Présentation

Anthropologie du conflit nord-irlandais

Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:30

 

S’il existe un élément fort constitutif de l’identité ethnique, c’est bien la langue. La langue serait le premier marquage de la différence, comme premier élément d’expression d’une culture particulière. La langue nationale en Irlande est le gaélique irlandais, mais la langue la plus utilisée reste l’anglais. Comme l’explique Brigitte Dumortier dans son article « Le Gaeltacht : un espace protégé [1]», à la différence de bon nombre de nationalismes européens, le nationalisme irlandais avant la première guerre mondiale,  ne reposait pas sur un fondement linguistique solide. Si la langue irlandaise avait survécu aux Lois Pénales de 1695  elle avait succombé à la grande famine (1845 – 1850) qui toucha plus fortement la paysannerie des périphéries insulaires et péninsulaires qui s’exprimaient essentiellement en gaélique irlandais. Cependant, un sentiment d’appartenance celtique fut à côté de la revendication foncière et de l’attachement au catholicisme, un des moteurs de la lutte pour l’indépendance et la résurrection et survie de la langue irlandaise un des défis de l’Etat Libre. L’irlandais se sépare en dialectes méridionaux (E. Munster, W. Munster) et dialectes septentrionaux (Ulster et Connacht). Dumortier s’appuie sur un recensement de la population effectué entre 1981 et 1991. Elle précise : « Les données linguistiques sont difficiles à interpréter car le nombre d’irlandophones correspond au nombre de personnes ayant répondu positivement à la question : « parlez-vous irlandais ? », ce qui recouvre une grande variété de degrés de compétence et de fréquences d’utilisation. »[2] D’après les statistiques citées par B. Dumortier,  l’Irlande prise dans son ensemble (Irlande du Nord comprise) compterait au sens strict (irlandais comme langue de communication quotidienne) 60 000 irlandophones sur une population totale d’environ 3.7 millions d’habitants. Avant l’indépendance, l’irlandais était considéré par la bourgeoisie protestante d’ascendance anglaise comme la « quintessence de l’irlandité » qui profitait de la « mode celtique » qui envahissait toute l’Angleterre. Par contre pour la paysannerie catholique de souche irlandaise l’usage de l’irlandais était associé « au retard économique et à l’infériorité sociale »[3]

Aujourd’hui pour ce qui concerne l’Irlande du nord, l’irlandais est une langue très minoritaire et reste le fait de la population catholique la plus rattachée à ses racines irlandaises. Cependant pour certains groupes, le gaélique reste bien l’essence même de l’irlandité et les membres de l’IRA pour ne citer qu’elle, s’expriment en irlandais, et l’utilisent non seulement pour affirmer leur différence (avec les protestants) mais aussi comme une sorte de code.

M. (Homme, catholique, 26 ans) raconte :

 

«  Quand j’étais petit pour aller à mon école je devais traverser une ligne de paix à pied. Il y avait là les militaires (britanniques) qui gardaient les barriéres tu vois et qui devaient me fouiller à l’aller et au retour… Je me souviens que ça me contrariait beaucoup parce que ça prenait du temps et que du coup je devais me lever plus tôt car je traversais le barrage. Généralement il y avait deux militaires et c’était souvent les mêmes. J’avais juste 10 ans je crois et ils se moquaient de moi. Un jour je me rappelle, il y en a un qui m’a dit « tiocead arlar », ils rigolaient, ils disaient d’autres mots en irlandais tu vois et puis il disaient « tiocead arlar ! mon cul ouais ! vous pouvez toujours attendre ! » Et en fait, je ne disais rien, parce que je ne comprenais pas ce qu’ils me disaient tu vois ! La honte ! Tu sais ce que ça veut dire « tiocead arlar » toi ? Et bien ça veut dire « Our day will come » (notre jour viendra) en irlandais et c’est la phrase préférée de l’IRA à chaque fois qu’ils font une déclaration, ils terminent par cette phrase. Je n’ai compris que plus tard que c’était ce qu’ils me disaient… J’avais compris qu’ils se moquaient de moi mais je ne savais pas à quel propos… »

 

 

