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Anthropologie du conflit nord-irlandais

Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /2006 16:55

a)      La question religieuse

La religion bien-sûr reste un théme central en ce qui concerne le conflit en Irlande du nord. Il est cependant important de préciser le rôle de la religion dans ce conflit car il porte souvent à confusion. Il y a sans aucun doute une différence entre catholiques et protestants dans leurs pratiques religieuses, cependant, ce n’est pas la raison de la discorde Nord-irlandaise. Comme on l’a déjà évoqué, la lutte entre communautés se situent autour de la question de l’identité nationale. Il est donc important d’expliquer les dénominations que se donnent chacune des communautés qui peuplent l’Irlande du Nord. Les « protestants loyalistes », « orangistes » ou « unionistes »[1] sont les citoyens Nord-irlandais qui se disent « loyal à la couronne d’Angleterre » et revendiquent une nationalité « britannique » et qui sont le plus souvent protestants (d’où l’assimilation des deux termes : protestant / loyaliste). L’autre groupe majoritaire appelé « Catholique Républicain » est composé de personnes qui revendiquent une nationalité irlandaise et sont le plus souvent catholiques. La religion est à tel point assimilée à l’identité nationale que bien souvent, on ne conserve que les termes religieux pour désigner les communautés. L’un de mes enquêtés B. (catholique) lors de notre premier entretien m’explique son rapport à la religion en ces termes :

 

B : « Tu sais comment je sais que je suis catholique ? »

Ce à quoi je répondis : « Peut-être parce que tu es baptisé ? »

B : « Non, parce qu’on m’a envoyé quatre fois à l’hôpital pour cette raison. C’est comme ça que ça se passe ici, il ne s’agit pas de croyance, je te le dis. »

 

A la question : ta religion est-elle importante pour toi ? J. me répond :

« Je ne suis pas vraiment croyant si c’est ce que tu veux dire. Mais je suis catholique, je le sais. Tu sais pourquoi ? Parce que cette cicatrice que tu vois là [montrant son bras], et celle-là [montrant son front]… Ils m’ont eu parce que j’étais catholique. Ils m’ont envoyé à l’hôpital deux fois parce que j’étais catholique. Ca te fait réfléchir tu vois… Je sais que ça a l’air terrible mais, je pense vraiment que l’Irlande devrait être unifiée et que les protestants doivent partir, ouais… Je veux dire, je ne veux pas les jeter dehors, mais ils vont devoir partir parce que si ils ne partent pas, ça ne finira jamais. »

 

            Le catholicisme et le protestantisme seraient donc des traits plus politiques que religieux. On peut d’ailleurs remarquer que les commuanutés juive ou musulmane, si insignifiantes soient-elles, avec respectivement 300 et 4000 membres à Belfast, doivent se conformer à la dichotomie religieuse de la société. Les juifs sont assimilés à des « protestants » car ils ont toujours fait partie de l’« establishment » unioniste, et les musulmans à des « catholiques » car ils soutiennent les Palestiniens ou l’irak, causes aussi défendues par les nationalistes du Sinn Fein. On peut d’ailleurs voir, peints sur les murs, dans les quartiers catholiques des drapeaux palestiniens et dans les quartiers protestants des drapeaux israëliens.

           

        Pour la sociologue des religions à Queens University (Belfast) Claire Mitchell, qui analyse l’événement de Holy Cross, les images véhiculées par l’attaque contre les enfants sont celles de la victime, du martyr. Dans la lithurgie catholique, le faible (ici : l’enfant) symbolise le bien tandis que le fort (ici : le protestant) symbolise le mal. La religion, ses codes et son imagerie ont toujours été au cœur du conflit en Irlande du nord. La conception de peuple martyr est très répandue chez les catholiques (à qui on a spolié la terre pendant des siécles, que l’on a laissé mourir de faim pendant les famines et qui ont été poussé à l’exil.) Cette conception est très forte chez les catholiques en Irlande du nord, avec le sentiment d’avoir été « abandonnés à l’ennemi » au profit de l’indépendance du Sud du l’île. Un catholique interrogé affirme :

« Ils veulent (les protestants) nous prendre tout ce qu’on a, et nous empêcher de trouver du travail. On l’a bien vu avec la police. Ils disaient que c’était nous qui ne voulions pas y entrer, mais en fait c’était eux qui fermaient le concours d’entrée aux catholiques. Maintenant que les catholiques peuvent être dans la police, les protestants se plaignent… Tu sais c’est plus difficile de trouver du travail ou même une maison si tu es catholique. Des familles catholiques nombreuses doivent attendre des mois entiers pour obtenir une maison, alors que les Prot (protestants) avec seulement deux enfants ils sont prioritaires. »

