1) Symboles et signes d’appartenance
a) Les symboles
Une des choses trés frappante en Irlande du nord est aussi la proximité ethnique et culturelle des deux groupes qui s’affrontent d’un point de vue extérieur et leur éloignement pourvu de barrières apparemment infranchissables de leur propre point de vue. En effet, il est difficile pour un étranger de faire la différence entre un catholique et un protestant, ils sont, à de nombreux égards extrêmement proches. Les nord-irlandais ne sont cependant pas de cet avis. Il y a selon eux des différences ethniques considérables entre leur deux groupes qui sont par la même incompatibles. On m’a même plusieurs fois fait part de différence de « race ». De nombreux mécanismes entrent en jeu dans la constitution de ces différences. Les moindres détails de la vie (manières de dire, manières de faire) participent de la distinction ethnique.
Les distinctions peuvent être de l’ordre biologique, physique : les protestants disent des catholiques qu’ils ont les yeux rapprochés et des cheveux bruns. Quand les protestants auront plutôt les cheveux clairs. De même certains comportements seraient aussi lié à l’appartenance ethnique comme en ce qui concerne les catholiques : l’appetit sexuel ainsi que certaines maladies qu’ils seraient les seuls à contracter. La façon de parler enfin, notamment la prononciation des « H » dépendrait aussi de l’appartenance ethnique.
Des éléments socialement construits participent aussi de ces mécanismes de la distinction comme le nom et le prénom que l’on porte : d’origine irlandaise (celtique) ou britannique. Mais aussi les symboles que chaque communauté s’est approprié comme : le drapeau (irlandais pour les uns, britannique pour les autres) que l’on voit flotter devant de nombreuses maisons et quartiers. La couleur verte, la harpe, la musique traditionnelle, Saint Patrick, le lys ainsi que les nombreux symboles tirés des légendes celtes sont réservés aux républicains irlandais. Le bleu, le blanc et le rouge (tiré de l’union jack, le drapeau britannique) et l’orange, les éléments de la royauté (couronne), le coquelicot, la main rouge sont les symboles privilégiés des loyalistes et milices paramilitaires protestantes. Tous ces éléments et symboles sont représentés sur les murs un peu partout dans les villes à travers les « murals[1] » ces peintures immenses qui délivrent l’histoire du pays, mais aussi des messages politiques et font usage de stelles commémoratives.
Ces éléments sont très nombreux et il me paraît difficile d’en faire une liste exhaustive, ce qui de plus, ne présenterait qu’un intérêt limité dans le propos qui nous occupe à travers ce mémoire. Je m’attarderai seulement sur le symbole de la main rouge de l’Ulster (The red hand of Ulster) car bien qu’utilisé essentiellement par la communauté loyalite et unioniste, c’est le seul symbole qui est aussi revendiqué par la communauté catholique, tout dépend qui en raconte l’histoire. Il en existe plusieurs versions « réactualisées », mais ce symbole trouverait son origine dans un mythe dans lequel deux chefs de clan faisaient une course à travers une étendue d’eau afin d’être le premier à toucher la terre et par cela-même se l’approprier. Réalisant que son compagnon de course était plus rapide et toucherait la terre le premier, l’un des chefs se coupa la main et la lança sur le rivage et de ce fait, s’appropria la terre avant que son adversaire ne puisse l’atteindre. Les catholiques conçoivent ce symbole comme représentant les neufs comtés de l’Ulster (la région irlandaise) tandis que les protestants la voit comme représentant les six comtés de l’Irlande du nord (comme province britannique).
Lorsqu’un catholique raconte l’histoire, c’est lui qui se coupe la main et remporte la terre et vice et versa si c’est un protestant. On peut voir le symbole de la main rouge sur de nombreuses peintures murales à Belfast mais essentiellement dans les quartiers loyalistes. Le message induit par l’histoire est plutôt clair comme me l’explique l’une des personnes catholiques que j’ai interrogée :
« Et bien, je crois que c’est plutôt clair. Ca veut dire que pour ces mecs ce n’est pas un probléme de se couper la main pour obtenir ce qu’ils veulent. »
« Ben, c’est la terre qu’ils veulent ! Tu vois, c’est toujours le même combat. "
Il est parfois surprenant de voir jusqu’où la division ethnique peut aller. Les actions quotidiennes les plus banales peuvent se transformer en acte politique, comme le simple envoi d’un courier par exemple. D. ( homme, protestant), travaille à Belfast mais vit avec sa famille dans le comté de Mayo en République d’Irlande :
« L’autre jour, j’étais à Mayo et j’ai voulu envoyer une lettre dans le nord. A la poste, au moment de prendre mon timbre, le mec me dit : « c’est pour envoyer où ? » Alors je lui répond : « c’est pour envoyer en Irlande du nord. » Alors il me dit : « je vous donne un timbre premiére classe [pour envoyer sur le territoire national] parce que le nord, c’est l’Irlande. » Alors je lui ai dit que non, que le nord c’était la Grande Bretagne alors il me fallait un timbre seconde classe ! Il n’a pas voulu. J’étais contrarié parce que mon courier allait mettre plus de temps pour arriver… Et puis, parce que l’Irlande du nord est britannique, il serait temps qu’ils l’acceptent quand même ! "
Comme le dit Elise Feron[2], chercheuse au centre interdisciplinaire de recherche à Paris : « Le conflit a vampirisé l’ensemble des pratiques sociales. Il est aisé aujourd’hui de déterminer l’appartenance d’un individu à une communauté à travers ses moindres habitudes quotidiennes. De l’équipe de football que l’on soutient en passant par la langue, le sport, l’instrument que l’on pratique ou le média que l’on regarde, lit ou écoute, le pub ou le magasin que l’on fréquente. Tout trahit l’appartenance à la communauté. Pour les membres des classes populaires en particulier il n’existe aucun endroit neutre où les individus des deux communautés pourraient se retrouver et construire un avenir commun. »
[1] Jarman Neil, 1998, « Painting Landscapes : the place of murals in the symbolic construction of urban space », in Buckley, Anthony. (ed.) Symbols in Northern Ireland. Belfast: The Institute of Irish Studies, The Queen's University of Belfast.
[2] FERON Elise, hiver 2000,“Irlande du Nord : une réconciliation incertaine”, Cultures et conflits, N° 40.
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