Présentation

Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /2006 17:11

 

1)    Symboles et signes d’appartenance

a)      Les symboles

        Une des choses trés frappante en Irlande du nord est aussi  la proximité ethnique et culturelle des deux groupes qui s’affrontent d’un point de vue extérieur et leur éloignement pourvu de barrières apparemment infranchissables de leur propre point de vue. En effet, il est difficile pour un étranger de faire la différence entre un catholique et un protestant, ils sont, à de nombreux égards extrêmement proches. Les nord-irlandais ne sont cependant pas de cet avis. Il y a selon eux des différences ethniques considérables entre leur deux groupes qui sont par la même incompatibles. On m’a même plusieurs fois fait part de différence de « race ». De nombreux mécanismes entrent en jeu dans la constitution de ces différences. Les moindres détails de la vie (manières de dire, manières de faire) participent de la distinction ethnique.

 

            Les distinctions peuvent être de l’ordre biologique, physique : les protestants disent des catholiques qu’ils ont les yeux rapprochés et des cheveux bruns. Quand les protestants auront plutôt les cheveux clairs. De même certains comportements seraient aussi lié à l’appartenance ethnique comme en ce qui concerne les catholiques : l’appetit sexuel ainsi que certaines maladies qu’ils seraient les seuls à contracter. La façon de parler enfin, notamment la prononciation des « H » dépendrait aussi de l’appartenance ethnique.

            Des éléments socialement construits participent aussi de ces mécanismes de la distinction comme le nom et le prénom que l’on porte : d’origine irlandaise (celtique) ou britannique. Mais aussi les symboles que chaque communauté s’est approprié comme : le drapeau (irlandais pour les uns, britannique pour les autres) que l’on voit flotter devant de nombreuses maisons et quartiers. La couleur verte,  la harpe, la musique traditionnelle, Saint Patrick, le lys ainsi que les nombreux symboles tirés des légendes celtes sont réservés aux républicains irlandais. Le bleu, le blanc et le rouge (tiré de l’union jack, le drapeau britannique) et l’orange, les éléments de la royauté (couronne), le coquelicot, la main rouge sont les symboles privilégiés des loyalistes et milices paramilitaires protestantes. Tous ces éléments et symboles sont représentés sur les murs un peu partout dans les villes à travers les « murals[1] » ces peintures immenses qui délivrent l’histoire du pays, mais aussi des messages politiques et font usage de stelles commémoratives.

 

Ces éléments sont très nombreux et il me paraît difficile d’en faire une liste exhaustive, ce qui de plus, ne présenterait qu’un intérêt limité dans le propos qui nous occupe à travers ce mémoire. Je m’attarderai seulement sur le symbole de la main rouge de l’Ulster (The red hand of Ulster) car bien qu’utilisé essentiellement par la communauté loyalite et unioniste, c’est le seul symbole qui est aussi revendiqué par la communauté catholique, tout dépend qui en raconte l’histoire. Il en existe plusieurs versions « réactualisées », mais ce symbole trouverait son origine dans un mythe dans lequel deux chefs de clan faisaient une course à travers une étendue d’eau afin d’être le premier à toucher la terre et par cela-même se l’approprier. Réalisant que son compagnon de course était plus rapide et toucherait la terre le premier, l’un des chefs se coupa la main et la lança sur le rivage et de ce fait, s’appropria la terre avant que son adversaire ne puisse l’atteindre. Les catholiques conçoivent ce symbole comme représentant les neufs comtés de l’Ulster (la région irlandaise) tandis que les protestants la voit comme représentant les six comtés de l’Irlande du nord (comme province britannique).

Lorsqu’un catholique raconte l’histoire, c’est lui qui se coupe la main et remporte la terre et vice et versa si c’est un protestant. On peut voir le symbole de la main rouge sur de nombreuses peintures murales à Belfast mais essentiellement dans les quartiers loyalistes. Le message induit par l’histoire est plutôt clair comme me l’explique l’une des personnes catholiques que j’ai interrogée :

 

« Et bien, je crois que c’est plutôt clair. Ca veut dire que pour ces mecs ce n’est pas un probléme de se couper la main pour obtenir ce qu’ils veulent. »

 

« Ben, c’est la terre qu’ils veulent ! Tu vois, c’est toujours le même combat. "

 

Il est parfois surprenant de voir jusqu’où la division ethnique peut aller. Les actions quotidiennes les plus banales peuvent se transformer en acte politique, comme le simple envoi d’un courier par exemple. D. ( homme, protestant), travaille à Belfast mais vit avec sa famille dans le comté de Mayo en République d’Irlande :

« L’autre jour, j’étais à Mayo et j’ai voulu envoyer une lettre dans le nord. A la poste, au moment de prendre mon timbre, le mec me dit : « c’est pour envoyer où ? » Alors je lui répond : « c’est pour envoyer en Irlande du nord. » Alors il me dit : « je vous donne un timbre premiére classe [pour envoyer sur le territoire national] parce que le nord, c’est l’Irlande. » Alors je lui ai dit que non, que le nord c’était la Grande Bretagne alors il me fallait un timbre seconde classe ! Il n’a pas voulu. J’étais contrarié parce que mon courier allait mettre plus de temps pour arriver… Et puis, parce que l’Irlande du nord est britannique, il serait temps qu’ils l’acceptent quand même ! "

Comme le dit Elise Feron[2], chercheuse au centre interdisciplinaire de recherche à Paris : « Le conflit a vampirisé l’ensemble des pratiques sociales. Il est aisé aujourd’hui de déterminer l’appartenance d’un individu à une communauté à travers ses moindres habitudes quotidiennes. De  l’équipe de football que l’on soutient en passant par la langue, le sport, l’instrument que l’on pratique ou le média que l’on regarde, lit ou écoute, le pub ou le magasin que l’on fréquente. Tout trahit l’appartenance à la communauté. Pour les membres des classes populaires en particulier il n’existe aucun endroit neutre où les individus des deux communautés pourraient se retrouver et construire un avenir commun. »



[1] Jarman Neil, 1998, « Painting Landscapes : the place of murals in the symbolic construction of urban space », in Buckley, Anthony. (ed.) Symbols in Northern Ireland. Belfast: The Institute of Irish Studies, The Queen's University of Belfast.