A propos des catholiques, un protestant me dit :

« Ces « soap dodgers »[2] (clochards) tout ce que tu entends d’eux ce sont des pleurs, des pleurs et des pleurs… Se plaindre et faire des gosses comme des lapins c’est tout ce qu’ils savent faire ! Et c’est comme ça qu’ils pensent nous prendre notre pays ! Ils disent qu’ils sont des martyrs et après ils s’étonnent qu’on les traite comme tel ! Pourquoi ils ne vont pas se trouver du travail comme tout le monde ? »

b)      La pression communautaire

La violence quotidienne, attisée le plus souvent la nuit par des groupes de jeunes casseurs (« breakers ») maintient une tension constante entre communauté et surtout, la l’intérieur même des communautés. La pression inter-communautaire est très forte et à travers le discours de mes enquêtés, j’ai pu observer à quel point l’appartenance communautaire était vécue comme quelque chose de subi. Il y a en effet quelque chose d’héréditaire à la fois dans l’appartenance religieuse et l’appartenance politique. La religion est transmise par les parents à la naissance (ou par la mère dans le cas d’un couple mixte), et il en est de même pour l’appartenance nationale, qui se trouve être le « nerf de la guerre ». En effet, à partir du moment où des parents nord-irlandais élévent leurs enfants en leur enseignant qu’ils sont irlandais par exemple, cela déterminera la base de leur éducation (les écoles dans lesquelles ils iront et parfois même les moindres détails de leur vie) et il s’agit déjà en soi d’un choix politique. En effet à la différence de la France par exemple, les partis politique en Irlande du nord représentent une communauté ethnique avant même un idéal politique ou économique (le Sinn Fein par exemple, est plus connu pour ses actions et son discours nationalistes que pour son orientation socialiste : « As the only party organised throughout the 32 counties, and with elected representation at all levels of democracy in Ireland, we are working to make Irish unity a reality in our lifetime.” [3]). Gerry Adams, le dirigeant de ce parti se rend tous les dimanche à la messe et se dit très religieux malgré ses positions politiques laïques. Dans son article[4], Philippe Jacqué interroge le père Troy, prêtre de la paroisse de Glenbryn à Belfast qui avait accompagné les jeunes filles de l’école primaire catholique de Holy Cross pendant les « troubles » en 2001 et Michael Liggett animateur au centre social du même quartier. Le prêtre confie que « ses paroissiens ne sont pas très assidus mais ne renonceront jamais à envoyer leurs enfants dans une école catholique surtout si elle est située dans un quartier protestant » « tout en votant à 85% pour le Sinn Fein un parti qui revendique clairement son anticléricalisme » rajoute l’animateur.

       L’inscription d’un individu dans une communauté est donc innée. Cela ne signifie pas que les individus vont obligatoirement partager les opinions des plus virulents et il est inutile de préciser que la haine sectaire (même si certains le pensent) n’est pas héréditaire. Elle est évidemment socialement construite. Elle est aussi mouvante, changeante. En effet, je remarquais lors de mes observations dans la communauté catholique que dans les lieux publics (le pub par exemple), on montre fortement son appartenance à la communauté à travers des codes, des façons d’être et des histoires souvent sectaires, comportements que je ne retrouvais pas lors de confrontations mixtes pendant lesquelles les individus sont au contraire extrêmement respectueux parfois d’une étrange manière. Lorsque j’interrogeais par la suite ces mêmes personnes lors d’entretiens privés, on me confiait ( B. catholique) :

 

« Je sais ce que tu penses, l’autre soir on a dit des trucs un peu racistes tout ça… Mais tu sais, c’est comme ça ici, on rigole ! Je ne le pense pas vraiment, je sais que c’est des conneries, mais tu vois, il y avait X, et lui, enfin… Je veux pas de probléme avec lui, tu vois… Il n’est pas… Ce mec, tu vois il est… Il vaut mieux être son ami. »

 

            Peter Shirlow evoque cette pression intra-communautaire à travers son travail sur la peur et la mobilité dans l’Ardoyne et l’Upper Ardoyne, des quartiers respectivement catholiques et protestants de Belfast en Irlande du Nord. L’auteur qui décortique les mécanismes de la haine sectaire dévoile à quel point elle est fonction de la peur, elle-même induite par une violence et des menaces perpétuelles qui conditionnent la vie quotidienne de ces habitants. Il évoque  la pression communautaire qui existe au sein des communautés dans les moindres moments de la vie quotidienne comme le fait de faire ses courses dans des magasins « catholiques » (comme Curlies) ou « protestant » (Tesco).

