat libre de 26 comtés au sud et d'un mini-Etat transitoire de 6 comtés au nord ( à 90% protestant) dont on discuterait le statut plus tard. Ils menacèrent de reprendre la guerre et de brûler toute l’Irlande en cas de refus. Le 6 décembre 1921, les négociateurs républicains signèrent le traité de partition de l'Irlande. C’est à ce moment qu’on assiste à la “création” pure et simple de cette province au statut indéfini qu’est l’Irlande du nord. La partition donna lieu à une guerre civile dans les 26 comtés du sud entre ceux qui souhaitaient accepter l’accord de partition et ceux qui le refusaient. L'Armée républicaine irlandaise (l'IRA), qui veut réunir la province de l'Ulster (l'Irlande du Nord) à la république d'Irlande, intensifia sa lutte au point que l'armée britannique dut occuper l'Irlande du Nord en 1969. En 1972, le gouvernement de Londres décida de suspendre le gouvernement et d’abolir le parlement de Belfast, puis d'imposer la loi martiale. Les députés de Belfast vinrent siéger au parlement de Westminster; l'Irlande du Nord fut à nouveau entièrement liée au gouvernement central de Londres jusqu'à l'accord de 1998 sur l'avenir de l'Ulster. Dans les premières années, la domination britannique est rude et les catholiques nord-irlandais qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone sont privés de la plupart de leurs droits. La scission de l’île est vécue par les catholiques du Nord comme un abandon. Ils se sentent sacrifiés au profit de l’indépendance de la République au sud. Les groupes terroristes et les polices paramilitaires se constituent au nord qui se posent en défenseurs des droits des catholiques discriminés. Nombre d’entre eux considèrent que la guerre d’indépendance n’est pas terminée, qu’il faut encore “libérer” les 6 comtés du nord. Alors commencent les “Bombing campaigns” on amène la guerre sur le territoire anglais. Au fur et à mesure des années, la démographie de l’Irlande du nord a changé. En effet, la population catholique s’est mise à grandir plus vite que la population protestante ce qui changea considérablement l’équilibre du conflit. La minorité catholique devient une « importante minorité » (de l’ordre de 45% de catholiques). Aucune solution n’est trouvée pour stopper l’escalade de la violence alors on se lance dans la construction des “peace lines” qui sont l’expression physique de la séparation entre les deux communautés. a) Naissance de la société divisée C’est le commencement de l’apartheid. A partir de là, les nord-irlandais vont construire un mode de vie entièrement basé sur la division du territoire et des populations. La société elle-même se développe, au fur et à mesure des années, autour et en fonction de cette dynamique. Elle fournit alors à ces habitants la possibilité dans pratiquement chaque moment de la vie sociale de vivre séparés, de ne pas avoir à se mélanger. Dans le but d’instaurer des réformes jugées nécessaires dans les institutions britanniques, le parlement de Wesminster a adopté la Loi sur l'Irlande du Nord (la Northhern Ireland Act de 1998) destinée à redonner à l’Irlande du Nord son autonomie politique perdue. Le 10 avril 1998, à Belfast, un accord politique d’une importance capitale a été conclu sur l’avenir de l’Ulster. Cet accord, appelé l’accord de Belfast (The Belfast Agreement 1998) et qui a permis de bâtir un triangle de coopération inédite entre Belfast, Dublin, et Londres, lie non seulement le Royaume-Uni et les partis politiques d’Irlande du Nord, mais aussi la république d’Irlande. L’accord prévoyait, dès février 1999, le rétablissement du parlement de l’Irlande du Nord réunissant pour la première fois loyalistes protestants et catholiques irlandais. Il prévoyait également la création du Conseil Nord-Sud pour développer des politiques communes entre les deux Irlandes, la création du Conseil Est-Ouest réunissant des représentants du Parlement britannique, du nouveau Parlement écossais et du nouveau Parlement nord-irlandais. En outre, l’accord qui, rappelons-le, lie aussi la république d’Irlande, prévoyait que celle-ci accepte de modifier sa constitution afin de ne plus formuler des revendications territoriales sur l’Irlande du Nord; néanmoins, la Grande-Bretagne ne s'opposerait pas à l'union entre le nord (Irlande du Nord) et le sud de l'Irlande (république d’Irlande), si telle était la volonté de la majorité de tous les Irlandais en Ulster, catholiques comme protestants. Sur le plan de la langue, Londres s’engageait même à promouvoir la langue irlandaise là où les Irlandais du Nord (surtout catholiques) le désirent, c’est-à-dire dans l’enseignement, les arts et la culture, les médias, l’usage tant public que privé, et à militer contre tout ce qui peut en restreindre l’emploi. Malgré la séparation physique des communautés, cela n’empêche pas la violence et la haine sectaire de se perpétuer. L’apartheid