On pourrait penser, toujours dans le cadre de l’apréhension des pratiques mixtes, que le fait de parler la langue de celui qui appartient à l’autre communauté serait un pas décisif dans la compréhension voire dans l’acceptation de la culture et de la différence de l’autre. On voit ici qu’il n’en est rien. Il s’agit bien d’une pratique mixte (une rencontre répétée de représentants des deux communautés à la traversée d’une même barrière pendant des années) et d’un dialogue. Il ne faut pas considérer obligatoirement la fouille de l’individu comme une pratique obligatoirement dégradante et humiliante. La chose qui le dérange, c’est le fait que cela prenne du temps et qu’il doive alors se lever plus tôt le matin. En effet, la fouille fait partie du quotidien, il voit les autres catholiques traversant la ligne de paix subir le même contrôle, il a toujours vu cela, il s’agit pour lui d’une opération des plus banales. Il n’a que 10 ans et n’extrapole pas à ce moment cet élément à des considérations politiques comme l’occupation illégitime de son territoire par une force militaire extérieure.

Le récit de cette rencontre traduit un double échec de la pratique mixte à travers notamment la maîtrise de la langue. Tout d’abord, les militaires britanniques parlent au moins quelques mots d’irlandais qu’ils utilisent pour s’adresser à M. car ils estiment que celui-ci parle obligatoirement cette langue puisqu’il est catholique (ce qui n’est pas le cas). Ils choisissent une expression particulière « tiocead arlar », utilisée par l’IRA, à la limite du cri guerrier (« Notre jour viendra » : sous entendu, le jour où nous vaincrons). Ils partent alors du principe que M. connaît obligatoirement cette expression et par là même le rapproche du stéréotype : catholique = terroriste, alors même qu’il a 10 ans. L’effort de communication échoue dans un premier temps car, M. ne parle pas irlandais (ce qui est sensé être « sa » langue) alors que les militaires britanniques la parle (alors que c’est celle de l’ennemi). Ensuite, s’ils lui parlent irlandais, ce n’est pas pour lui témoigner de la sympathie ou du respect mais pour se moquer de lui et lui rappeler que ce sont eux qui détiennent le pouvoir dans son pays.


[1] DUMORTIER Brigitte, 1999, « Le Gaeltacht : un espace culturel protégé », in Joël Bonnemaison, Luc Cambrezy, Laurence Quinty-Bourgeois (sous la direction de), « La nation et le territoire. Le territoire, lien ou frontière ? Tome 2 », Paris, L’Harmattan : 75-81.

[2] Ibid, p 76.

[3] Ibid, p 79.

 

 

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:32

      

Le conflit peut se décliner sous de nombreuses formes. Et sa construction se fait parfois dans des domaines ou à des moments auxquels on s’attend le moins.

B. (Homme, catholique) :

« Je me rappelle, pendant un lock-in, je me suis retrouvé dans ce pub, c’était vraiment trop étrange. Il y a ce mec qui est rentré, un loyaliste. Je l’ai reconnu parce que j’avais vu sa photo dans les journaux. Mon père avait traqué son père pendant des années, il était dans l’UVF mais il avait été tué par l’IRA avant qu’il n’ait pu l’arrêter. Je peux te dire quand je l’ai vu, je me pissais dessus ! Il est venu s’asseoir à côté de moi et il a commandé une pinte, et puis, il en a pris une deuxième. Il m’a demandé comment je m’appelais. Je lui ai dit et puis, il a commandé une pinte pour moi aussi… Je ne disais rien. Et puis, il a commencé à me parler en irlandais… Je ne comprenais rien à ce qu’il disait… Il m’a dit : « regardes-toi, sale fenian, tu peux même pas parler ta propre putain de langue ! » Je lui ai demandé où il avait appris à parler si bien la langue des fenians, et il m’a dit : en prison. Il en était sorti il n’y a pas longtemps. Et en fait, tu sais ce qu’il m’a dit, je te jure, il m’a dit : « il faut bien connaître son ennemi pour mieux le combattre » je te jure c’est ce qu’il a dit. En fait, il y a pas mal de loyalistes qui parlent irlandais… Oui, oui, ça arrive… Il faut qu’il soit parfaitement bilingues pour les infiltrations ou se genre de trucs… »

