Présentation

Jeudi 5 octobre 2006 4 05 /10 /2006 19:32

Voilà, j'ai enfin terminé la mise en ligne de mon mémoire de Master 1 en Anthropologie à l'université de Bordeaux II. Pour le lire le début se trouve en fait à la fin... Je sais c'est pas trés malin mais je ne sais pas comment changer l'ordre d'apparition des articles!

Si vous avez des questions ou des commentaires n'hésitez pas à me contacter ou à les laisser sur le Blog. Je compte l'enrichir encore de nouveaux articles réguliérement.

Merci beaucoup d'être passé me voir!

 

Here we go, I've just published online the paper i made last year for my Masters in Anthropology at the university of Bordeaux II (France). To read it you have to start by the end... I know it's not very practical but I don't know how to change the order of the articles!

I haven't finished the translation in english yet, but I'm working on it! You can read the 2 first articles.

If you have any questions or comments to make you can contact me or leave a message on the Blog.

Thank you for visiting my Blog!

A bientôt

Julie

Par Julie - Publié dans : funambules
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Jeudi 5 octobre 2006 4 05 /10 /2006 19:28

On peut voir à travers l’exemple de l’Irlande du nord que la paix comme la guerre sont des constructions sociales, historiques et culturelles. Elles n’ont rien de « sauvage » ou d’incontrôlées. La paix est communément assimilée aux pratiques des civilisés quand la guerre serait au contraire du ressort des sauvages, la violence étant le fait des barbares. Les Barbares il faut le rappeler désignaient à l’origine pour les Grecs, tous ceux qui n’étaient pas Grecs, les étrangers. Ce qui choque n’est pas tant la violence elle-même mais surtout le fait qu’elle ne soit pas perçue de la même manière par ceux qui la produisent. La paix comme la guerre obéissent à des régles sociales particulières et dépendent de nombreux paramétres qu’il faut prendre en compte. S’il ne fallait citer qu’un exemple qui n’a pas été évoqué et qui reste pourtant tout à fait pertinent pour illustrer cette construction sociale, cela pourrait être que l’on doit « promouvoir » la paix comme la guerre. L’Irlande du nord en est un parfait exemple. Aujourd’hui entrent en concurrence deux forces distinctes avec des désirs différents pour l’avenir du pays. D’un côté, les forces paramilitaires qui vantent les mérites de la lutte armée et l’incompatibilité ethnique des deux groupes en présence, et de l’autre, les gouvernements et les organisations pacifistes qui tentent de démontrer les bienfaits d’une paix durable dans le respect des différences. Il est intéressant de voir que ces deux « forces » s’affrontent aussi sur un marché. Le gouvernement mobilise l’ensemble des médias[1] et produit des films publicitaires dans lesquels on peut voir par exemple un enfant catholique et un enfant protestant marchant main dans la main sur une plage tandis qu’une voix douce commente : « Peace is all we want » (« La paix est tout ce que nous désirons »). Les polices paramilitaires et les groupements terroristes utilisent très largement les murs de leurs quartiers pour se vendre, sur lesquels on peut voir peint les noms des « martyrs » morts pour la « cause », ou bien les noms des prisonniers politiques. Une peinture dans le quartier protestant de Shankill à Belfast vante les mérites de l’Ulster Defense Army (UDA : « Armée de Défence de l’Ulster ») et représente la main rouge, ainsi que la couronne britannique et il y est inscrit le slogan : « UDA, simply the best »[2] (« L’UDA, simplement les meilleurs ») on en viendrait presque à oublier qu’il s’agit d’un groupement terroriste tant le slogan peut faire penser à une publicité pour un banal produit ménager. La guerre comme la paix sont des constructions sociales qui bénéficient de tous les moyens que la société posséde pour en faire la promotion.

La conception de la Nation est différente selon les sociétés, leur Histoire et leur culture. La paix sociale prend des visages variés selon la constitution de ces mêmes sociétés. L’Irlande du nord fait face à un conflit d’une très longue durée avec une histoire très lourde de violence et de haine. On a vu que la division ethnique s’était insinuée dans les pratiques sociales à tel point qu’elle est aujourd’hui la structure de base de cette société. Le processus ne se renversera pas en un jour s’il se renverse jamais. On ne peut aller là-bas en allant prêcher le « vivre ensemble », ou « l’humanité » comme autant de recettes magiques et comme si les gens n’étaient pas capables de cicatriser leurs plaies d’eux-mêmes.