Au sujet de ces magasins « catholiques » un protestant interrogé m’explique :

« Je ne crois pas que qui que se soit ici fasse ses courses à Curlies. Il y a bien une ou deux familles catholiques qui y vont mais… Pas de protestants, tu vois, et si j’aprenais qu’il y en a, je leur ferai savoir ce que j’en pense ! Et si ce n’est pas moi ce sera d’autres et ils leur feront payer cher crois moi ! »

 

« Parce que ces magasins, ils donnent de l’Argent à la RA ! (IRA provisoire) et tu sais ce qu’on dit ici, si l’on ne veut pas sentir nos maisons brûler… »



[1] Le terme « orangiste » est tiré du nom de Guillaume d’Orange, et ils s’attribuent aussi le terme d’« unioniste » car ils souhaitent conserver l’union avec la Grande Bretagne.

[2] « Soap-dodgers » littéralement : ceux qui évitent le savon. Le fait que les catholiques ne se lavent pas et sentent mauvais est assez répandu dans le discours raciste des protestants. Les notions de propre/sale, pure/impure à travers tout un lexique d’expressions qui servent aux communautés pour se nommer entre elles.

[3] Sinn Fein, 2006, “Preparing for Irish Unity”, sinnfein.ie

[4] JACQUE Philippe, Novembre 2003, « La question religieuse », La chronique, le mensuel d’Amnesty international France, n°204 : 10-11.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /2006 17:11

 

1)    Symboles et signes d’appartenance

a)      Les symboles

        Une des choses trés frappante en Irlande du nord est aussi  la proximité ethnique et culturelle des deux groupes qui s’affrontent d’un point de vue extérieur et leur éloignement pourvu de barrières apparemment infranchissables de leur propre point de vue. En effet, il est difficile pour un étranger de faire la différence entre un catholique et un protestant, ils sont, à de nombreux égards extrêmement proches. Les nord-irlandais ne sont cependant pas de cet avis. Il y a selon eux des différences ethniques considérables entre leur deux groupes qui sont par la même incompatibles. On m’a même plusieurs fois fait part de différence de « race ». De nombreux mécanismes entrent en jeu dans la constitution de ces différences. Les moindres détails de la vie (manières de dire, manières de faire) participent de la distinction ethnique.

 

            Les distinctions peuvent être de l’ordre biologique, physique : les protestants disent des catholiques qu’ils ont les yeux rapprochés et des cheveux bruns. Quand les protestants auront plutôt les cheveux clairs. De même certains comportements seraient aussi lié à l’appartenance ethnique comme en ce qui concerne les catholiques : l’appetit sexuel ainsi que certaines maladies qu’ils seraient les seuls à contracter. La façon de parler enfin, notamment la prononciation des « H » dépendrait aussi de l’appartenance ethnique.

            Des éléments socialement construits participent aussi de ces mécanismes de la distinction comme le nom et le prénom que l’on porte : d’origine irlandaise (celtique) ou britannique. Mais aussi les symboles que chaque communauté s’est approprié comme : le drapeau (irlandais pour les uns, britannique pour les autres) que l’on voit flotter devant de nombreuses maisons et quartiers. La couleur verte,  la harpe, la musique traditionnelle, Saint Patrick, le lys ainsi que les nombreux symboles tirés des légendes celtes sont réservés aux républicains irlandais. Le bleu, le blanc et le rouge (tiré de l’union jack, le drapeau britannique) et l’orange, les éléments de la royauté (couronne), le coquelicot, la main rouge sont les symboles privilégiés des loyalistes et milices paramilitaires protestantes. Tous ces éléments et symboles sont représentés sur les murs un peu partout dans les villes à travers les « murals[1] » ces peintures immenses qui délivrent l’histoire du pays, mais aussi des messages politiques et font usage de stelles commémoratives.

 

Ces éléments sont très nombreux et il me paraît difficile d’en faire une liste exhaustive, ce qui de plus, ne présenterait qu’un intérêt limité dans le propos qui nous occupe à travers ce mémoire. Je m’attarderai seulement sur le symbole de la main rouge de l’Ulster (The red hand of Ulster) car bien qu’utilisé essentiellement par la communauté loyalite et unioniste, c’est le seul symbole qui est aussi revendiqué par la communauté catholique, tout dépend qui en raconte l’histoire. Il en existe plusieurs versions « réactualisées », mais ce symbole trouverait son origine dans un mythe dans lequel deux chefs de clan faisaient une course à travers une étendue d’eau afin d’être le premier à toucher la terre et par cela-même se l’approprier. Réalisant que son compagnon de course était plus rapide et toucherait la terre le premier, l’un des chefs se coupa la main et la lança sur le rivage et de ce fait, s’appropria la terre avant que son adversaire ne puisse l’atteindre. Les catholiques conçoivent ce symbole comme représentant les neufs comtés de l’Ulster (la région irlandaise) tandis que les protestants la voit comme représentant les six comtés de l’Irlande du nord (comme province britannique).