             Le conflit ne s’illustre pas seulement à travers une suite de violences sans dicernement même si c’est parfois le cas. On voit ici qu’il peut s’exprimer sous des formes plus subtiles et complexes. Toujours dans le registre du rapport à la langue, on voit ici que le loyaliste auquel B. fait allusion parle couramment irlandais, ce qui selon lui, n’est pas surprenant. Mais si cet homme maîtrise la langue des « fenians » c’est dans un but gerrier clairement exprimé : « il faut bien connaître son ennemi pour mieux le combattre ». On voit ici que la pratique de la langue s’inscrit dans une stratégie conflictuelle calculée. Cela peut aussi être un des éléments qui peuvent expliquer la longue durée de ce conflit nord-irlandais. La subtilité des attaques et des pratiques des différents participants sur le terrain et à l’échelle politique, comme autant de mouvements des piéces sur un échiquier.

 

            Il y a un événement que l’on m’a raconté plusieurs fois dont je n’ai pu trouver aucune trace et donc, dont je ne peux en aucun cas infirmer ou confirmer la véracité. Cependant, l’intérêt ici n’est pas de savoir si cette histoire est vraie, mais d’en dégager le sens et ce qu’elle nous révéle sur l’état d’esprit des personnes qui y croient. Il s’agit de « la rencontre ». Dans les années 1980, les dirigeants de l’UVF et de l’IRA se seraient rencontré, dans un pub, afin de discuter de l’évolution de la situation dans le pays, et notamment de la division du territoire. La population catholique ayant fortement augmenté et débordant ses « peaces lines », l’IRA aurait donc négocié une redistribution du territoire. A savoir qu’à la distribution (division) du territoire correspondent aussi des enjeux économiques. Si cette histoire de « la rencontre » peut paraître étonnante pour certains, elle ne l’est pas pour la plupart des individus qui me l’on racontée, ou à qui j’ai demandé leur opinion. La durée du conflit se serait selon eux, accompagné d’une irrepressible corruption des mouvements paramilitaires. La « cause » des uns ou des autres, serait aujourd’hui souillée par des entreprises « mafieuses » motivées par l’appât du pouvoir et du gain. Les politiques publiques de résolution du conflit qui ont déçu de nombreux nord-irlandais, ont répandu l’idée parmi eux que tout pouvait se « négocier » ( en référence à l’ Accord du vendredi saint de 1998).

Certaines personnes ont en effet intérêt à ce que le conflit perdure, en tout cas, comme il est aujourd’hui. Cette situation de semi-chaos social leur permettrait de se maintenir à une place importante dans la société, et de légitimer dans certains cas des pratiques douteuses. Des économies paralléles et des modes de vies se sont effectivement construits en fonction du conflit. Une personne que j’ai pu interroger qui a pendant plusieurs années « travaillé[1] » pour l’IRA m’a confié que son engagement envers cette organisation n’était pas politique. D’autres éléments entraient en jeu dans sa décision comme : le désir de protection, celui de devenir à son tour un « dur » et de gagner de l’argent rapidement. Ce genre d’engagement ne se rompt cependant pas aussi facilement qu’un contrat d’embauche et entraîne de lourdes conséquences.

Il faut cependant nuancer ce propos. Il est certain que les différentes organisations paramilitaires ont été souvent mêlées au cours de l’histoire à des affaires criminelles sans lien direct avec la situation politique : trafic de drogue, braquage de banque… Mais cela, ne suffit pas à expliquer la perpétuation du conflit nord-irlandais qui est activé par de nombreux mécanismes, comme on l’a vu dans la premiére partie.


 


 

[1] Cette personne ne s’est jamais définie comme ayant « fait partie de l’IRA », ou comme étant membre de l’organisation.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:37

a)       Construire la paix 

          La situation nord-irlandaise aujourd’hui est particulière. En effet, il s’agit d’un pays qui apprend à construire la paix. Qu’est ce que la paix ? A chaque pays correspond une forme de paix spécifique qui dépend de son histoire, de sa culture et de sa construction sociale. La paix dépend aussi de la perception que les individus se font de l’idée de Nation et de celle d’identité. Ce qui rend la situation de l’Irlande du nord pertinente, c’est qu’aujourd’hui ses ressortissants ne sont pas en train d’essayer de revenir à un état de paix antérieur qui aurait été perturbé par un événement particulier, mais bel et bien de construire un état de paix nouveau pour tous. Le conflit, comme on l’a vu plus haut, est premier dans la constitution même de la province. La dichotomie du conflit est infiltrée dans les moindres éléments qui constituent la vie sociale. Une vie sociale qui se conçoit autour de l’appartenance à l’une ou l’autre communauté. Les efforts en matiére de politique publique afin d’améliorer la mixité sociale se heurtent à la conception même de l’identité britannique qui reste floue et qui s’appuie sur des communautarismes forts. Les institutions entretiennent la distinction ethnique.