[2] FERON Elise, hiver 2000,“Irlande du Nord : une réconciliation incertaine”, Cultures et conflits, N° 40.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /2006 16:55

a)      La question religieuse

La religion bien-sûr reste un théme central en ce qui concerne le conflit en Irlande du nord. Il est cependant important de préciser le rôle de la religion dans ce conflit car il porte souvent à confusion. Il y a sans aucun doute une différence entre catholiques et protestants dans leurs pratiques religieuses, cependant, ce n’est pas la raison de la discorde Nord-irlandaise. Comme on l’a déjà évoqué, la lutte entre communautés se situent autour de la question de l’identité nationale. Il est donc important d’expliquer les dénominations que se donnent chacune des communautés qui peuplent l’Irlande du Nord. Les « protestants loyalistes », « orangistes » ou « unionistes »[1] sont les citoyens Nord-irlandais qui se disent « loyal à la couronne d’Angleterre » et revendiquent une nationalité « britannique » et qui sont le plus souvent protestants (d’où l’assimilation des deux termes : protestant / loyaliste). L’autre groupe majoritaire appelé « Catholique Républicain » est composé de personnes qui revendiquent une nationalité irlandaise et sont le plus souvent catholiques. La religion est à tel point assimilée à l’identité nationale que bien souvent, on ne conserve que les termes religieux pour désigner les communautés. L’un de mes enquêtés B. (catholique) lors de notre premier entretien m’explique son rapport à la religion en ces termes :

 

B : « Tu sais comment je sais que je suis catholique ? »

Ce à quoi je répondis : « Peut-être parce que tu es baptisé ? »

B : « Non, parce qu’on m’a envoyé quatre fois à l’hôpital pour cette raison. C’est comme ça que ça se passe ici, il ne s’agit pas de croyance, je te le dis. »

 

A la question : ta religion est-elle importante pour toi ? J. me répond :

« Je ne suis pas vraiment croyant si c’est ce que tu veux dire. Mais je suis catholique, je le sais. Tu sais pourquoi ? Parce que cette cicatrice que tu vois là [montrant son bras], et celle-là [montrant son front]… Ils m’ont eu parce que j’étais catholique. Ils m’ont envoyé à l’hôpital deux fois parce que j’étais catholique. Ca te fait réfléchir tu vois… Je sais que ça a l’air terrible mais, je pense vraiment que l’Irlande devrait être unifiée et que les protestants doivent partir, ouais… Je veux dire, je ne veux pas les jeter dehors, mais ils vont devoir partir parce que si ils ne partent pas, ça ne finira jamais. »

 

            Le catholicisme et le protestantisme seraient donc des traits plus politiques que religieux. On peut d’ailleurs remarquer que les commuanutés juive ou musulmane, si insignifiantes soient-elles, avec respectivement 300 et 4000 membres à Belfast, doivent se conformer à la dichotomie religieuse de la société. Les juifs sont assimilés à des « protestants » car ils ont toujours fait partie de l’« establishment » unioniste, et les musulmans à des « catholiques » car ils soutiennent les Palestiniens ou l’irak, causes aussi défendues par les nationalistes du Sinn Fein. On peut d’ailleurs voir, peints sur les murs, dans les quartiers catholiques des drapeaux palestiniens et dans les quartiers protestants des drapeaux israëliens.

           

        Pour la sociologue des religions à Queens University (Belfast) Claire Mitchell, qui analyse l’événement de Holy Cross, les images véhiculées par l’attaque contre les enfants sont celles de la victime, du martyr. Dans la lithurgie catholique, le faible (ici : l’enfant) symbolise le bien tandis que le fort (ici : le protestant) symbolise le mal. La religion, ses codes et son imagerie ont toujours été au cœur du conflit en Irlande du nord. La conception de peuple martyr est très répandue chez les catholiques (à qui on a spolié la terre pendant des siécles, que l’on a laissé mourir de faim pendant les famines et qui ont été poussé à l’exil.) Cette conception est très forte chez les catholiques en Irlande du nord, avec le sentiment d’avoir été « abandonnés à l’ennemi » au profit de l’indépendance du Sud du l’île. Un catholique interrogé affirme :

« Ils veulent (les protestants) nous prendre tout ce qu’on a, et nous empêcher de trouver du travail. On l’a bien vu avec la police. Ils disaient que c’était nous qui ne voulions pas y entrer, mais en fait c’était eux qui fermaient le concours d’entrée aux catholiques. Maintenant que les catholiques peuvent être dans la police, les protestants se plaignent… Tu sais c’est plus difficile de trouver du travail ou même une maison si tu es catholique. Des familles catholiques nombreuses doivent attendre des mois entiers pour obtenir une maison, alors que les Prot (protestants) avec seulement deux enfants ils sont prioritaires. »

A propos des catholiques, un protestant me dit :