Lorsqu’un catholique raconte l’histoire, c’est lui qui se coupe la main et remporte la terre et vice et versa si c’est un protestant. On peut voir le symbole de la main rouge sur de nombreuses peintures murales à Belfast mais essentiellement dans les quartiers loyalistes. Le message induit par l’histoire est plutôt clair comme me l’explique l’une des personnes catholiques que j’ai interrogée :

 

« Et bien, je crois que c’est plutôt clair. Ca veut dire que pour ces mecs ce n’est pas un probléme de se couper la main pour obtenir ce qu’ils veulent. »

 

« Ben, c’est la terre qu’ils veulent ! Tu vois, c’est toujours le même combat. "

 

Il est parfois surprenant de voir jusqu’où la division ethnique peut aller. Les actions quotidiennes les plus banales peuvent se transformer en acte politique, comme le simple envoi d’un courier par exemple. D. ( homme, protestant), travaille à Belfast mais vit avec sa famille dans le comté de Mayo en République d’Irlande :

« L’autre jour, j’étais à Mayo et j’ai voulu envoyer une lettre dans le nord. A la poste, au moment de prendre mon timbre, le mec me dit : « c’est pour envoyer où ? » Alors je lui répond : « c’est pour envoyer en Irlande du nord. » Alors il me dit : « je vous donne un timbre premiére classe [pour envoyer sur le territoire national] parce que le nord, c’est l’Irlande. » Alors je lui ai dit que non, que le nord c’était la Grande Bretagne alors il me fallait un timbre seconde classe ! Il n’a pas voulu. J’étais contrarié parce que mon courier allait mettre plus de temps pour arriver… Et puis, parce que l’Irlande du nord est britannique, il serait temps qu’ils l’acceptent quand même ! "

Comme le dit Elise Feron[2], chercheuse au centre interdisciplinaire de recherche à Paris : « Le conflit a vampirisé l’ensemble des pratiques sociales. Il est aisé aujourd’hui de déterminer l’appartenance d’un individu à une communauté à travers ses moindres habitudes quotidiennes. De  l’équipe de football que l’on soutient en passant par la langue, le sport, l’instrument que l’on pratique ou le média que l’on regarde, lit ou écoute, le pub ou le magasin que l’on fréquente. Tout trahit l’appartenance à la communauté. Pour les membres des classes populaires en particulier il n’existe aucun endroit neutre où les individus des deux communautés pourraient se retrouver et construire un avenir commun. »



[1] Jarman Neil, 1998, « Painting Landscapes : the place of murals in the symbolic construction of urban space », in Buckley, Anthony. (ed.) Symbols in Northern Ireland. Belfast: The Institute of Irish Studies, The Queen's University of Belfast.

[2] FERON Elise, hiver 2000,“Irlande du Nord : une réconciliation incertaine”, Cultures et conflits, N° 40.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /2006 17:34

 

 

a)       Systéme ségrégatif et lignes de paix

 

Le mode de vie ségrégatif a toujours plus ou moins existé en Irlande du nord, même pendant la colonisation, les protestants et les catholiques vivaient dans des quartiers séparés et les communautés se regroupaient déjà entre elles. La scolarisation des enfants s’est toujours faite par rapport à la confession et plus ou moins en accord avec le systéme britannique qui encourage le communautarisme. Cependant, il faut tout de même préciser que ce mode de vie « séparé », s’est très certainement amplifié à partir de la fin des années 1960 avec l’intensification des troubles et la construction des premières « peace lines », ces « lignes de paix » , des murs d’une vingtaine de métres de haut munis de grillages inclinés afin d’empêcher les jets de grenade. Le gouvernement britannique voyant la situation empirer et surtout échapper à son contrôle  et à la demande des populations elles-mêmes, s’est lancé dans cette construction des murs de séparation qui a donc dessiné des quartiers communautaires imperméables et largement compliqué la circulation dans les villes pour leurs habitants. Ces murs étaient réclamés par les population dans le but de se protéger d’un assaut par surprise de leurs ennemis. On continue aujourd’hui d’en réclamer la construction (Ardoyne, Glenbryn). Entre 1969 et 2003, vingt « peace lines » ont été construites dans les quartiers dans lesquels on recensait le plus de violence a motivation politique. Entre 1966 et 2001, un tier des meurtres se sont déroulés à moins de 250 métres d’une « peace line ».[1] En d’autres termes les meurtres sont étroitement liés aux endrois qui sont hautement ségrégatifs, proches d’interfaces (lignes de paix) et des milieux sociaux les plus modestes. La ségrégation, pourvue d’une démarcation physique dans l’espace permet de cibler les communautés catholiques et protestantes plus facilement.