            Le conflit nord-irlandais a toujours été abordé dans ses expressions violentes et guerriéres. Cette vision quelque peu manichéenne de la société nord-irlandaise autour de la scission nette entre catholiques et protestants a longtemps laissé de côté les pratiques de mixité. Dans la perspective de résolution du conflit actuelle, les pratiques de mixités apparaissent comme le nouveau fer de lance du gouvernement britannique qui y voit une manière de contrer la division ethnique, mére de tous les maux des nord-irlandais. On comprend cependant ce qui a poussé les observateurs et chercheurs dans plusieurs disciplines y-compris la discipline anthropologique à se concentrer sur ce théme entre les années 1980 et 2000. Il fallait à ce moment dénoncer le drame qui se déroulait dans ce pays et briser le lourd silence qui l’entourait. Ces études cependant, malgré l’intention première de leurs auteurs, n’ont pas toujours conduit à une meilleure compréhension du conflit nord-irlandais mais souvent à des raccourcis erronés du type : Irlande du nord = guerre de religion.

Contrairement à ce qu’ont pu laisser entendre les récentes politiques publiques de mixité mises en œuvre en Irlande du nord, la mixité existe bel et bien dans ce pays. Elle se présente sous différentes formes et peut aller du simple contact verbal au mariage mixte en passant par la  courtoisie distante et l’utilisation dans l’intelligentsia terroriste. Elle n’est pas forcément l’ingrédient révolutionnaire qui ménera à coup sûr à la réconciliation sociale, mais elle permet tout de même des avancées certaines, et révéle des ressources insoupçonnées chez ces populations trop souvent analysées qu’en surface.

            La division ethnique et la haine sectaire ont été construites et elles peuvent donc être déconstruites. On voit que les individus, même si c’est de manière clandestine, arrivent à contourner cette division ethnique en développant des stratégies complexes quand ils le souhaitent ou qu’ils en ont besoin. Cela montre bien que la division ethnique conflictuelle n’est pas irréversible. On joue le jeu de la distinction en surface car c’est une nécessité sociale et pas parce qu’on la croit vraiment fondée. Les protestants disent des catholiques qu’ils ont les yeux rapprochés. Le racisme passe par des éléments tels que la disgrâce physique pour asseoir un fondement biologique à l’incompatibilité des races. Or, on peut facilement vérifier que les catholiques n’ont pas les yeux rapprochés. Il est intéressant de découvrir l’origine de cette légende que l’on m’a expliquée. On disait autrefois que les catholiques ne regardaient jamais les gens dans les yeux quand ils leur parlaient car ils étaient viles, menteurs et perfides. Ils n’étaient pas dignes de confiance. Cela aurait eu pour conséquence (ou origine ?) cette transformation physique. On voit ici la faiblesse du raisonnement raciste qui ne repose pas sur une assise bien solide. J’ai souvent pu vérifier cela sur le terrain, où il y avait un discours officiel, colporté par tous, mais qui était souvent dénié en entretien : « je sais que ce n’est pas vrai, mais… ». Il ne faut pas s’arrêter à cette face apparente que présente la haine sectaire mais chercher plus profondément les logiques bien plus complexes qui la sous-tendent. La pratique anthropologique permet cette analyse toute en nuance.