          Cette dichotomie du conflit étant la seule référence pour les nords-irlandais elle leur sert alors de base pour construire un nouveau mode vie qui se veut pacifié. En d’autres termes, on conserve la distinction ethnique, mais elle devient un élément positif dans une redéfinition des relations sociales au quotidien.

          La rencontre entre deux personnes en Irlande du nord, comme on l’a vu est un moment extrêment critique dans la relation sociale. C’est le moment où l’on découvre l’appartenance communautaire de chacun, appartenance qui va par la suite définir l’issue de cette rencontre. Une des personnes que j’ai interrogée, M. m’expliquait qu’il n’avait aucun probléme avec les protestants, qu’il en comptait d’ailleurs un certain nombre parmi ses amis. Mais il m’expliqua aussi que pour lui, définir l’appartenance communautaire d’une personne qu’il rencontrai pour la première fois était essentiel. Je lui demandai pourquoi :

M. (homme, catholique) :

« Et bien, parce que, tu vois, si le mec est protestant, je ne veux pas risquer de lui dire quelque chose de blessant. Comme j’aime bien les protestants, je ne veux pas les vexer tu comprends ? »

           Je lui ai donc exprimé mon incompréhension, car, comment risque-t-il de dire quelque chose de blessant si, comme il me l’a précisé auparavant, il n’a pas de griefs contre les protestants en général ? Il n’aurait donc pas besoin de « faire attention » à ce qu’il dit et donc, pas besoin de savoir à qui il s’adresse. La conversation a alors tourné en rond, car cette fois c’était lui qui ne comprenait pas ce que je voulais dire. Pour lui, le fait de « ne pas vouloir les vexer » est bien la preuve qu’il a de bonnes relations avec eux. De plus, ma question était bien sûr stupide. Il y a tellement de choses qui sont considérées comme « vexantes » ou comme des « provocations » en Irlande du nord, qu’il faut effectivement faire très attention à ce que l’on dit ou fait si l’on veut conserver de bonnes relations avec les individus de l’autre communauté, voire même avec la sienne. J’en ai fait moi-même l’expérience par la suite. Dans l’imaginaire des individus en Irlande du nord les moindres détails de la vie quotidienne prennent une dimension politique, même si ce n’était pas l’intention de leur auteur. Cet imaginaire est très largement renforcé par la « tradition du telling ». En effet, en Irlande on ne « dit » pas les choses, on les « raconte ». Absolument tout se raconte et prend alors une dimension mythique.

 

           Cet exemple illustre l’argument evoqué plus haut. On conserve des pratiques héritées du conflit, celles de la différenciation ethnique, mais cette fois-ci, non pas pour fuir son interlocuteur ou l’affronter dans une relation conflictuelle mais pour nouer un lien social pacifique avec celui-ci. Il s’agit bien de la mise en « positif » de ces pratiques.

          Certes, les événements violents continuent d’exister et ravivent les tensions sectaires à chaque fois qu’ils se produisent. Mais les stratégies de dépassement de la division ethnique que développent la majorité des individus si elles n’en changent pas les termes généraux, remplacent les signes « moins » par des signes « plus » dans l’équation que constitue ce conflit nord-irlandais et participent en cela à sa résolution.  