« Ces « soap dodgers »[2] (clochards) tout ce que tu entends d’eux ce sont des pleurs, des pleurs et des pleurs… Se plaindre et faire des gosses comme des lapins c’est tout ce qu’ils savent faire ! Et c’est comme ça qu’ils pensent nous prendre notre pays ! Ils disent qu’ils sont des martyrs et après ils s’étonnent qu’on les traite comme tel ! Pourquoi ils ne vont pas se trouver du travail comme tout le monde ? »

b)      La pression communautaire

La violence quotidienne, attisée le plus souvent la nuit par des groupes de jeunes casseurs (« breakers ») maintient une tension constante entre communauté et surtout, la l’intérieur même des communautés. La pression inter-communautaire est très forte et à travers le discours de mes enquêtés, j’ai pu observer à quel point l’appartenance communautaire était vécue comme quelque chose de subi. Il y a en effet quelque chose d’héréditaire à la fois dans l’appartenance religieuse et l’appartenance politique. La religion est transmise par les parents à la naissance (ou par la mère dans le cas d’un couple mixte), et il en est de même pour l’appartenance nationale, qui se trouve être le « nerf de la guerre ». En effet, à partir du moment où des parents nord-irlandais élévent leurs enfants en leur enseignant qu’ils sont irlandais par exemple, cela déterminera la base de leur éducation (les écoles dans lesquelles ils iront et parfois même les moindres détails de leur vie) et il s’agit déjà en soi d’un choix politique. En effet à la différence de la France par exemple, les partis politique en Irlande du nord représentent une communauté ethnique avant même un idéal politique ou économique (le Sinn Fein par exemple, est plus connu pour ses actions et son discours nationalistes que pour son orientation socialiste : « As the only party organised throughout the 32 counties, and with elected representation at all levels of democracy in Ireland, we are working to make Irish unity a reality in our lifetime.” [3]). Gerry Adams, le dirigeant de ce parti se rend tous les dimanche à la messe et se dit très religieux malgré ses positions politiques laïques. Dans son article[4], Philippe Jacqué interroge le père Troy, prêtre de la paroisse de Glenbryn à Belfast qui avait accompagné les jeunes filles de l’école primaire catholique de Holy Cross pendant les « troubles » en 2001 et Michael Liggett animateur au centre social du même quartier. Le prêtre confie que « ses paroissiens ne sont pas très assidus mais ne renonceront jamais à envoyer leurs enfants dans une école catholique surtout si elle est située dans un quartier protestant » « tout en votant à 85% pour le Sinn Fein un parti qui revendique clairement son anticléricalisme » rajoute l’animateur.

       L’inscription d’un individu dans une communauté est donc innée. Cela ne signifie pas que les individus vont obligatoirement partager les opinions des plus virulents et il est inutile de préciser que la haine sectaire (même si certains le pensent) n’est pas héréditaire. Elle est évidemment socialement construite. Elle est aussi mouvante, changeante. En effet, je remarquais lors de mes observations dans la communauté catholique que dans les lieux publics (le pub par exemple), on montre fortement son appartenance à la communauté à travers des codes, des façons d’être et des histoires souvent sectaires, comportements que je ne retrouvais pas lors de confrontations mixtes pendant lesquelles les individus sont au contraire extrêmement respectueux parfois d’une étrange manière. Lorsque j’interrogeais par la suite ces mêmes personnes lors d’entretiens privés, on me confiait ( B. catholique) :

 

« Je sais ce que tu penses, l’autre soir on a dit des trucs un peu racistes tout ça… Mais tu sais, c’est comme ça ici, on rigole ! Je ne le pense pas vraiment, je sais que c’est des conneries, mais tu vois, il y avait X, et lui, enfin… Je veux pas de probléme avec lui, tu vois… Il n’est pas… Ce mec, tu vois il est… Il vaut mieux être son ami. »

 

            Peter Shirlow evoque cette pression intra-communautaire à travers son travail sur la peur et la mobilité dans l’Ardoyne et l’Upper Ardoyne, des quartiers respectivement catholiques et protestants de Belfast en Irlande du Nord. L’auteur qui décortique les mécanismes de la haine sectaire dévoile à quel point elle est fonction de la peur, elle-même induite par une violence et des menaces perpétuelles qui conditionnent la vie quotidienne de ces habitants. Il évoque  la pression communautaire qui existe au sein des communautés dans les moindres moments de la vie quotidienne comme le fait de faire ses courses dans des magasins « catholiques » (comme Curlies) ou « protestant » (Tesco).

Au sujet de ces magasins « catholiques » un protestant interrogé m’explique :

« Je ne crois pas que qui que se soit ici fasse ses courses à Curlies. Il y a bien une ou deux familles catholiques qui y vont mais… Pas de protestants, tu vois, et si j’aprenais qu’il y en a, je leur ferai savoir ce que j’en pense ! Et si ce n’est pas moi ce sera d’autres et ils leur feront payer cher crois moi ! »

 

« Parce que ces magasins, ils donnent de l’Argent à la RA ! (IRA provisoire) et tu sais ce qu’on dit ici, si l’on ne veut pas sentir nos maisons brûler… »



[1] Le terme « orangiste » est tiré du nom de Guillaume d’Orange, et ils s’attribuent aussi le terme d’« unioniste » car ils souhaitent conserver l’union avec la Grande Bretagne.

[2] « Soap-dodgers » littéralement : ceux qui évitent le savon. Le fait que les catholiques ne se lavent pas et sentent mauvais est assez répandu dans le discours raciste des protestants. Les notions de propre/sale, pure/impure à travers tout un lexique d’expressions qui servent aux communautés pour se nommer entre elles.

[3] Sinn Fein, 2006, “Preparing for Irish Unity”, sinnfein.ie

[4] JACQUE Philippe, Novembre 2003, « La question religieuse », La chronique, le mensuel d’Amnesty international France, n°204 : 10-11.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /2006 16:29

1)     Le conflit :père de tous les nord-irlandais ?