On pourrait s’interroger sur le choix de ce plan qui peut sembler tortueux. Il peut être lu sous plusieurs angles. Tout d’abord, dans les grandes lignes d’une vision diachronique de la société nord-irlandaise, la division ethnique et ses conséquences violentes ou silencieuses en premier plan puis, un chemin vers la paix à travers la mixité ethnique. Ensuite sous un angle politique, en suivant l’ordre des différentes évolutions des politiques publiques instaurées par les gouvernements afin de résoudre le conflit et qui passent par en premier lieu par : l’instauration de la division ethnique dans l’urgence de la situation, puis par une politique du silence (l’oubli et le pardon), et enfin, par l’instauration de pratiques mixtes. Enfin, ce plan tel qu’il est présenté ici respecte l’ordre logique de l’apparition des faits dans ma pratique de terrain au fur et à mesure de la maîtrise de mon sujet, mais aussi de l’instauration d’une relation de confiance avec mes enquêtés. Il y a les choses qui « sautent aux yeux », les premières choses que l’on voit, que l’on entend. Et puis, la découverte que des choses nous sont cachées et que la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. Enfin le  dévoilement de certaines de ces choses passées sous silence qui permet de comprendre un peu mieux la situation première qui nous avait sauté aux yeux.

Le 22 mai 2006, l’Assemblée d’Irlande du nord n’a pu aboutir à la constitution d’un pouvoir Exécutif commun. L’Assemblée sera dissoute le 24 novembre 2006 si aucune solution n’est trouvée d’ici là. La relance du processus de paix se fait doucement, et pour l’instant, l’on ne compte pas d’avancée majeure dans sa résolution. Les émeutes de Dublin à la suite de la « Love Ulster parade »[3] le 24 février 2006 démontrent que la situation reste tendue. Les sentiments restent encore trop amers.

On peut se demander comment évoluera ce conflit dans les années à venir. En effet, c’est un moment historique qui approche pour l’Irlande et la Grande Bretagne autour de l’Irlande du nord. La population catholique grandit invariablement plus vite que la population protestante à l’intérieur de la province et la dépassera sans doute dans les années à venir. Comme on l’a vu, l’élément démographique est ce qui conditionne, en théorie, l’évolution politique et territoriale de la province. Il est inscrit dans la constitution irlandaise et britannique que le jour où la population catholique dépassera en nombre la population protestante en Irlande du nord, l’Irlande du nord devra être « rendue » à l’Irlande. On se doute que dans la réalité les choses ne sont pas aussi simples. Cependant on sait aujourd’hui que ce moment approche invariablement. Que se passera-t-il alors ? S’il y a un référendum, que révélera-t-il sur le désir national des nords-irlandais ?

Compte tenu du temps limité que nous avions pour réaliser ce travail de recherche et de la taille écrite réduite auquel il doit être circonscrit, on ne peut s’attarder trop longtemps sur certaines questions ni exploiter l’ensemble du travail de terrain pleinement. De plus, le théme abordé ici est tellement riche et large qu’il prendrait toute une vie et peut-être plus pour en réaliser une étude la plus pertinente possible. Cependant, il semble que ce travail a pu éclairer certaines zones d’ombre du conflit nord-irlandais et répondre à certaines questions tout en ouvrant des perspectives plus larges.

 


[1] Voir annexes p 95.

[2] Voir annexes p 91.

 

[3] Des nords-irlandais Unionistes sont venus à Dublin afin de manifester et de faire entendre leur : « amour de l’Ulster britannique ». Cela n’a pas été du goût de certains dublinois qui l’ont vecu comme une provocation et la manifestation unioniste a rencontré alors qu’elle avait à peine commencé, des milliers de membres du Sinn Fein venus pour une contre manifestation. Cela s’est terminé le lendemain, après une cinquantaine d’arrestations et une vingtaine de blessés.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Jeudi 5 octobre 2006 4 05 /10 /2006 19:13

 

 

 

a)       Les usages de l’humour et la tradition du « story-telling »

 

Les maux du corps, mais aussi, les maux de la pensée, les maux du social. Dans une société où, comme on l’a vu le silence est écrasant, comment parle-t-on des ces maux omniprésents ? Chaque société développe un type d’humour particulier, en relation avec sa culture. Devient cocace ce qui n’est pas habituel, ce qui est osé, ce qui est normalement tu… En Irlande l’humour et la tradition du story-telling, cette façon de raconter la vie comme une épopée épique, jouent un triple rôle.

