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Anthropologie du conflit nord-irlandais

Jeudi 5 octobre 2006 4 05 /10 /2006 19:28

On peut voir à travers l’exemple de l’Irlande du nord que la paix comme la guerre sont des constructions sociales, historiques et culturelles. Elles n’ont rien de « sauvage » ou d’incontrôlées. La paix est communément assimilée aux pratiques des civilisés quand la guerre serait au contraire du ressort des sauvages, la violence étant le fait des barbares. Les Barbares il faut le rappeler désignaient à l’origine pour les Grecs, tous ceux qui n’étaient pas Grecs, les étrangers. Ce qui choque n’est pas tant la violence elle-même mais surtout le fait qu’elle ne soit pas perçue de la même manière par ceux qui la produisent. La paix comme la guerre obéissent à des régles sociales particulières et dépendent de nombreux paramétres qu’il faut prendre en compte. S’il ne fallait citer qu’un exemple qui n’a pas été évoqué et qui reste pourtant tout à fait pertinent pour illustrer cette construction sociale, cela pourrait être que l’on doit « promouvoir » la paix comme la guerre. L’Irlande du nord en est un parfait exemple. Aujourd’hui entrent en concurrence deux forces distinctes avec des désirs différents pour l’avenir du pays. D’un côté, les forces paramilitaires qui vantent les mérites de la lutte armée et l’incompatibilité ethnique des deux groupes en présence, et de l’autre, les gouvernements et les organisations pacifistes qui tentent de démontrer les bienfaits d’une paix durable dans le respect des différences. Il est intéressant de voir que ces deux « forces » s’affrontent aussi sur un marché. Le gouvernement mobilise l’ensemble des médias[1] et produit des films publicitaires dans lesquels on peut voir par exemple un enfant catholique et un enfant protestant marchant main dans la main sur une plage tandis qu’une voix douce commente : « Peace is all we want » (« La paix est tout ce que nous désirons »). Les polices paramilitaires et les groupements terroristes utilisent très largement les murs de leurs quartiers pour se vendre, sur lesquels on peut voir peint les noms des « martyrs » morts pour la « cause », ou bien les noms des prisonniers politiques. Une peinture dans le quartier protestant de Shankill à Belfast vante les mérites de l’Ulster Defense Army (UDA : « Armée de Défence de l’Ulster ») et représente la main rouge, ainsi que la couronne britannique et il y est inscrit le slogan : « UDA, simply the best »[2] (« L’UDA, simplement les meilleurs ») on en viendrait presque à oublier qu’il s’agit d’un groupement terroriste tant le slogan peut faire penser à une publicité pour un banal produit ménager. La guerre comme la paix sont des constructions sociales qui bénéficient de tous les moyens que la société posséde pour en faire la promotion.

La conception de la Nation est différente selon les sociétés, leur Histoire et leur culture. La paix sociale prend des visages variés selon la constitution de ces mêmes sociétés. L’Irlande du nord fait face à un conflit d’une très longue durée avec une histoire très lourde de violence et de haine. On a vu que la division ethnique s’était insinuée dans les pratiques sociales à tel point qu’elle est aujourd’hui la structure de base de cette société. Le processus ne se renversera pas en un jour s’il se renverse jamais. On ne peut aller là-bas en allant prêcher le « vivre ensemble », ou « l’humanité » comme autant de recettes magiques et comme si les gens n’étaient pas capables de cicatriser leurs plaies d’eux-mêmes.

            Le conflit nord-irlandais a toujours été abordé dans ses expressions violentes et guerriéres. Cette vision quelque peu manichéenne de la société nord-irlandaise autour de la scission nette entre catholiques et protestants a longtemps laissé de côté les pratiques de mixité. Dans la perspective de résolution du conflit actuelle, les pratiques de mixités apparaissent comme le nouveau fer de lance du gouvernement britannique qui y voit une manière de contrer la division ethnique, mére de tous les maux des nord-irlandais. On comprend cependant ce qui a poussé les observateurs et chercheurs dans plusieurs disciplines y-compris la discipline anthropologique à se concentrer sur ce théme entre les années 1980 et 2000. Il fallait à ce moment dénoncer le drame qui se déroulait dans ce pays et briser le lourd silence qui l’entourait. Ces études cependant, malgré l’intention première de leurs auteurs, n’ont pas toujours conduit à une meilleure compréhension du conflit nord-irlandais mais souvent à des raccourcis erronés du type : Irlande du nord = guerre de religion.

Contrairement à ce qu’ont pu laisser entendre les récentes politiques publiques de mixité mises en œuvre en Irlande du nord, la mixité existe bel et bien dans ce pays. Elle se présente sous différentes formes et peut aller du simple contact verbal au mariage mixte en passant par la  courtoisie distante et l’utilisation dans l’intelligentsia terroriste. Elle n’est pas forcément l’ingrédient révolutionnaire qui ménera à coup sûr à la réconciliation sociale, mais elle permet tout de même des avancées certaines, et révéle des ressources insoupçonnées chez ces populations trop souvent analysées qu’en surface.