a)       Au commencement était la guerre

La guerre civile est un type de conflit qui présente une constitution particulière. Ce conflit implique une discontinuité (en anglais « on  and off ») que nécessite les besoins de la vie elle-même. On se bat contre son voisin, celui avec qui l’on partage le territoire, la nation, celui qui vit à côté de nous, notre concitoyen. Le conflit nord-irlandais met en jeu deux acteurs de force égale, qui par riposte interposées, font osciller la balance politique et sociale sur laquelle ils sont assis, mais sans jamais en faire renverser complétement les plateaux. Ce qui explique que ce conflit présente des périodes de forte violence (les barricades, des tireurs postés au coin des rues, des militaires en patrouille et dans des miradors, et des explosions de bombes simultanées sur plusieurs jours) tout comme des périodes latentes, où le conflit est « larvé » sous la surface mais prêt à s’enflammer à la moindre étincelle. Laissez moi illustrer cela à l’aide d’une image simple : le tireur qui vide son fusil dans la bataille, doit alors se retirer pour remplir son chargeur vide. Ce moment de trêve ne signifie pas que la guerre est « finie », il le recharge pour mieux tirer ensuite et recommencer. On pourait ainsi décrire le conflit nord-irlandais, comme une suite de de troubles « on and off » alternés, qui semble ne jamais pourvoir finir. Mais qu’ils soient « on » c’est à dire proprement visibles et identifiables au point de faire la une des journaux internationaux, ou « off » c’est à dire dans la vie quotidienne des habitants et le ressassement de la haine et des rancunes personnelles, le conflit est toujours sous-jacent, comme sous la surface et décide de l’organisation sociale.

            Le terme même de guerre civile fait débat aujourd’hui en Irlande du nord. Les représentants politiques (notamment les gouvernements britanniques et irlandais) s’accordent pour dire que la guerre civile s’est terminée en 1994 avec le cessez-le-feu. On peu émettre des doutes face à cette affirmation et l’attentat de Omagh, pour n’en citer qu’un, quatre mois après le cessez-le-feu en juillet 1998 (réalisé par l’IRA Véritable, une branche radicale de l’organisation terroriste), témoigne de la fragilité de celui-ci. Les observateurs et spécialistes du conflit, s’accordent pour dire qu’il y a bien eu un changement positif à la suite de ce cessez-le-feu, mais qu’il est encore très largement prématuré de parler de paix en Irlande du nord[1].

Ce qui est frappant dans ce conflit nord-irlandais c’est la façon dont les individus en parlent, presque comme d’un sujet actif organisé indépendemment des personnes. On le dirait extérieur à la population elle-même qui le subit de manière consciente ou inconciente. La vie elle-même dépend de ce conflit qui semble décider de l’avenir des uns et des autres à l’avance. Ce qui le rend particulier est en effet son caractére premier. Il est important de préciser que le pays lui-même est né d’un conflit qui n’a finalement jamais cessé. L’accord de partition de l’Irlande a été signé sous la menace et malgré le désaccord d’une grande partie de la population du pays. L’Irlande du nord a alors été crée de toute pièce, et une frontière creusée profondément dans la terre et dans la vie sociale et culturelle. La lutte interethnique s’est poursuivie dans la province britannique qui apparaît alors comme un laboratoire de confrontation d’identités culturelles et nationales qui se veulent si différentes. Un des éléments qui rend cette étude pertinente est le fait qu’en Irlande du nord aujourd’hui, la population n’est pas en train d’essayer de revenir à un état de paix antérieure qui aurait été perturbée par un événement historique ou politique quelconque, mais bel et bien de créer un état de paix qu’ils n’ont jamais connu. Car avant même que se posent les questions politiques et territoriales d’unité ou de partition de l’île, se pose celle du vivre ensemble. Le premier processus de paix de 1998 qui s’est soldé par un echec, prévoyait la création du parlement de Stormont, où députés catholiques et prostestants ont finalement refusé (comme on l’a vu plus haut)  de siéger ensemble. Il prévoyait aussi de grandes politiques publiques dites : « de mixité ». Ces politiques ont aussi montré leurs limites.

 

b)       Institution de la division ethnique

La société dans sa consitution même permet et insititue  la division ethnique. Même si la plupart des comportements sont à caractére ethniques, c’est à dire, construits autour de la division ethnique, il n’y a qu’une minorité de la population qui s’affirme vraiment dans une idéologie raciste. En effet, sur la cinquantaine de ressortissants nord-irlandais à qui j’ai parlé du conflit, seulement une quinzaine ont tenu des propos racistes. Les pratiques sociales basées sur la division sectaire sont par contre le fait de la majorité, voire de tous. C’est aussi en ce sens qu’on peut parler de conflit « subit » ou « premier ». La société est basée sur la division ethnique et a évolué en ce sens. Par exemple, on trouve une compagnie irlandaise qui fabrique du cidre. Elle propose cette boisson en Irlande du nord sous deux noms différents, qui répondent l’un et l’autre aux caractéristiques ethniques des deux communautés. Il s’agit bien de la même boisson mais elle portera soit un nom à consonnance catholique (Bulmers que l’on retrouve dans le sud de l’Irlande) soit un nom à consonnance protestante (Magners). Lorsque j’interrogeai les consommateurs de cette boisson, on me confirma qu’il s’agissait bien de la même ( c’est à dire qu’ils avaient bien conscience de boire la même chose) mais que l’on consommait l’une ou l’autre parce que « c’est comme ça », quoi de plus naturel en Irlande du nord de boire du cidre catholique ou protestant ? Personne n’a pu m’expliquer précisément ce qui déterminait ce choix, les catholiques commandent Bulmers et les protestants Magners, c’est ainsi. On remarque que les deux communautés boivent le même cidre, ont un goût commun pour celui-ci, et que la boisson a dut être transformée de façon  symbolique (en changeant le nom) de manière à épouser la division ethnique, et révéler du même coup le goût des protestants pour ce cidre.  Cet exemple nous permet aussi d’illustrer un autre point, celui de l’économie. En effet on remarque que la compagnie qui fabrique ce cidre a élaboré une technique de marcketing en jouant le jeu de la division ethnique (donner deux noms différents) et en la contournant (arriver tout de même à vendre la même boisson aux deux communautés). On peut imaginer que le fait d’étaler leur marché aux deux communautés dope leurs ventes.