 

Tout d’abord, on voit que l’humour permet de prendre du recul face à la situation conflictuelle. Dans une situation où tout devient rapidement dramatique, on se met à rire de choses qui à priori ne sont pas amusantes, notamment lorsqu’elles relatent un événement douloureux, ou violent. On arrivera cependant à y dénicher un élément cocace, qui permettra de repousser, du moins pour un temps la dimension grave de la situation. Au moment de Noël où la tradition du telling s’exprime encore plus fortement, dans une réunion familiale, on raconte des souvenirs. On se remémorent comment S. (homme catholique) s’est fait battre par des protestants au coin d’une rue parce qu’il était catholique quelques années aupravant. L’élément comique se trouve dans le fait que S. s’est retrouvé avec deux yeux au beurre noirs alors qu’il n’avait reçu qu’un seul coup de poing au visage. L’événement en lui même (le fait de se faire battre) est bien sûr tragique, et il a soulevé bien des inquiétudes lorsqu’il s’est produit, sur le coup. Mais quelques années après, pendant la veillée de Noël on préfére se rappeler de sa dimension comique, et éloigner du même fait la dimension traumatisante de la violence subie.

 

 

 

L’humour sert aussi largement comme élément de dédramatisation de la situation conflictuelle, rire du mal subi c’est le combattre. C’est comme faire un pied de nez et par là même prendre le dessus d’une situation sociale que l’on subit trop souvent. C’est une manière de tuer le sens premier que porte en lui l’élément dramatique qui est celui de la haine. Rire de la provocation ethnique, ou du racisme subi c’est le détruire. Ainsi par exemple, les catholiques s’appelent « Fenians » entre eux, et revendiquent même ce nom (nom qui porte une dimension raciste lorsqu’il est employé par un protestant). On rit de la mauvaise réputation que les nord-irlandais ont à l’étranger et on la change à son avantage.

 

Par exemple, lorsque B. avoue ne pas connaître tel jeu que pratique les petits enfants anglais on lui lance en rigolant : « Ha ! Mais c’est normal que lui il ne connaisse pas [ce jeu], il vient de Belfast, à cet âge là il apprenait à fabriquer des cocktails Molotov ! »

 

 

B. : « Tu sais, il y a beaucoup de gens dans le Sud (en Irlande) ou en Grande Bretagne qui ne veulent pas nous parler, ou qui nous traite de terroristes ! Ha la la, c’est comme ça qu’on est nous les nords-irlandais, faut pas nous faire chier ou ta maison va brûler ! (rires) Attention ! C’est n’importe quoi… (rires) mais bon, c’est utile de faire peur aux gens parfois, comme ça tu te fais moins emmerder! (rires) »

 

 

Lorsque l’irlandais entre dans le pub on lui dit : « Alors paddy, tu as faim ? Tu veux une patate ? » En référence aux deux famines provoquées par le « mildiou », la maladie de la pomme de terre qui avait ravagé les cultures et décimé les deux tiers de la population irlandaise du même coup. Si c’est un protestant britannique qui a lancé la joute, l’irlandais pourra lui répondre : « Toi, tu me dois des excuses pour huit cents ans d’occupation, alors tu ferais bien de commencer maintenant ! »

 

 

 

a)       L’humour comme satire de la société

 

 

Le rire enfin, permet d’exprimer des choses que l’on n’oserait pas formuler sérieusement, même si on les pense. C’est une véritable satire sociale. Lorsque des acteurs comiques se moquent de l’IRA ou de l’église catholique, cet humour prend presque une dimension politique courageuse. Ne rit pas de l’IRA qui veut, en tout cas, pas publiquement. Certaines histoires drôles révélent une analyse pertinente que les nord-irlandais font de leur propre société. Certaines que j’ai pu relever font souvent mention d’un « alien » un élément extraterrestre qui attérirait en Irlande du nord. Elles révélent en fait, la difficulté que les nord-irlandais ont à gérer les relations inter-ethniques.

 

 

En voici une version :

 

 

« A martian lands in northern ireland. He meets a man and tells him : « I’m a martian, i come to meet your people, people from earth. » The man looks at him and says « catholic or protestant ? ». The martian goes : « i’m a martian, i came to meet your people… ». The man says : « don’t want to know, don’t march in here ».