Phase 1 : ( - Histoire) + ( - histoire) + ( - division ethnique : lignes de paix, ségrégation, écoles confessionnelles) = ( - haine sectaire, violence) + (- pratiques mixtes)

Phase 2 : ( - Histoire) + ( + politiques publiques de mixité) + ( + communautarisme) =    ( + stratégies d’évitement et contenance) + ( + pratiques mixtes)  

            Dans la Phase 1 : on retrouve dans la premiére moitié de l’équation l’Histoire, celle du pays dans un premier temps, qui agit dans le cadre du conflit comme un élément négatif (c’est l’Histoire de la guerre). Le second élément est l’histoire personnelle des nord-irlandais fortement teintée de violence pendant la période des « troubles » avec les nombreuses campagnes d’attentats qui est aussi un élément négatif. Le troisiéme élément négatif est celui de la division ethnique qui se crée autour du conflit et va de pair avec la ségrégation, la création d’interface et de légendes urbaines. Cela donne lieu dans la deuxiéme moitié de l’équation à la combinaison de la haine sectaire avec l’usage négatif des pratiques mixtes.

            Dans la Phase 2 :  Dans la première partie de l’équation l’élément historique est conservé (puisqu’il ne peut pas changer), par contre l’histoire personnelle a disparu, notamment avec les campagnes d’attentat. Les politiques publiques de mixité apparaissent comme un élément positif, car malgré leurs limites, le simple fait de les entreprendre est un signe d’amélioration (qui n’était pas envisageable dans la phase 1). La division ethnique est remplacée par le communautarisme britannique. Dans la seconde partie de l’équation on voit que la reproduction de la haine sectaire et des violences laisse la place aux stratégies d’évitement et de contenance. Et enfin, que les pratiques mixtes sont envisagées dans un angle positif.

            Il faut bien évidemment nuancer ces équations qui ne sauraient en rien « résoudre » le probléme nord-irlandais. Il s’agit seulement d’un outil méthodologique permettant de mieux comprendre (notamment en les mettant sur une même ligne) les différents éléments analysés dans ce mémoire, ainsi que leurs articulations et leurs rapports. Eléments qui ne sauraient prétendre à une définition exhaustive de la société nord-irlandaise. Il me semble cependant qu’ils permettent d’éclairer certains points restés dans l’ombre, et par là même d’enrichir certaines notions dans un regard nouveau.

            Ensuite, cette équation n’est pas à envisager obligatoirement dans une dimension diachronique, en effet, il y a aujourd’hui des groupes de population en Irlande du nord qui vivent encore la phase 1 (ceux qui se disent en « état de guerre » et n’envisagent la relation inter-ethnique qu’à travers un rapport de force) et la phase 2 existait déjà pour certaines catégories de personnes dans les années 1970 (le mouvement des droits civiques, ainsi que les nombreuses marches pacifistes mixtes en sont un exemple).

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:44

Les nords-irlandais sont des funambules marchant comme un seul homme sur un fil qui relie la guerre à la paix. Ce fil existe bel et bien comme une ligne de conduite à suivre afin de mener à une amélioration de la situation politique et sociale. Des événements se produisent, certains font tanguer le fil dangereusement, d’autres le stabilisent. C’est une situation d’équilibre fragile qui menace de faire tomber le marcheur à chaque instant. Mais ce marcheur désire sans aucun doute se rendre de l’autre côté, et il utilise pour cela des techniques afin de conserver son équilibre.

 

En observant de prés les moments de mixité, on peut voir toutes ces précautions prises à chaque instant par les individus afin d’éviter la petite étincelle qui mettrait le feu à une situation sociale qui reste oh combien explosive. Lorsque j’étais à Belfast, j’ai pu assister à une tombola, pour un club de golf. Le golf est un sport très répandu en Irlande et une proportion égale de catholiques et de protestants participait à cette tombola. Parmi les lots à gagner se trouvait un maillot de football signé par les joueurs des Celtics, l’équipe que supporte les catholiques d’Irlande du nord (alors que les protestants supportent les Rangers). Le sport joue bien sûr un rôle symbolique très important dans l’exacerbation des identités ethniques et les éléments conflictuels qui s’y rapportent. Pendant la tombola, alors que tous les autres lots étaient étalés aux yeux de tous, celui-ci était caché dans une poche. Et la personne qui l’a remporté, une catholique fan des Celtics est venue chercher son lot rapidement, sans soulever le même tonnerre d’applaudissement que les gagnants des autres lots. Lorsque je lui demandai de me montrer son maillot, elle m’a expliqué qu’elle ne pouvait pas le sortir de la poche car sinon, cela serait vécu comme une provocation et un manque de respect par les personnes protestantes dans la salle. De même, il y avait aussi un week-end à Dublin à gagner. C’est une protestante qui l’a remporté et cela n’a pas été sans soulever de grands éclats de rire. Comme je ne comprenais pas, on m’expliqua que c’était parce que cette personne n’avait jamais mis les pieds à Dublin et qu’il était un peu ironique qu’elle remporte ce prix. Lorsque je posais trop de questions « gênantes » à propos de dessins dans les toilettes mentionnant l’IRA et l’UVF on m’intima le silence, il ne fallait surtout pas prononcer « ces mots là » ici. Ces gens semblaient marcher sur des œufs, il ne fallait pas perturber cet équilibre fragile en amenant des questions politiques sur le tapis.