            Cet exemple peut aussi illustrer la place première de la division ethnique dans la société nord-irlandaise et comment les individus ( et les entreprises comme c’est le cas ici) s’y conforment, surtout s’ils ont à y gagner.

 



[1] FERON Elise, hiver 2000,“Irlande du Nord : une réconciliation incertaine”, Cultures et conflits, N° 40.

 

 

 

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Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /2006 16:20

   a)      Inadéquation entre la vie politique et la vie quotidienne

 

         L’histoire personnelle, celle des gens, qui hantent les quartiers et s’écrit sur les lignes de paix à grand coup de pinceau, révéle des peines et des souffrances toujours vivaces. Cette histoire personnelle est celle qui touche le plus et détermine profondément les relations sociales de chacun. La version politique du conflit, dans sa dimension historique et à travers les actions de ses différents représentants (dont les principaux acteurs sont : Tony Blair, Bertie Ahern, Gerry Adams et Ian Paisley[1]) se trouve finalement loin de la réalité, de la vie quotidienne de chacun. Chacun de ces personnages politiques élus est censé représenter chacune des parties qui rentrent en jeu dans le conflit nord-irlandais et sa résolution. Mais les choses sont beaucoup plus complexes et la vie quotidienne des gens s’éloigne de ces desseins politiques clairs et concis. Cela peut expliquer l’échec du premier processus de paix de 1998. En effet il ne suffit pas de signer quelques papiers pour instaurer la paix. Même si la majorité de la population s’était prononcé pour le « oui » lors du référendum pour ce premier processus de paix, c’était sans compter que si la population était d’accord sur le fait de faire la paix, elle n’était pas forcément d’accord sur les moyens d’y parvenir, l’idéal de paix des catholiques républicains étant bien évidemment quelque peu éloigné de celui des protestants et vice et versa.

        On peut donc observer une inadéquation entre ces mouvements sur l’échiquier politique et la vie quotidienne des gens qui dévoile les mécanismes inévitables entrainés par la peur et la méconnaissance le plus souvent bien loin des ambitions politiques de certains. Lors d’un de mes séjours en Irlande  du nord, j’avais été hébergée par une famille catholique à Belfast. Lorsque je partis un matin visiter la ville, la benjamine de la famille ( 11 ans) me questionna sur mon parcour et lorsque je le lui révélai me confia : « Ne va pas là, ou tu finiras dans un cercueil » un peu étonnée je lui demandai de m’expliquer pourquoi et elle me répondit : « cesont les protestants, ils crucifient les gens ». Je lui demandai alors si elle avait déjà rencontré un protestant, ce à quoi elle me répondit qu’elle en avait vu quelques uns à la sortie de son école, mais pas de très prés. Un peu surprise, je me tournai vers la mère un peu plus tard et lui demandai quelques explications :

 

«  Je sais ce que tu penses, que je dis des conneries sur les protestants aux enfants et que c’est pas bien…. Mais il faut que tu comprennes, je sais bien que tous les protestants ne sont pas des tueurs, ou des connards, mais il y en a qui le sont et je veux pas qu’ils tombent sur ma fille, comme ils ont fait à ce pauvre gosse il y a quelques mois[2]  C’est facile de venir ici et de nous critiquer mais toi après tu vas rentrer en France mais nous on restera là, à coté d’eux… » 

 

       On voit à travers cet exemple que le comportement protecteur de la mère participe d’une certaine maniére, du mécanisme de haine sectaire en enseignant à ses enfants la méfiance vis à vis de l’autre communauté voire même, la haine de ceux-ci. On se situe là pourtant bien loin des enjeux politiques discutés plus haut. En effet ce message transmis par la mère ne se situe pas sous une bannière politique nationaliste quelconque mais bien en relation avec des enjeux quotidiens de territoire, de violence, et de peur.

 

b)      Transmission de la peur

       La phobie, l’insécurité, l’anxiété et l’incertitude sont dues à un niveau de confiance sociale très bas et à l’impossibilité de contrôler la nature et la direction des actes violents. C’est le propre même de l’action terroriste qui caractérise ce conflit. En effet, même si l’on n’est pas engagé directement dans le conflit (en prenant part aux actions paramilitaires par exemple), ou si l’on affirme aucune opinion politique ou religieuse forte, on peut être victime de cette violence. Les bombes ne font pas le tri dans leur victimes, et les civils sont les premiers touchés.

Comme me l’explique C. (catholique) :

Quand j’ai présenté O. [son compagnon] aux gens que je connaissais, je veux dire, ma famille et mes amis, j’ai précisé pour chacun le temps passé en prison. Plus de la moitié des hommes avaient été en prison pour meurtre ou attaques violentes… Et plus de la moitié avait quelqu’un qui avait été tué dans leur famille. Je n’avais pas réalisé qu’il était si choqué [son compagnon]. Il me disait : « Mais il a tué un homme ! » Je sais que c’est terrible, je le sais. Tuer quelqu’un est terrible, je le sais. Mais je ne connais personne en Irlande du Nord qui n’a pas été impliqué ou a une partie de la famille qui a été impliquée dans les troubles, été en prison ou perdu quelqu’un. »

       Depuis les années 1960, les deux communautés ont souffert de la violence paramilitaire et étatique. Des travaux récents estiment que 60% des adultes qui vivent dans ces communautés ont été victimes de violences et ont souffert ou souffrent de PTSD (Post Traumatic Stress Disorder). On estime qu’une personne sur 18, dans les deux communautés, a eu un membre direct de sa famille tué.[3]

          J. (protestant) :

« Les catholiques sont violents tu sais… Je veux dire.. Je ne pense pas qu’il y en ai un seul d’entre eux ici qui soit bon. Ils ont ça dans le sang, tu vois… Les gamins sont élevés dans la haine des protestants. »

 

 