 

 

( Un martien attérit en Irlande du nord. Il rencontre un homme et lui dit : « je suis un martien, je viens pour rencontrer les hommes, les habitants de la planéte terre. » L’homme le regarde et lui dit : « catholique ou protestant ? » Alors le martien répond: « je suis un martien, je suis venu pour rencontrer tes semblables… » L’homme lui dit : « je ne veux pas savoir, ne marche pas ici.)

 

 

 

 

 

La traduction annule malheureusement l’élément comique qui réside dans le jeu de mot en anglais entre « martian » et « march in » qui se prononcent de la même façon. « March in » fait bien sûr référence aux nombreuses « marches[1] », ces défilés orangistes ou catholiques qui sont des marches militaires et qui ont pour but, d’exposer la force en matiére de ressource humaine que présente chaque communauté. Enfin, ces défilés entraînant souvent de graves violences, le gouvernement a tenté de les contenir en interdisant aux communautés de défiler dans les quartiers « appartenant » à la communauté adverse. Ces interdictions ont été presque à chaque fois transgressées. (Voilà pourquoi l’homme dit : « ne marche pas ici ».) Le deuxiéme effet comique réside dans le refus du nord-irlandais d’accepter l’alien, révélant par là-même son incapacité à pouvoir accueillir une troisiéme identité ethnique. Enfin, il s’agit aussi d’une critique de l’hospitalité des nord-irlandais.

 

 

L’humour et la tradition du telling permettent de contourner les régles nombreuses instaurées par la division ethnique et de dire, de raconter, ce qui est normalement tu.

 

 



[1] Voir annexe p 92.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:44

Les nords-irlandais sont des funambules marchant comme un seul homme sur un fil qui relie la guerre à la paix. Ce fil existe bel et bien comme une ligne de conduite à suivre afin de mener à une amélioration de la situation politique et sociale. Des événements se produisent, certains font tanguer le fil dangereusement, d’autres le stabilisent. C’est une situation d’équilibre fragile qui menace de faire tomber le marcheur à chaque instant. Mais ce marcheur désire sans aucun doute se rendre de l’autre côté, et il utilise pour cela des techniques afin de conserver son équilibre.

 

En observant de prés les moments de mixité, on peut voir toutes ces précautions prises à chaque instant par les individus afin d’éviter la petite étincelle qui mettrait le feu à une situation sociale qui reste oh combien explosive. Lorsque j’étais à Belfast, j’ai pu assister à une tombola, pour un club de golf. Le golf est un sport très répandu en Irlande et une proportion égale de catholiques et de protestants participait à cette tombola. Parmi les lots à gagner se trouvait un maillot de football signé par les joueurs des Celtics, l’équipe que supporte les catholiques d’Irlande du nord (alors que les protestants supportent les Rangers). Le sport joue bien sûr un rôle symbolique très important dans l’exacerbation des identités ethniques et les éléments conflictuels qui s’y rapportent. Pendant la tombola, alors que tous les autres lots étaient étalés aux yeux de tous, celui-ci était caché dans une poche. Et la personne qui l’a remporté, une catholique fan des Celtics est venue chercher son lot rapidement, sans soulever le même tonnerre d’applaudissement que les gagnants des autres lots. Lorsque je lui demandai de me montrer son maillot, elle m’a expliqué qu’elle ne pouvait pas le sortir de la poche car sinon, cela serait vécu comme une provocation et un manque de respect par les personnes protestantes dans la salle. De même, il y avait aussi un week-end à Dublin à gagner. C’est une protestante qui l’a remporté et cela n’a pas été sans soulever de grands éclats de rire. Comme je ne comprenais pas, on m’expliqua que c’était parce que cette personne n’avait jamais mis les pieds à Dublin et qu’il était un peu ironique qu’elle remporte ce prix. Lorsque je posais trop de questions « gênantes » à propos de dessins dans les toilettes mentionnant l’IRA et l’UVF on m’intima le silence, il ne fallait surtout pas prononcer « ces mots là » ici. Ces gens semblaient marcher sur des œufs, il ne fallait pas perturber cet équilibre fragile en amenant des questions politiques sur le tapis.

 

La définition des appartenances ethniques reste la même. Les catholiques continuent de supporter les Celtics, les protestants les Rangers. Il est très drôle de voir qu’une protestante remporte un week-end à Dublin. Les deux communautés en présence restent les mêmes, on appartient toujours à l’une ou à l’autre et donc à tous les éléments qui s’y rapportent mais on les manie avec une infinie précaution.