            La division ethnique et la haine sectaire ont été construites et elles peuvent donc être déconstruites. On voit que les individus, même si c’est de manière clandestine, arrivent à contourner cette division ethnique en développant des stratégies complexes quand ils le souhaitent ou qu’ils en ont besoin. Cela montre bien que la division ethnique conflictuelle n’est pas irréversible. On joue le jeu de la distinction en surface car c’est une nécessité sociale et pas parce qu’on la croit vraiment fondée. Les protestants disent des catholiques qu’ils ont les yeux rapprochés. Le racisme passe par des éléments tels que la disgrâce physique pour asseoir un fondement biologique à l’incompatibilité des races. Or, on peut facilement vérifier que les catholiques n’ont pas les yeux rapprochés. Il est intéressant de découvrir l’origine de cette légende que l’on m’a expliquée. On disait autrefois que les catholiques ne regardaient jamais les gens dans les yeux quand ils leur parlaient car ils étaient viles, menteurs et perfides. Ils n’étaient pas dignes de confiance. Cela aurait eu pour conséquence (ou origine ?) cette transformation physique. On voit ici la faiblesse du raisonnement raciste qui ne repose pas sur une assise bien solide. J’ai souvent pu vérifier cela sur le terrain, où il y avait un discours officiel, colporté par tous, mais qui était souvent dénié en entretien : « je sais que ce n’est pas vrai, mais… ». Il ne faut pas s’arrêter à cette face apparente que présente la haine sectaire mais chercher plus profondément les logiques bien plus complexes qui la sous-tendent. La pratique anthropologique permet cette analyse toute en nuance.

On pourrait s’interroger sur le choix de ce plan qui peut sembler tortueux. Il peut être lu sous plusieurs angles. Tout d’abord, dans les grandes lignes d’une vision diachronique de la société nord-irlandaise, la division ethnique et ses conséquences violentes ou silencieuses en premier plan puis, un chemin vers la paix à travers la mixité ethnique. Ensuite sous un angle politique, en suivant l’ordre des différentes évolutions des politiques publiques instaurées par les gouvernements afin de résoudre le conflit et qui passent par en premier lieu par : l’instauration de la division ethnique dans l’urgence de la situation, puis par une politique du silence (l’oubli et le pardon), et enfin, par l’instauration de pratiques mixtes. Enfin, ce plan tel qu’il est présenté ici respecte l’ordre logique de l’apparition des faits dans ma pratique de terrain au fur et à mesure de la maîtrise de mon sujet, mais aussi de l’instauration d’une relation de confiance avec mes enquêtés. Il y a les choses qui « sautent aux yeux », les premières choses que l’on voit, que l’on entend. Et puis, la découverte que des choses nous sont cachées et que la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. Enfin le  dévoilement de certaines de ces choses passées sous silence qui permet de comprendre un peu mieux la situation première qui nous avait sauté aux yeux.

Le 22 mai 2006, l’Assemblée d’Irlande du nord n’a pu aboutir à la constitution d’un pouvoir Exécutif commun. L’Assemblée sera dissoute le 24 novembre 2006 si aucune solution n’est trouvée d’ici là. La relance du processus de paix se fait doucement, et pour l’instant, l’on ne compte pas d’avancée majeure dans sa résolution. Les émeutes de Dublin à la suite de la « Love Ulster parade »[3] le 24 février 2006 démontrent que la situation reste tendue. Les sentiments restent encore trop amers.

On peut se demander comment évoluera ce conflit dans les années à venir. En effet, c’est un moment historique qui approche pour l’Irlande et la Grande Bretagne autour de l’Irlande du nord. La population catholique grandit invariablement plus vite que la population protestante à l’intérieur de la province et la dépassera sans doute dans les années à venir. Comme on l’a vu, l’élément démographique est ce qui conditionne, en théorie, l’évolution politique et territoriale de la province. Il est inscrit dans la constitution irlandaise et britannique que le jour où la population catholique dépassera en nombre la population protestante en Irlande du nord, l’Irlande du nord devra être « rendue » à l’Irlande. On se doute que dans la réalité les choses ne sont pas aussi simples. Cependant on sait aujourd’hui que ce moment approche invariablement. Que se passera-t-il alors ? S’il y a un référendum, que révélera-t-il sur le désir national des nords-irlandais ?

Compte tenu du temps limité que nous avions pour réaliser ce travail de recherche et de la taille écrite réduite auquel il doit être circonscrit, on ne peut s’attarder trop longtemps sur certaines questions ni exploiter l’ensemble du travail de terrain pleinement. De plus, le théme abordé ici est tellement riche et large qu’il prendrait toute une vie et peut-être plus pour en réaliser une étude la plus pertinente possible. Cependant, il semble que ce travail a pu éclairer certaines zones d’ombre du conflit nord-irlandais et répondre à certaines questions tout en ouvrant des perspectives plus larges.

 


[1] Voir annexes p 95.

[2] Voir annexes p 91.

 

[3] Des nords-irlandais Unionistes sont venus à Dublin afin de manifester et de faire entendre leur : « amour de l’Ulster britannique ». Cela n’a pas été du goût de certains dublinois qui l’ont vecu comme une provocation et la manifestation unioniste a rencontré alors qu’elle avait à peine commencé, des milliers de membres du Sinn Fein venus pour une contre manifestation. Cela s’est terminé le lendemain, après une cinquantaine d’arrestations et une vingtaine de blessés.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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