amène à la méconnaissance de l’autre communauté et à la construction des stéréotypes et des légendes urbaines (appuyées par la tradition du « telling [3]») basés sur cette haine. Dans le même temps les polices paramilitaires profitent de la division du territoire pour se l’approprier et réclamer la “protection money”, terrorisant les populations et instaurant un climat de violence et de peur perpétuelle qui gangrène toute la société jusque dans ces expressions légales (police, appareil judiciaire...). Ce sont des groupes qui représentent certes une minorité de la population, mais qui restent très puissants et influent sur la société toute entière. Lors du référendum de mai 1998, les Irlandais du Nord ont approuvé l’accord de Belfast dans une proportion de 71,1 %, les Irlandais du Sud, 94,4 %. De son côté, l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise, a fait savoir par voie de communiqué qu’elle ne rendrait pas les armes. Or, la question du désarmement de l’IRA a toujours bloqué l’avancée du processus de paix. L'accord de paix accorde un délai de deux ans aux paramilitaires pour restituer l'intégralité de leur arsenal. Comme en fait foi la Loi sur l’Irlande du Nord (Northhern Ireland Act) de 1998, l’autonomie politique dont bénéficie, à partir du 2 décembre 1999, le nouveau parlement de l’Irlande du Nord demeure assez réduite. En effet, l'Assemblée irlandaise de 108 membres élus a l'autorité de légiférer dans des domaines limités concernant les affaires intérieures telles que la justice, l’éducation, la culture, l’administration locale, le patrimoine, le logement, la santé, l’agriculture. C’était en février 1999 que Londres devait transférer à l'Assemblée irlandaise ses pleins pouvoirs en matière d'administration, à l'exception de secteurs comme la défense, la police et la fiscalité. Depuis 1998, toutes les institutions prévues dans l'accord ont dû être mises sur pied, notamment la formation du gouvernement local (l’Exécutif) de l’Ulster, qui devait être composé de six à huit membres. Encore faut-il que les protestants et les catholiques puissent travailler ensemble. Déjà, lors de l'ouverture solennelle (en septembre 1998) de l'Assemblée autonome d'Ulster au château de Stormont, catholiques et protestants se sont chamaillés pour savoir si le drapeau britannique devait flotter sur le parlement et si les débats devaient être traduits ou non en irlandais. A partir de là les catholiques et les protestants ont souvent été dans l'impasse. Il y a eu deux accords de cessez-le-feu, un accord de paix, la création d’un parlement biconfessionnel et d’innombrables crises politiques. En juillet 1999, il a été impossible de former un gouvernement mixte, ce qui a eu pour effet de geler le processus de paix pour un certain temps, les unionistes protestants ayant boycotté la séance qui devait, pour la première fois, voir entrer des ministres catholiques dans le gouvernement nord-irlandais. En fait, David Trimble, le chef du Parti unioniste d'Ulster, a rejeté le plan de paix en persistant à exiger un désarmement immédiat de l'Armée républicaine irlandaise (IRA); son acceptation du partage du pouvoir avec la branche politique de l'IRA, le Sinn Fein, était à ce prix. Pourtant, l'accord de paix d'avril 1998 — appelé l’accord du Vendredi saint — prévoyait initialement que le désarmement n'interviendrait qu'en mai 2000, plus d'un an après la mise en place des nouvelles institutions. Mais l'IRA a refusé de déposer les armes tant que le gouvernement ne serait pas formé et a menacé de rompre le cessez-le-feu si les négociations n'aboutissaient pas. Un accord temporaire a été trouvé — le désarmement de l’IRA devait commencer dès la formation de l’Exécutif nord-irlandais — et le gouvernement nord-irlandais a été formé le 2 décembre 1999. Mais un peu plus de deux mois plus tard (le 12 février 2000), le gouvernement britannique adoptait au Parlement une loi suspendant temporairement les jeunes institutions en place en Irlande du Nord, en raison de l’absence (ou du commencement) de désarmement de l’IRA (pourtant prévue pour mai 2000). La suspension du gouvernement nord-irlandais signifiait que le gouvernement britannique reprenait la gestion directe de la «province» nord-irlandaise, comme il l’a fait quasiment sans interruption depuis 1972.
[1] COCHRANE Freargal, 2000, « Guerre et paix : l'évolution des relations ethniques en Irlande du Nord. » Chapitre 2, in M. Mc ANDREW, F. GAGNON, « Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées », Paris, Montréal : p 27.
[2] LECLERC, Jacques, 2006 « L?Irlande du Nord », L'aménagement linguistique dans le monde Québec, TLFQ, Université Laval.
[3] SHIRLOW PETER, septembre 2003, ?Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes?, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. 76-91.
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