 

Cette attitude se retrouve aussi dans la gestion des affaires publiques. Pour la Saint Patrick cette année, fête nationnale des catholiques nord-irlandais, la couleur verte a été interdite dans les défilés et à l’extérieur des pubs tout le long des célébrations. Elle a été jugée comme « offensante » aux yeux de la communauté protestante.

 

On voit ici comment se crée l’imaginaire national nord-irlandais. Il ne s’agit pas de créer une identité une et unique avec des éléments d’identification commun. On garde deux communautés distinctes, avec deux fêtes nationnales distinctes et les éléments ethniques qui servent à légitimer la position politique de chacun. La question de l’appartenance de la terre notamment est envisagée autrement selon cette appartenance communautaire. Le travail de pacification sociale se fait dans l’acceptation de la différence et le fait de ménager les suceptibilités de chacun.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:37

a)       Construire la paix 

          La situation nord-irlandaise aujourd’hui est particulière. En effet, il s’agit d’un pays qui apprend à construire la paix. Qu’est ce que la paix ? A chaque pays correspond une forme de paix spécifique qui dépend de son histoire, de sa culture et de sa construction sociale. La paix dépend aussi de la perception que les individus se font de l’idée de Nation et de celle d’identité. Ce qui rend la situation de l’Irlande du nord pertinente, c’est qu’aujourd’hui ses ressortissants ne sont pas en train d’essayer de revenir à un état de paix antérieur qui aurait été perturbé par un événement particulier, mais bel et bien de construire un état de paix nouveau pour tous. Le conflit, comme on l’a vu plus haut, est premier dans la constitution même de la province. La dichotomie du conflit est infiltrée dans les moindres éléments qui constituent la vie sociale. Une vie sociale qui se conçoit autour de l’appartenance à l’une ou l’autre communauté. Les efforts en matiére de politique publique afin d’améliorer la mixité sociale se heurtent à la conception même de l’identité britannique qui reste floue et qui s’appuie sur des communautarismes forts. Les institutions entretiennent la distinction ethnique.

          Cette dichotomie du conflit étant la seule référence pour les nords-irlandais elle leur sert alors de base pour construire un nouveau mode vie qui se veut pacifié. En d’autres termes, on conserve la distinction ethnique, mais elle devient un élément positif dans une redéfinition des relations sociales au quotidien.

          La rencontre entre deux personnes en Irlande du nord, comme on l’a vu est un moment extrêment critique dans la relation sociale. C’est le moment où l’on découvre l’appartenance communautaire de chacun, appartenance qui va par la suite définir l’issue de cette rencontre. Une des personnes que j’ai interrogée, M. m’expliquait qu’il n’avait aucun probléme avec les protestants, qu’il en comptait d’ailleurs un certain nombre parmi ses amis. Mais il m’expliqua aussi que pour lui, définir l’appartenance communautaire d’une personne qu’il rencontrai pour la première fois était essentiel. Je lui demandai pourquoi :

M. (homme, catholique) :

« Et bien, parce que, tu vois, si le mec est protestant, je ne veux pas risquer de lui dire quelque chose de blessant. Comme j’aime bien les protestants, je ne veux pas les vexer tu comprends ? »

           Je lui ai donc exprimé mon incompréhension, car, comment risque-t-il de dire quelque chose de blessant si, comme il me l’a précisé auparavant, il n’a pas de griefs contre les protestants en général ? Il n’aurait donc pas besoin de « faire attention » à ce qu’il dit et donc, pas besoin de savoir à qui il s’adresse. La conversation a alors tourné en rond, car cette fois c’était lui qui ne comprenait pas ce que je voulais dire. Pour lui, le fait de « ne pas vouloir les vexer » est bien la preuve qu’il a de bonnes relations avec eux. De plus, ma question était bien sûr stupide. Il y a tellement de choses qui sont considérées comme « vexantes » ou comme des « provocations » en Irlande du nord, qu’il faut effectivement faire très attention à ce que l’on dit ou fait si l’on veut conserver de bonnes relations avec les individus de l’autre communauté, voire même avec la sienne. J’en ai fait moi-même l’expérience par la suite. Dans l’imaginaire des individus en Irlande du nord les moindres détails de la vie quotidienne prennent une dimension politique, même si ce n’était pas l’intention de leur auteur. Cet imaginaire est très largement renforcé par la « tradition du telling ». En effet, en Irlande on ne « dit » pas les choses, on les « raconte ». Absolument tout se raconte et prend alors une dimension mythique.