 

 

 

 

 

b)       Ecoles confessionnelles

Toutes les personnes que j’ai interrogées sont allées (ou sont encore) à l’école de leur confession et les personnes adultes ayant des enfants ou projetant d’en avoir n’envisagent pas d’envoyer leurs enfants dans des écoles « mixtes » (dans le sens de la mixité communautaire) ou « publiques ». Envoyer ses enfants dans des écoles confessionnelles permet de transmettre et sauvegarder l’identité de la communauté. Actuellement 95% étudient dans des institutions religieuses distinctes, la majorité des enfants prennent conscience des symboles culturels et politiques dés l’âge de 3 ans.

Depuis quelques années, les manuels scolaires ont été révisés afin de concilier les points de vue, mais reste tout de même que les catholiques et les protestants n’apprennent toujours pas vraiment la même histoire, en tout cas, en ce qui concerne celle de leur pays.

 

D. (protestant) :

« Je me rappelle, quand je suis rentré au collége, c’était un collége qui était très réputé pour l’enseignement des matiéres scientifiques tu vois, et on s’est retrouvé avec une étudiante catholique, je pense qu’elle était bonne en math ou un truc comme ça alors ses parents avaient obtenu l’autorisation de la mettre dans cette école… Et je me rappelle très bien le premier jour de classe, le bruit courrait parmi nous qu’il y avait une catholique dans la classe, mais on n’était pas très sûr. Je me rappelle que mon copain m’avait tapé sur l’épaule pour me montrer une fille assise dérrière nous en me disant : « cette fille là, c’est une fenian ! » alors je me suis retourné, je te jure que c’est vrai, je me suis retourné et je l’ai regardé, et comme elle avait l’air normale, j’ai dit à mon pote : « mais non, elle peut pas être catholique, elle est normale ! » J’ai honte maintenant ! Mais en fait, je m’attendais à voir quelqu’un de vraiment différent, tu vois, avec les yeux rapprochés, et puis je ne sais pas, peut-être des cornes sur la tête ou un truc du genre ! Un truc du genre diabolique ! Qu’est ce qu’on était bêtes… Mais on n’en avait jamais vu avant tu vois et… Enfin maintenant je suis marié avec une catholique alors tu vois ! »

 

 

B. ( Homme, catholique) :

 

« Je devais aller jusqu’à l’école. C’est une drôle d’histoire d’ailleurs. Il n’y avait pas d’école catholique dans ma ville. Donc, je devais aller dans une autre ville pour aller à l’école. […] Pour je ne sais quelle raison, ils avaient construit cette grande école catholique dans un quartier très dangereux de Belfast. Et, peut-être que tu auras du mal à le croire mais cette école était construite en-dessous d’une grosse colline. Hé bien…quand je vins là pour la première fois, j’avais 11 ans. J’allais à cette nouvelle école qui avait des murs de dix mètres de haut tout autour, avec du barbelé au-dessus, et cette colline au-dessus. Le bâtiment scolaire était blindé alors, si une bombe explosait, les fenêtres se seraient brisées mais le bâtiment serait resté intact. Il y avait un gardien, les bus devaient rentrer dans l’école, passer les barrières et le gardien, le gars qui ouvre et ferme les portes… il devait les garder fermées, elles étaient blindées aussi. Il y avait un terrain de football, enfin, de football gaélique. Quelques années avant que je vienne dans cette école, trois écoliers avaient été tués quand quelqu’un avait jeté une grenade sur le terrain. C’était un endroit très dangereux. Et puis, il y avait aussi des mecs d’une autre école, d’une école protestante. Ils étaient même plus jeunes que nous, je pense six ans. Ils étaient au-dessus de nous [ sur la colline] quand on jouait au football sur notre terrain et si un ballon passait par dessus la colline ils écrivaient dessus : « fenian bastards » « fuck the pope ». Un gamin de six ans…ouais… C’est le genre d’école que c’était.  […] Dans cette école beaucoup de catholiques n’avaient jamais rencontré de protestants, ne leur avaient jamais parlé. Moi j’étais ok parce que je vivais dans un quartier protestant et j’étais habitué à les voir tout le temps. » 

 