C. (catholique) :

« Ils voudraient que l’on quitte le nord. Tu vois, c’est quelque chose qu’ils ont toujours voulu, depuis toujours. Depuis toujours ils ont cherché à nous coloniser à nous prendre ce qui est à nous. Parce qu’il ne faut que tu oublies que l’Irlande a été colonisée, c’est pas comme la France qui est un pays de colonisateur. Nous on veut juste récupérer notre terre parce que c’est la notre tu comprends. Mais les britanniques, en fait, ils ont cet esprit d’envahisseur, c’est comme ça qu’ils sont tu vois. »

 

On remarque dans l’utilisation même des termes des personnes interrogées que le conflit revêt une dimension héréditaire, comme si le conflit se transmettait de maniére génétique et que les relations interethniques étaient définies à l’avance par une force supérieure aux personnes, qui ne font que se plier aux régles dictée par elle. On retrouve souvent dans le discours une certaine forme de fatalisme : « Ici, c’est comme ça. », « Ca a toujours été comme ça. » Cette idée de la transmission par le sang des caractéres ethniques et culturels incompatibles (et par là-même de la haine sectaire) se retrouve à travers les éléments qui permettent la distinction communautaire dans la société nord-irlandaise.



[1] Respectivement : premier ministre britannique, premier ministre irlandais, dirigeant du Sinn Fein (le parti républicain irlandais), et dirigeant du DUP (Democratic Unionist Party) le parti unioniste protestant.

 

[2] Elle fait référence ici à Harry McCartan jeune catholique de 23 ans, crucifié par des paramilitaires unionistes fin 2002. (voir p. 35)

 

[3] SHIRLOW PETER, septembre 2003, “Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes”, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. p 81.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Mardi 26 septembre 2006 2 26 /09 /2006 14:51

 

Avant d’aborder cette première partie, il me faut tout d’abord avertir le lecteur de ma démarche. Il est banal et en même temps nécessaire de préciser la nature extrêmement complexe de la réalité sociale en général et plus précisément de celle abordée à travers ce mémoire. L’évocation du conflit Nord Irlandais ne se fait que rarement sans tomber dans des lieux communs d’une vision très simplifiée, parfois manichéenne, relayée par les différents médias et portée par une conception plus générale et toute aussi simple que donne le sens commun de ce qu’est une situation de guerre. Ces conceptions simples « rêvées » ou, pour reprendre le terme de Benedict Anderson : « imaginées » (comme celle de « groupe homogéne » par exemple), existent cependant comme un carcan pré-établi sur lequel se greffent par la suite des situations sociales originales complexes qu’il nous est donné d’étudier. Il m’est apparu pertinent de démarrer ma réflexion à partir de ces différents lieux communs qui influent directement sur les populations étudiées (notamment à travers des politiques gouvernementales dites de mixité) et de remonter le fil d’une réflexion plus nuancée et complexe menée à partir d’observations et d’entretiens multiples et variés.

Il me faut aussi préciser l’usage de certains termes. Le terme « ethnie » est utilisé par bon nombre des anthropologues qui se sont penchés sur la question nord-irlandaise afin de décrire les deux communautés qui entrent dans le conflit (catholique et protestante). Si l’on entend le terme ethnie comme un groupement humain qui posséde une structure familiale, économique et sociale homogéne et dont l’unité repose sur une communauté de culture revendiqué, on peut considérer que l’on a deux groupes ethniques en Irlande du nord. L’utilisation des termes catholique et protestant pour nommer ces deux ethnies renvoient à des réalités bien plus larges et complexes que leur simple dimension religieuse. De plus, la société Nord-irlandaise est bien-sûr plus complexe que le schisme ethno-sectaire : Catholique/ Nationaliste/ Républicain et Protestant/ Unioniste/ Loyaliste mais reste cependant un outil analytique pertinent puisqu’il recouvre d’une certaine manière la majorité de la population.

 

 

 

 

I)                  La guerre civile : submersion en eau « trouble »

On ne peut évoquer la question de la mixité en Irlande du nord en éludant le conflit qui déchire cette province depuis des décennies et encore aujourd’hui. En effet, le type de pratiques mixtes étudiées dans ce mémoire ne sont pertinentes que dans leur mise en regard avec les pratiques sociales de division ethnique, plus répandues et le plus souvent instituées. Nous verrons dans cette première partie les grands traits qui caractérisent le conflit civil et la division ethnique en Irlande du nord.

 

 

 

 

A) De la mémoire : « The Background » l'éternel recommencement

1)     L'Histoire : état des lieux

a)      La place de l'Histoire

 

Le dramaturge Irlandais Oscar Wilde a déjà fait remarquer que les Irlandais ne devraient jamais se souvenir de l’Histoire de l’Irlande, et que les Anglais ne devraient jamais l’oublier.[1] On a malheureusement rarement suivi son conseil et les Irlandais aujourd’hui excellent dans cet exercice de mémoire des batailles sanglantes d’autrefois. Cela peut avoir quelque chose de surprenant pour le visiteur qui s’aventure dans les contrées du “Dark North”. L’histoire y est effectivement vivace, on célèbre aujourd’hui ces batailles ayant eu lieu il y a des siècles et on ne se lasse pas de les conter et de les chanter encore et encore. La raison en est que pour beaucoup d’irlandais, le conflit qui existe aujourd’hui est la continuité de celui qui commença il y a huit siècles.