 

La définition des appartenances ethniques reste la même. Les catholiques continuent de supporter les Celtics, les protestants les Rangers. Il est très drôle de voir qu’une protestante remporte un week-end à Dublin. Les deux communautés en présence restent les mêmes, on appartient toujours à l’une ou à l’autre et donc à tous les éléments qui s’y rapportent mais on les manie avec une infinie précaution.

 

Cette attitude se retrouve aussi dans la gestion des affaires publiques. Pour la Saint Patrick cette année, fête nationnale des catholiques nord-irlandais, la couleur verte a été interdite dans les défilés et à l’extérieur des pubs tout le long des célébrations. Elle a été jugée comme « offensante » aux yeux de la communauté protestante.

 

On voit ici comment se crée l’imaginaire national nord-irlandais. Il ne s’agit pas de créer une identité une et unique avec des éléments d’identification commun. On garde deux communautés distinctes, avec deux fêtes nationnales distinctes et les éléments ethniques qui servent à légitimer la position politique de chacun. La question de l’appartenance de la terre notamment est envisagée autrement selon cette appartenance communautaire. Le travail de pacification sociale se fait dans l’acceptation de la différence et le fait de ménager les suceptibilités de chacun.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Jeudi 5 octobre 2006 4 05 /10 /2006 19:13

 

 

 

a)       Les usages de l’humour et la tradition du « story-telling »

 

Les maux du corps, mais aussi, les maux de la pensée, les maux du social. Dans une société où, comme on l’a vu le silence est écrasant, comment parle-t-on des ces maux omniprésents ? Chaque société développe un type d’humour particulier, en relation avec sa culture. Devient cocace ce qui n’est pas habituel, ce qui est osé, ce qui est normalement tu… En Irlande l’humour et la tradition du story-telling, cette façon de raconter la vie comme une épopée épique, jouent un triple rôle.

 

Tout d’abord, on voit que l’humour permet de prendre du recul face à la situation conflictuelle. Dans une situation où tout devient rapidement dramatique, on se met à rire de choses qui à priori ne sont pas amusantes, notamment lorsqu’elles relatent un événement douloureux, ou violent. On arrivera cependant à y dénicher un élément cocace, qui permettra de repousser, du moins pour un temps la dimension grave de la situation. Au moment de Noël où la tradition du telling s’exprime encore plus fortement, dans une réunion familiale, on raconte des souvenirs. On se remémorent comment S. (homme catholique) s’est fait battre par des protestants au coin d’une rue parce qu’il était catholique quelques années aupravant. L’élément comique se trouve dans le fait que S. s’est retrouvé avec deux yeux au beurre noirs alors qu’il n’avait reçu qu’un seul coup de poing au visage. L’événement en lui même (le fait de se faire battre) est bien sûr tragique, et il a soulevé bien des inquiétudes lorsqu’il s’est produit, sur le coup. Mais quelques années après, pendant la veillée de Noël on préfére se rappeler de sa dimension comique, et éloigner du même fait la dimension traumatisante de la violence subie.

 

 

 

L’humour sert aussi largement comme élément de dédramatisation de la situation conflictuelle, rire du mal subi c’est le combattre. C’est comme faire un pied de nez et par là même prendre le dessus d’une situation sociale que l’on subit trop souvent. C’est une manière de tuer le sens premier que porte en lui l’élément dramatique qui est celui de la haine. Rire de la provocation ethnique, ou du racisme subi c’est le détruire. Ainsi par exemple, les catholiques s’appelent « Fenians » entre eux, et revendiquent même ce nom (nom qui porte une dimension raciste lorsqu’il est employé par un protestant). On rit de la mauvaise réputation que les nord-irlandais ont à l’étranger et on la change à son avantage.