L’école étant le second lieu de socialisation (après la famille), on peut imaginer que le fait d’évoluer dans des structures séparées et différentes (l’enseignement n’y est pas tout à fait le même),  entérine des schémas de division ethnique chez les enfants et donc chez les adultes. La plupart des politiques gouvernementales depuis 1989 de réforme de l’éducation en Irlande du nord se sont basées sur des rapports d’études (« Schools apart ? », « Schools together ? », « Inter School links »[2]) qui se basent sur l’idée que le systéme scolaire nord-irlandais est bel et bien divisié et que cela génére de la haine sectaire et donc, qu’il faut tendre vers un systéme mixte.  Il faut cependant nuancer ce propos, car, il est difficle de prouver que la séparation des communautés a des conséquences néfastes ou que l’augmentation des contacts aurait des bienfaits tangibles. Il n’y a pas de relation de cause à effet direct entre le fait d’aller dans des écoles différentes et le fait de développer un sentiment de haine envers l’autre communauté.



[1] SHIRLOW PETER, septembre 2003, “Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes”, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. p 81.

[2] DUNN Seamus, 2000, « L’éducation dans une société divisée : le cas de l’Irlande du Nord. » Chapitre 6, in M. Mc ANDREW,  F. GAGNON, «  Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées », Paris, Montréal : p 118.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Jeudi 28 septembre 2006 4 28 /09 /2006 18:40

 

 

Le silence participe de la construction et surtout de la perpétuation du conflit d’une maniére  tout à fait édifiante. Il est aussi un élément partagé par les deux communautés d’une égale manière. Il peut être parfois tout aussi explicite que des mots ou des actions concrètes c’est pourquoi il ne faut pas en sous-estimer la valeur. Lors de mes observations j’ai pu constater que le silence en Irlande du Nord se décline sous plusieurs facettes.

 

A) Négation, sélection et oubli

 

1)     Les choses dont on ne parle pas

 

a)      Des plages, des champs et des bombes

       On peut détacher effectivement plusieurs sortes de silence. Il y a celui lié aux nécessités de la vie sociale : on ne parle pas de la violence dite « normale » celle de la vie de tous les jours. Elle est parfois volontairement ignorée un peu comme si, si on ne l’évoque pas, elle disparaît. Personne ne semble entendre par exemple, les multiples explosions des grenades à main dans la rue voisine. On continue sa soirée au pub comme si de rien n’était. Lorsque je sortis pour voir de jeunes garçons lancer des pierres et des grenades sur des camions de police et rentrai de nouveau dans le pub pour en avertir mes compagnons, on m’a intimé le silence et l’un d’eux m’a dit « That’s the Boys[1], they’re having fun ! » (« Ce sont les Boys, ils s’amusent ! »)            

       Cependant, cette indifférence joyeuse n’est que feinte car nous avons par la suite pris un chemin différent pour rentrer (certains groupes n’étant pas dispersés). Il est bien vu dans les rangs de la population catholique d’afficher son soutien aux « Boys » en public (ou du moins devant certaines personnes) mais  on me confiera souvent dans l’intimité qu’on ne souhaite pas vraiment s’impliquer dans les actions violentes personnellement.

       D’une manière peut-être encore plus évidente, lorsque je demandais à mes enquêtés de parler de leur pays de manière spontanée, le conflit n’est jamais évoqué en premier. On me parle le plus souvent des aspects touristiques (jolies plages, falaises à perte de vue et autres monuments historiques.) Et peut-être ce qui peut paraître encore plus contradictoire compte tenu de la situation conflictuelle : de la sociabilité et de la gentillesse des habitants (« Ici ce n’est pas comme en France, on dit bonjour aux gens dans la rue, on se soucie de ses voisins… »). Ce n’est que plus tardivement dans la conversation que les éléments communautaires et conflictuels apparaissent, mais un peu comme au second plan. Je me suis interrogée sur la raison de ce silence (car il faut bien l’avouer, c’est le conflit qui m’a sauté aux yeux en premier, et pas les plages).

       Un des premiers éléments les plus importants est que le conflit est presque quelque chose de secret en soit. En effet, on n’aime pas en parler avec des étrangers. J’ai été moi-même plusieurs fois prise à partie parce que je « posais trop de question » et que je ne devrais pas « parler de tout ça » car je suis un « outsider ». On m’a aussi reproché de ne pas être capable de comprendre et de parler correctement de ce qui se passait dans le pays. On m’a dit que tant que je n’avais jamais vécu de guerre je ne pouvais pas rendre compte correctement de ce que j’observais car j’y appliquerai obligatoirement un jugement de valeur. Il faut ici préciser que la personne interrogée, partisante de la lutte armée anticipait chez moi un jugement de valeur que je n’avais pas formulé.