L’histoire prend en effet une place capitale dans la constitution des identités nationales irlandaises et britanniques jusque dans la vie quotidienne de ses ressortissants. En Irlande du Nord, l’histoire est partout, elle est constamment rappelée à l’œil et aux oreilles du visiteur, déclinée de différentes manières. On célèbre chaque année les deux fêtes nationales, le 17 mars : la St Patrick, celle des irlandais. Ce saint  qui libéra l’île d’Irlande de ses serpents et acheva de 456 à sa mort en 490, l'évangélisation des Gaëls. Les protestants loyalistes quant à eux célèbrent le 12 juillet la victoire de William d’Orange sur James II au cours de la bataille d’Aughrim et de la Boyle en 1689 et 1690. Il peut paraître surprenant de voir aussi célébrée chaque année la bataille de Bosworth où Henry VII a vaincu Richard III au 15e siècle et bien d’autres… L’histoire prend même parfois une dimension mythique lorsque les populations se l’approprient en la contant et en l’intégrant à leur vie personnelle : on peut facilement rencontrer des descendants de Patrick Murphy (nom qui est par ailleurs très répandu en Irlande) l’homme qui guida St Patrick en haut de la montagne d’où il implora dieu de libérer l’Irlande de ses serpents. Freargal Cochrane explique qu’« en Irlande, l’histoire s’est assimilée à la mythologie au point que l’on considère William comme un sauveur qui s’est introduit au pays pour libérer les protestants irlandais des griffes démoniaques du roi catholique James ».

Pour mieux comprendre l’évolution du conflit aujourd’hui il est important de connaître la naissance historique de celui-ci. Pour cela, j’effectuerai ici un survol rapide de ce qui amène à la création de cette entité particulière qu’est l’Irlande du nord à travers une trame simplifiée des différentes périodes historiques qui la concerne[2]. Dans un premier temps, l’Irlande était une île entière dominée par l’Angleterre, Etat très puissant et possédant un empire colonial considérable.

L'Irlande du Nord est aussi appelée l'Ulster dont elle comprend six (Antrim, Armagh, Derry, Down, Fermanagh, Tyrone) des neuf comtés historiques, les trois autres (Donegal, Monaghan et Cavan) faisant partie de la république d’Irlande. En fait, toute l'île d'Irlande quatre grandes provinces historiques: l'Ulster (Ulaidh) au nord, le Connaught (Connacht) à l'ouest, le Munster (Mumhain) au sud et le Leinster (Laighin) à l'est. La guerre d’indépendance, qui débute en 1919 (annoncée par d’autres mouvements tels le mouvement “Young Ireland” 1848 à la suite de la grande famine, la lutte pour le Home rule et la réforme agraire jusqu’en 1903) se conclue en 1921 par la négociation d’un cessez le feu et l’ouverture de négociations avec le mouvement républicain irlandais. Les Anglais proposèrent la création d'un Etat libre de 26 comtés au sud et d'un mini-Etat transitoire de 6 comtés au nord ( à 90% protestant) dont on discuterait le statut plus tard. Ils menacèrent de reprendre la guerre et de brûler toute l’Irlande en cas de refus. Le 6 décembre 1921, les négociateurs républicains signèrent le traité de partition de l'Irlande. C’est à ce moment qu’on assiste à la “création” pure et simple de cette province au statut indéfini qu’est l’Irlande du nord.

La partition donna lieu à une guerre civile dans les 26 comtés du sud entre ceux qui souhaitaient accepter l’accord de partition et ceux qui le refusaient. L'Armée républicaine irlandaise (l'IRA), qui veut réunir la province de l'Ulster (l'Irlande du Nord) à la république d'Irlande, intensifia sa lutte au point que l'armée britannique dut occuper l'Irlande du Nord en 1969. En 1972, le gouvernement de Londres décida de suspendre le gouvernement et d’abolir le parlement de Belfast, puis d'imposer la loi martiale. Les députés de Belfast vinrent siéger au parlement de Westminster; l'Irlande du Nord fut à nouveau entièrement liée au gouvernement central de Londres jusqu'à l'accord de 1998 sur l'avenir de l'Ulster.  Dans les premières années, la domination britannique est rude et les catholiques nord-irlandais qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone sont privés de la plupart de leurs droits. La scission de l’île est vécue par les catholiques du Nord comme un abandon. Ils se sentent sacrifiés au profit de l’indépendance de la République au sud. Les groupes terroristes et les polices paramilitaires se constituent au nord qui se posent en défenseurs des droits des catholiques discriminés. Nombre d’entre eux considèrent que la guerre d’indépendance n’est pas terminée, qu’il faut encore “libérer” les 6 comtés du nord. Alors commencent les “Bombing campaigns” on amène la guerre sur le territoire anglais. Au fur et à mesure des années, la démographie de l’Irlande du nord a changé. En effet, la population catholique s’est mise à grandir plus vite que la population protestante ce qui changea considérablement l’équilibre du conflit. La minorité catholique devient une « importante minorité » (de l’ordre de 45% de catholiques).  Aucune solution n’est trouvée pour stopper l’escalade de la violence alors on se lance dans la construction des “peace lines” qui sont l’expression physique de la séparation entre les deux communautés.

 

a)      Naissance de la société divisée

C’est le commencement de l’apartheid. A partir de là, les nord-irlandais vont construire un mode de vie entièrement basé sur la division du territoire et des populations. La société elle-même se développe, au fur et à mesure des années, autour et en fonction de cette dynamique. Elle fournit alors à ces habitants la possibilité dans pratiquement chaque moment de la vie sociale de vivre séparés, de ne pas avoir à se mélanger.

Dans le but d’instaurer des réformes jugées nécessaires dans les institutions britanniques, le parlement de Wesminster a adopté la Loi sur l'Irlande du Nord (la Northhern Ireland Act de 1998) destinée à redonner à l’Irlande du Nord son autonomie politique perdue. Le 10 avril 1998, à Belfast, un accord politique d’une importance capitale a été conclu sur l’avenir de l’Ulster. Cet accord, appelé l’accord de Belfast (The Belfast Agreement 1998) et qui a permis de bâtir un triangle de coopération inédite entre Belfast, Dublin, et Londres, lie non seulement le Royaume-Uni et les partis politiques d’Irlande du Nord, mais aussi la république d’Irlande.