 

           Cet exemple illustre l’argument evoqué plus haut. On conserve des pratiques héritées du conflit, celles de la différenciation ethnique, mais cette fois-ci, non pas pour fuir son interlocuteur ou l’affronter dans une relation conflictuelle mais pour nouer un lien social pacifique avec celui-ci. Il s’agit bien de la mise en « positif » de ces pratiques.

          Certes, les événements violents continuent d’exister et ravivent les tensions sectaires à chaque fois qu’ils se produisent. Mais les stratégies de dépassement de la division ethnique que développent la majorité des individus si elles n’en changent pas les termes généraux, remplacent les signes « moins » par des signes « plus » dans l’équation que constitue ce conflit nord-irlandais et participent en cela à sa résolution.  

Phase 1 : ( - Histoire) + ( - histoire) + ( - division ethnique : lignes de paix, ségrégation, écoles confessionnelles) = ( - haine sectaire, violence) + (- pratiques mixtes)

Phase 2 : ( - Histoire) + ( + politiques publiques de mixité) + ( + communautarisme) =    ( + stratégies d’évitement et contenance) + ( + pratiques mixtes)  

            Dans la Phase 1 : on retrouve dans la premiére moitié de l’équation l’Histoire, celle du pays dans un premier temps, qui agit dans le cadre du conflit comme un élément négatif (c’est l’Histoire de la guerre). Le second élément est l’histoire personnelle des nord-irlandais fortement teintée de violence pendant la période des « troubles » avec les nombreuses campagnes d’attentats qui est aussi un élément négatif. Le troisiéme élément négatif est celui de la division ethnique qui se crée autour du conflit et va de pair avec la ségrégation, la création d’interface et de légendes urbaines. Cela donne lieu dans la deuxiéme moitié de l’équation à la combinaison de la haine sectaire avec l’usage négatif des pratiques mixtes.

            Dans la Phase 2 :  Dans la première partie de l’équation l’élément historique est conservé (puisqu’il ne peut pas changer), par contre l’histoire personnelle a disparu, notamment avec les campagnes d’attentat. Les politiques publiques de mixité apparaissent comme un élément positif, car malgré leurs limites, le simple fait de les entreprendre est un signe d’amélioration (qui n’était pas envisageable dans la phase 1). La division ethnique est remplacée par le communautarisme britannique. Dans la seconde partie de l’équation on voit que la reproduction de la haine sectaire et des violences laisse la place aux stratégies d’évitement et de contenance. Et enfin, que les pratiques mixtes sont envisagées dans un angle positif.

            Il faut bien évidemment nuancer ces équations qui ne sauraient en rien « résoudre » le probléme nord-irlandais. Il s’agit seulement d’un outil méthodologique permettant de mieux comprendre (notamment en les mettant sur une même ligne) les différents éléments analysés dans ce mémoire, ainsi que leurs articulations et leurs rapports. Eléments qui ne sauraient prétendre à une définition exhaustive de la société nord-irlandaise. Il me semble cependant qu’ils permettent d’éclairer certains points restés dans l’ombre, et par là même d’enrichir certaines notions dans un regard nouveau.

            Ensuite, cette équation n’est pas à envisager obligatoirement dans une dimension diachronique, en effet, il y a aujourd’hui des groupes de population en Irlande du nord qui vivent encore la phase 1 (ceux qui se disent en « état de guerre » et n’envisagent la relation inter-ethnique qu’à travers un rapport de force) et la phase 2 existait déjà pour certaines catégories de personnes dans les années 1970 (le mouvement des droits civiques, ainsi que les nombreuses marches pacifistes mixtes en sont un exemple).

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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