 

b)      Se montrer sous un meilleur jour

       Un autre élément qui pourrait expliquer ce silence sur l’évoquation même du conflit est le désir d’améliorer l’image de l’Irlande du nord. Désir d’une certaine partie de la population et du gouvernement britannique afin de relancer l’économie Nord-irlandaise à travers le tourisme et l’implantation d’entreprises sur le territoire. Cela faisait aussi partie de la campagne du gouvernement qui préparait le processus de paix dans les années 1990, où tout était fait pour minimiser le conflit et montrer une image positive du pays.  Il s’agit aussi de se défaire d’une image hautement négative qui colle à l’Irlande du nord et ses ressortissants comme me l’ont confié mes enquêtés, notamment lorsqu’ils voyagent en Irlande ou dans le reste de la Grande Bretagne et parfois à l’étranger.  

 

« Les gens se méfient de toi. Dés que tu dis que tu viens d’Irlande du nord ils pensent : Ha ! Tu es un terroriste alors ! Ils ne veulent pas de toi chez eux. Ils ne veulent pas de problèmes tu vois… Ils pensent qu’on a ça dans le sang, qu’on est tous rempli de haine et de violence… Mais c’est des conneries tout ça ! »

        Le conflit ne concerne pas les étrangers (qui ne peuvent pas « comprendre »), il se passe « entre soi » et ne concerne personne d’autre. Comme me l’explique l’un de mes enquêtés (protestant) dans la pure tradition du « telling » :

 

 

« Il faut que je te raconte celle-là, ça va te plaire ! C’était il y a deux semaines, je te l’ai déjà raconté ? Ha… Bon, alors tu vois, il y a deux semaines, ici, à Belfast, j’étais au pub à Shankill (quartier à forte tendance loyaliste) et on a entendu un grand splash dehors, il venait d’y avoir un accident. On est sorti avec d’autres mecs et on a vu que c’était une voiture de touristes italiens, tu vois le truc, et en fait, les pauvres, ils étaient perdus et tout paniqués. Le taxi qui les avait emboutis nous a expliqué que c’était de sa faute, qu’il ne les avait pas vus au moment de tourner. Les pauvres italiens ne comprenaient pas très bien l’anglais mais comme ils étaient tous secoués on les a fait rentrer dans le pub et on leur a offert un coup à boire ! Et puis, un des mecs avec qui j’étais leur a fait répéter plusieurs fois : « D’où venez-vous ? D’où venez-vous ? » alors, les autres : « Italie, Italie ! » Et puis, le mec, il a réfléchi un peu et puis il a presque craché sa bière et il nous a fait de gros yeux et il a dit : « mais en Italie ils sont catholiques non ? » On lui a dit « ben ouais ils sont catholiques, c’est sûr ! » Un autre mec a dit « ouais mais eux c’est des touristes, c’est pas les mêmes fenians[2] que chez nous tu vois… » Alors il a réfléchi un peu.. Je te jure ! Il a réfléchi et puis il a dit ok. Et il leur a payé un autre coup à boire ! Tu vois mon pays est fou, je te l’avais dit, je sais pas ce que tu cherches à comprendre, même moi je comprends rien ! »



[1] Nom donné au jeunes garçons qui rejoignent l’IRA.

 

[2] Voir note 1 page 1. Le nom de fenian est considéré comme une insulte lorsqu’il est employé par un protestant.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Jeudi 28 septembre 2006 4 28 /09 /2006 18:54

 

     Mount Vernon road, Belfast. Loyalistes armés du troisiéme bataillon de Belfast Nord de l'Ulster Volonteer Force (UVF). On peut remarquer que le trottoir est peint aux couleurs de l'union jack, le drapeau britannique.

 

a)      Pression paramilitaire

       Il y a aussi le silence imposé par la violence des polices paramilitaires qui contrôlent les quartiers et bien souvent « font la loi ». En effet, ces polices paramilitaires sont très puissantes et générent beaucoup d’argent et d’armes. La PSNI[1] (Police service of Northern Ireland) décrédibilisée à la suite de plusieurs événements que j’évoquerai plus tard est très largement concurrencée par ces polices paramilitaires qui tendent à garder une image empreinte de valeur et d’autorité justifiée (presque légale). En effet, l’IRA bénéficie encore aujourd’hui pour beaucoup de gens en Irlande du Nord du statut de la véritable « Armée républicaine irlandaise » acquis pendant la guerre d’indépendance et s’affiche comme étant la résistance face à l’occupation et se pose en défenseur des droits des catholiques. Elle fait aussi pression à l’intérieur de la communauté catholique pour s’assurer de son soutien inconditionnel. En témoigne les différentes « quêtes » organisées sous des prétextes quelconques qui servent à remplir les caisses de l’IRA et qui s’apparentent plus à du racket.  