L’accord prévoyait, dès février 1999, le rétablissement du parlement de l’Irlande du Nord réunissant pour la première fois loyalistes protestants et catholiques irlandais. Il prévoyait également la création du Conseil Nord-Sud pour développer des politiques communes entre les deux Irlandes, la création du Conseil Est-Ouest réunissant des représentants du Parlement britannique, du nouveau Parlement écossais et du nouveau Parlement nord-irlandais. En outre, l’accord qui, rappelons-le, lie aussi la république d’Irlande, prévoyait que celle-ci accepte de modifier sa constitution afin de ne plus formuler des revendications territoriales sur l’Irlande du Nord; néanmoins, la Grande-Bretagne ne s'opposerait pas à l'union entre le nord (Irlande du Nord) et le sud de l'Irlande (république d’Irlande), si telle était la volonté de la majorité de tous les Irlandais en Ulster, catholiques comme protestants. Sur le plan de la langue, Londres s’engageait même à promouvoir la langue irlandaise là où les Irlandais du Nord (surtout catholiques) le désirent, c’est-à-dire dans l’enseignement, les arts et la culture, les médias, l’usage tant public que privé, et à militer contre tout ce qui peut en restreindre l’emploi.

Malgré la séparation physique des communautés, cela n’empêche pas la violence et la haine sectaire de se perpétuer. L’apartheid amène à la méconnaissance de l’autre communauté et à la construction des stéréotypes et des légendes urbaines (appuyées par la tradition du « telling [3]») basés sur cette haine. Dans le même temps les polices paramilitaires profitent de la division du territoire pour se l’approprier et réclamer la “protection money”, terrorisant les populations et instaurant un climat de violence et de peur perpétuelle qui gangrène toute la société jusque dans ces expressions légales (police, appareil judiciaire...). Ce sont des groupes qui représentent certes une minorité de la population, mais qui restent très puissants et influent sur la société toute entière.

Lors du référendum de mai 1998, les Irlandais du Nord ont approuvé l’accord de Belfast dans une proportion de 71,1 %, les Irlandais du Sud, 94,4 %. De son côté, l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise, a fait savoir par voie de communiqué qu’elle ne rendrait pas les armes. Or, la question du désarmement de l’IRA a toujours bloqué l’avancée du processus de paix. L'accord de paix accorde un délai de deux ans aux paramilitaires pour restituer l'intégralité de leur arsenal.

Comme en fait foi la Loi sur l’Irlande du Nord (Northhern Ireland Act) de 1998, l’autonomie politique dont bénéficie, à partir du 2 décembre 1999, le nouveau parlement de l’Irlande du Nord demeure assez réduite. En effet, l'Assemblée irlandaise de 108 membres élus a l'autorité de légiférer dans des domaines limités concernant les affaires intérieures telles que la justice, l’éducation, la culture, l’administration locale, le patrimoine, le logement, la santé, l’agriculture. C’était en février 1999 que Londres devait transférer à l'Assemblée irlandaise ses pleins pouvoirs en matière d'administration, à l'exception de secteurs comme la défense, la police et la fiscalité. Depuis 1998, toutes les institutions prévues dans l'accord ont dû être mises sur pied, notamment la formation du gouvernement local (l’Exécutif) de l’Ulster, qui devait être composé de six à huit membres. Encore faut-il que les protestants et les catholiques puissent travailler ensemble. Déjà, lors de l'ouverture solennelle (en septembre 1998) de l'Assemblée autonome d'Ulster au château de Stormont, catholiques et protestants se sont chamaillés pour savoir si le drapeau britannique devait flotter sur le parlement et si les débats devaient être traduits ou non en irlandais.

A partir de là les catholiques et les protestants ont souvent été dans l'impasse. Il y a eu deux accords de cessez-le-feu, un accord de paix, la création d’un parlement biconfessionnel et d’innombrables crises politiques. En juillet 1999, il a été impossible de former un gouvernement mixte, ce qui a eu pour effet de geler le processus de paix pour un certain temps, les unionistes protestants ayant boycotté la séance qui devait, pour la première fois, voir entrer des ministres catholiques dans le gouvernement nord-irlandais. En fait, David Trimble, le chef du Parti unioniste d'Ulster, a rejeté le plan de paix en persistant à exiger un désarmement immédiat de l'Armée républicaine irlandaise (IRA); son acceptation du partage du pouvoir avec la branche politique de l'IRA, le Sinn Fein, était à ce prix. Pourtant, l'accord de paix d'avril 1998 — appelé l’accord du Vendredi saint — prévoyait initialement que le désarmement n'interviendrait qu'en mai 2000, plus d'un an après la mise en place des nouvelles institutions. Mais l'IRA a refusé de déposer les armes tant que le gouvernement ne serait pas formé et a menacé de rompre le cessez-le-feu si les négociations n'aboutissaient pas. Un accord temporaire a été trouvé — le désarmement de l’IRA devait commencer dès la formation de l’Exécutif nord-irlandais — et le gouvernement nord-irlandais a été formé le 2 décembre 1999. Mais un peu plus de deux mois plus tard (le 12 février 2000), le gouvernement britannique adoptait au Parlement une loi suspendant temporairement les jeunes institutions en place en Irlande du Nord, en raison de l’absence (ou du commencement) de désarmement de l’IRA (pourtant prévue pour mai 2000). La suspension du gouvernement nord-irlandais signifiait que le gouvernement britannique reprenait la gestion directe de la «province» nord-irlandaise, comme il l’a fait quasiment sans interruption depuis 1972.


 

 

 

 

[1] COCHRANE Freargal, 2000, « Guerre et paix : l'évolution des relations ethniques en Irlande du Nord. » Chapitre 2, in M. Mc ANDREW,  F. GAGNON, «  Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées », Paris, Montréal : p 27.

[2] LECLERC, Jacques, 2006 « L?Irlande du Nord »,  L'aménagement linguistique dans le monde Québec, TLFQ, Université Laval.

 

 

 

 

[3] SHIRLOW PETER, septembre 2003, ?Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes?, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. 76-91.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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