Présentation

Vendredi 22 septembre 2006 5 22 /09 /2006 15:33

           Le discours des personnes est à considérer dans son contexte. Les nords-irlandais interrogés en France ont un regard différent sur leur société d’origine, une vision empreinte d’un certain recul qui leur permet une réflexion qu’ils sont plus libres d’exprimer dans leur pays d’accueil où ils ne subissent plus les mêmes pressions qu’en Irlande du nord, pays où le silence est roi.

          De plus, il faut aussi considérer ma position par rapport à eux. On ne parle pas de la même façon à un étranger qu’à quelqu’un que l’on connaît et à qui on fait confiance. Et j’ai pu observer au fil du temps une évolution dans le discours des gens qui acceptaient de me parler. Beaucoup cependant refusaient et refusent toujours de me parler, du moins de manière « officielle » ( c’est à dire dans le cadre de ma recherche et en présence du magnétophone). Ils m’ont par ailleurs demandé de ne pas les citer de manière informelle. Il est important de préciser aussi que ma propre position a elle aussi évoluée au milieu de ces gens puisque je partage pour certain leur vie quotidienne aujourd’hui, ils me connaissent, savent que j’ai un projet de recherche anthropologique que j’ai pris le temps de leur décrire. Cette proximité me donne accès à beaucoup d’informations que je n’aurais jamais soupçonnées et qu’on me donne parfois spontanément.

           J’ai de plus beaucoup approfondis ma connaissance du terrain à travers les lectures, la consultation d’archives, de journaux, le visionnage de films, et surtout les discussions avec les gens. Si bien qu’on m’a dit par exemple « je te le dis à toi parce que je sais que tu sais » ce qui signifie il me semble, que j’ai passé mon examen d’entrée dans le groupe de « ceux qui veulent comprendre et qui ne jugent pas ». Voilà donc qu’aujourd’hui je parle leur langage à leur manière et que je connais moi-même beaucoup d’histoires (story-telling) qui délient les langues plus facilement.

          L’apprivoisement de la technique anthropologique au profit de mon terrain spécifique, la confiance et le lien particulier qui me lie à certain d’entre mes enquêtés m’ont permis d’avoir accès à une foule d’informations et d’événements de l’ « underground », c’est à dire, ce qui se passe en marge de la vie sociale Nord-irlandaise. Ce dont on ne parle pas. Ce qui est touché ordinairement du sceau de la « loi du silence » ; comme le dit  Linda Green dans son article Living in a state of fear  « The dual lessons of silence and secrecy were for me the most enlightening and disturbing […] silence can operate as a survival strategy, yet silencing is a powerful mechanism of control enforced through fear. »[1] ( « La double leçon du silence et du secret furent pour moi des plus éclairantes et troublantes […] le silence peut opérer comme une stratégie de survie, cependant réduire au silence est un puissant mécanisme de contrôle renforcé par la peur ».)

          Le silence peut donc être parfois très révélateur et doit être envisagé le moins possible comme un handicap mais comme un axe d’analyse à la lumière du terrain et des choses dites.La guerre civile ou en tout cas le fantôme de celle-ci marque la vie de chaque citoyen nord-irlandais. La société est construite de telle manière qu’elle permet dans presque tous les moments de la vie de vivre séparé. Mais il y a certains moments, dont on ne parle jamais, ou très rarement et qui, lorsqu’ils sont évoqués, sont le plus souvent mal interprétés, où des éléments des deux communautés se rencontrent et ceux-sont ces moments là que je souhaite évoquer dans mon travail, et je m’attacherai à démontrer que le conflit a gangrené les pratiques sociales à un point tel, qu’il s’exprime même à travers la mixité des populations.

 

          The people's discourses analysed in this paper must be put into context. Northern-Irish people interviewed in France have a different look at their original society. A look stamped with some distance that gives them the access to a reflexion they are more free to express in their reception country where they don't have to undergo the pressures that lead them to silence.

          In addition you must consider my position with them. You don't talk the same way to somebody you know and you trust. And I could observe as the time was passing an evolution in the discourse of the people who accepted to talk to me. A lot of them, unfortunetly refused, and still refuse today, to talk to me or at least in an "official manner" ( in other words : in the anthropological reseach frame and tape recording). They actually requested to not quote them at all.

          It's important to precise that my position has been changing among these people, because for some of them, I share their everyday life now. They know me, they know what my project is because I took the time to explain to them everything. This proximity with these people gives me access to a lot of information that I would have never suspected and that people sometimes give to me spontaneously.

          I have also deepened my knowledge about Northern Ireland through readings, archives, newspapers, movies and all the background of the conflict. This with the result that some of the people I've been studying told me one day : " I tell it to you coz I know that you know". Which seems to mean that I passed my "exam" entering the group of "those who want to understand and don't judge". That is today I speak their language their way, and I know myself a lot of stories that loosen the tongues more easily.

           The taming of the anthropological technic for the benefit of my specific fieldwork, the trust and special relationship that connect me with some of the people gave me the access to a lot of information of the "underground", that is, what is on the periphery of the northern irish social life. What we don't talk about. What is ordinarily touched by the rule of silence. As very well said by Linda Green in her article : Living in a state of fear  « The dual lessons of silence and secrecy were for me the most enlightening and disturbing […] silence can operate as a survival strategy, yet silencing is a powerful mechanism of control enforced through fear. »[1] Silence can be deeply revealing and must be approached the less possible as a handicap but as an analysis drawn towards the light of the things said.

          The civil war or at least the ghost of it marks the life of every northern irish citizen. The society is built in a way that it gives the possibility to its people to live separatly in almost every moment in life. But, sometimes, that are most often kept quiet, people from the two "sides" meet. These are the moments I want to talk about in that work, and I'll try to demonstrate that the conflict has been vampirising the northern irish society so deeply that it can even express itself through these mixity moments.

         

         


[1] GREEN Linda, 2004, “Living in a state of fear” chapitre 21, in Scheper-Hughes, Bourgois Philippe, 2004 « Violence in war and peace, an anthology. » Oxford, Blackwell Publishing: p 189.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Vendredi 22 septembre 2006 5 22 /09 /2006 14:00

Etudiante en anthropologie, actuellement en Master Recherche, j’ai choisis pour terrain d’étude l’Irlande du Nord. J’ai pu effectuer un premier terrain en septembre 2002, à Belfast. Du jour où j’ai mis les pieds dans la capitale Nord-irlandaise j’en garde un mélange d’horreur et d’émotion face aux blessures profondes du corps et de l’esprit qui marquent partout les visages et les murs mêmes de la ville. Et cette phrase qui résonne encore dans ma tête : « Je déteste quand vous les « outsiders » (comprendre ici : les non-Nord-irlandais) venaient ici nous donner des leçons d’humanité. Vous ne comprendrez jamais ce qui se passe ici jusqu’au jour où vous saurez ce qu’est la haine… »

De ce qui m’avait amené là-bas précédemment je garde le souvenir de cette petite fille de 6 ans qui jouait sur la terrasse d’un pub irlandais bordelais et qui lorsque je lui avait demandé ce qu’elle faisait en France m’avait répondu «  On est ici parce qu’à mon école on nous jetait des pierres… » J’ai alors voulu comprendre ce qui peut conduire des êtres humains à jeter des pierres sur des enfants de 6 ans.

As a student in Anthropology, presently doing my Masters Research, I chose as a fieldwork for my studies Northern Ireland. I could make a first fieldwork in september 2002, in Belfast. From the day I first stepped in the Northern-Irish capital, I keep memory of horror and emotion facing the deep wounds that cover the bodies and spirits and mark the faces and the walls of the city. And I can still hear the sentence that echos in my head : " I hate when you, the outsiders, come here to give us humanity lessons. You'll never understand what's happening here until you know what hatred is."

From what brought me there in the first place I keep the memory of this little girl, six years old, playing on the terrasse of an Irish pub in Bordeaux. When I asked her what she was doing here, in France, she said : "We're here because at my school they throw stones at me."

 

 

On assiste aujourd’hui en Irlande du Nord à l’expression d’un long conflit civil d’une violence physique, psychologique et morale rare et qui plante ses racines dans ce noir héritage de la colonisation et la quasi-impossibilité d’une issue politique. L’accord de paix du Vendredi Saint en 1998[1] constitue une avance considérable dans la situation nord-irlandaise mais cependant, la paix ne s’instaure pas par traité, surtout dans une société déchirée par des décennies de guerre civile larvée, cachée pudiquement derrière l’expression de « troubles ». Il est donc pour l’instant hors de question de parler de paix en Irlande du Nord et encore moins de réconciliation, selon l’expression d’Elise Féron « la réconciliation, processus d’intériorisation sociale de la paix, qui se mesure sur le temps long [et] qui neutralise les mémoires conflictuelles et les vieilles rancunes. »[2]

Le conflit a fait à ce jour plus de trois mille morts et trente-six mille blessés, cela sans compter les dégâts « collatéraux » (selon l'expression militaire aujourd'hui galvaudée) et qui sont de l'ordre psychologiques : important taux de suicide et de maladies mentales, mais aussi, autres morts violentes non élucidées et pour lesquelles on n’a pu établir un lien de cause à effet directe avec le conflit malgré une forte suspicion. Ce qui, en chiffres absolus, peut ne pas paraître considérable, correspond toutefois à un taux de violence élevé pour une population de 1,5 million d'habitants. Il est aussi frappant de constater qu’un conflit a pu se perpétuer pendant un peu plus de 80 ans[3] sur un territoire aussi petit et compte tenu de la relative proximité culturelle des deux parties.

We witness today in Northern Ireland the expression of a very long civil conflict of a rare physical, psychologic and moral violence and that plants it's roots in this dark heritage of colonisation and the near impossibility of a political way out. The Good Friday agreement in 1998[1] constitute a considerable advancement in the northern-irish situation but, peace can't be founded on a treaty, especially in a society torn apart by decades of a latent civil war modestly hidden behind the expression "troubles". It's now out of the question to consider Northern Ireland in peace, and even less to talk about reconciliation. According to Elise Féron "reconciliation, the social interiorisation of the process of peace, that can only be measured on a long time, and neutralize conflictual memories and the old grudges."[2]

Until today the conflict made more than three thousand dead and thirty six thousand injured this whitout counting the "colateral damages" ( according to the misused militarian expression) and that can be of a psychologic type : important suicide rate and mental illness, but other violent deaths non elucidated and that couldn't be officialy related to the conflict even though there was a strong suspicion. What in absolute numbers can seem unsignificant correspond nevertheless to a high violence rate for a population of 1,5 million. It's also striking to observe that this conflict as been going on for more than 80 years on such a small territory and considering the relative cultural proximity of the two parties.

 

 

 


 


 

[1] NORTHERN IRELAND OFFICE (NIO), 1998, The Agreement, Text of the agreeement reached in the Multy-Party Negociations on Northern Ireland, (10 avril 1998), (Cmnd 3883), [Good Friday Agreement, Belfast Agreement]. Belfast : HMSO.

[2] FERON Elise, hiver 2000,“Irlande du Nord : une réconciliation incertaine”, Cultures et conflits, N° 40. p 2.

[3] Je parle ici de la guerre civile en Irlande du Nord qui par conséquent n’a pu commencer qu’à la création de cette province britannique à la suite de la scission de l’île et de la déclaration d’indépendance effective de la République d’Irlande, au sud en 1922.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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