  Comme me l’explique un de mes enquêtés (catholique) : 

 

 

« Je me rappelle un jour nous étions rentrés dans ce bar, je n’y étais jamais allé avant, et dés qu’on est rentrés, j’ai compris où on était tombé mais on ne pouvait pas faire marche arrière… Il y avait des portraits de Gerry Adams et des martyrs de l’IRA partout sur les murs. Tu vois Bobby Sand et d’autres…On s’est assis pour boire une pinte et là, le barman est venu pour nous proposer de participer à une tombola pour gagner un portrait de Gerry Adams, au début, j’ai dit que je ne voulais pas, mais le barman insistait, et mon pote me poussait du coude et me faisait signe de me taire et de prendre un ticket. Alors j’ai dit : « un ticket s’il vous plait » en lui tendant deux livres, mais le barman m’a dit : « non non, je crois que tu n’as pas bien compris, tu vas me prendre un carnet ok ? » Je n’avais pas le choix, il y avait trois mecs costauds qui m’observaient au comptoir alors j’ai pris le carnet. C’était quand même 20 livres tu vois !! (environ 30 euros) Inutile de te dire qu’il n’y avait rien à gagner à la fin en fait. »  

 

 

       La pression des polices paramilitaires se fait aussi sentir par la violence physique comme en témoigne l’hôpital  Royal Victoria de Belfast qui ressence un nombre très anormalement élevé de blessures par balles dans les articulations, et dont les patients essaient de cacher l’origine.[2] Ces tires par balles proviennent le plus souvent des expéditions punitives que pratique encore l’IRA aujourd’hui et qui leur permettent de maintenir un climat de terreur mêlé à une forme de respect des valeurs religieuses et d’allégence à la cause de la libération de l’Irlande du nord. De même l’argent de la « protection money » sorte d’impôt prélevé par l’IRA dans les quartiers qu’elle contrôle (et qui sont marqués de signes explicites[3]) et qu’ils prélévent en échange d’une « protection » contre l’ennemi protestant. Comble de l’horreur, fin 2002, Harry McCartan, un catholique de 23 ans, a été « crucifié » par des paramilitaires unionistes, mains cloués aux montants d’une barrière, jambes fracturées, orné de clous dans la tête.

 

 

b)      Perte de confiance en la justice

 

       Ces pratiques sont bien connues de tous, mais elles sont passées sous silence. C’est une sorte d’ « omerta ». On me dira par exemple une fois : « un homme qui tire sur un autre homme armé et le tue, ça c’est ok. Mais torturer les gens qui n’ont rien fait, ça, ça ne devrait pas être autorisé.» (« shoudn’t be allowed ») . Cette simple phrase est extrêment révélatrice d’une sorte de confusion sur l’état d’esprit de cette personne par rapport à sa conception même de la violence et de la légalité. Lorsque je lui demandai de préciser, en exprimant des doutes par rapport au fait qu’il soit « autorisé » même en Irlande du nord, de tuer qui que ce soit en général, il m’expliqua : « ici nous sommes en état de guerre » (« In a state of war »), « il est normal de se défendre, la police ne fait rien contre eux tu vois, les mecs vont pas se laisser marcher dessus quand même ! »

       Il y a cette violence quotidienne, banale que l’on ne trouve même pas « remarquable » et puis il y a les actes de torture et de barbarie, les expéditions punitives, et autres opérations qui terrorisent la population afin de maintenir chacun dans ses rangs. Ce silence-là est celui imposé par la peur. Il y a très peu de chose dont on peut parler librement, on dit d’ailleurs en Irlande du Nord que la seule chose qui ne dépend pas de l’appartenance communautaire, c’est le temps qu’il fait. Il est d’ailleurs interdit de parler de politique dans bon nombre de lieux publics. (On peut voir dans les pubs par exemple des paneaux spéciaux prohibant les débats à caractère sectaire).



[1] La RUC (Royal Ulster Constabulary) ancienne police d’Irlande du nord a été remplacée en 1998 par la PSNI car elle était dénoncée par les catholiques comme discriminatoire à leur encontre. La PSNI aujourd’hui doit compter un nombre équitable de policiers catholiques et protestants dans ses rangs.

 

[2] Raimbeau Cécile, Novembre 2003, « Dans l’ombre de la sale guerre », La chronique, le mensuel d’Amnesty international France, n°204 : 12-13.

 

[3] Voir photos pages 83 et 84.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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