 

Par exemple, lorsque B. avoue ne pas connaître tel jeu que pratique les petits enfants anglais on lui lance en rigolant : « Ha ! Mais c’est normal que lui il ne connaisse pas [ce jeu], il vient de Belfast, à cet âge là il apprenait à fabriquer des cocktails Molotov ! »

 

 

B. : « Tu sais, il y a beaucoup de gens dans le Sud (en Irlande) ou en Grande Bretagne qui ne veulent pas nous parler, ou qui nous traite de terroristes ! Ha la la, c’est comme ça qu’on est nous les nords-irlandais, faut pas nous faire chier ou ta maison va brûler ! (rires) Attention ! C’est n’importe quoi… (rires) mais bon, c’est utile de faire peur aux gens parfois, comme ça tu te fais moins emmerder! (rires) »

 

 

Lorsque l’irlandais entre dans le pub on lui dit : « Alors paddy, tu as faim ? Tu veux une patate ? » En référence aux deux famines provoquées par le « mildiou », la maladie de la pomme de terre qui avait ravagé les cultures et décimé les deux tiers de la population irlandaise du même coup. Si c’est un protestant britannique qui a lancé la joute, l’irlandais pourra lui répondre : « Toi, tu me dois des excuses pour huit cents ans d’occupation, alors tu ferais bien de commencer maintenant ! »

 

 

 

a)       L’humour comme satire de la société

 

 

Le rire enfin, permet d’exprimer des choses que l’on n’oserait pas formuler sérieusement, même si on les pense. C’est une véritable satire sociale. Lorsque des acteurs comiques se moquent de l’IRA ou de l’église catholique, cet humour prend presque une dimension politique courageuse. Ne rit pas de l’IRA qui veut, en tout cas, pas publiquement. Certaines histoires drôles révélent une analyse pertinente que les nord-irlandais font de leur propre société. Certaines que j’ai pu relever font souvent mention d’un « alien » un élément extraterrestre qui attérirait en Irlande du nord. Elles révélent en fait, la difficulté que les nord-irlandais ont à gérer les relations inter-ethniques.

 

 

En voici une version :

 

 

« A martian lands in northern ireland. He meets a man and tells him : « I’m a martian, i come to meet your people, people from earth. » The man looks at him and says « catholic or protestant ? ». The martian goes : « i’m a martian, i came to meet your people… ». The man says : « don’t want to know, don’t march in here ».

 

 

( Un martien attérit en Irlande du nord. Il rencontre un homme et lui dit : « je suis un martien, je viens pour rencontrer les hommes, les habitants de la planéte terre. » L’homme le regarde et lui dit : « catholique ou protestant ? » Alors le martien répond: « je suis un martien, je suis venu pour rencontrer tes semblables… » L’homme lui dit : « je ne veux pas savoir, ne marche pas ici.)

 

 

 

 

 

La traduction annule malheureusement l’élément comique qui réside dans le jeu de mot en anglais entre « martian » et « march in » qui se prononcent de la même façon. « March in » fait bien sûr référence aux nombreuses « marches[1] », ces défilés orangistes ou catholiques qui sont des marches militaires et qui ont pour but, d’exposer la force en matiére de ressource humaine que présente chaque communauté. Enfin, ces défilés entraînant souvent de graves violences, le gouvernement a tenté de les contenir en interdisant aux communautés de défiler dans les quartiers « appartenant » à la communauté adverse. Ces interdictions ont été presque à chaque fois transgressées. (Voilà pourquoi l’homme dit : « ne marche pas ici ».) Le deuxiéme effet comique réside dans le refus du nord-irlandais d’accepter l’alien, révélant par là-même son incapacité à pouvoir accueillir une troisiéme identité ethnique. Enfin, il s’agit aussi d’une critique de l’hospitalité des nord-irlandais.

 

 

L’humour et la tradition du telling permettent de contourner les régles nombreuses instaurées par la division ethnique et de dire, de raconter, ce qui est normalement tu.

 

 



[1] Voir annexe p 92.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus