Présentation

Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 10:53

 

a)       En regard du communautarisme britannique

Comme on l’a vu plus haut, les politiques gouvernementales en Irlande du Nord à partir des années 1970 tendaient vers une séparation des communautés, à la fois géographique avec la construction des « peace lines », et morale, avec l’acceptation d’une incompatibilité à la fois : politique, sociale et culturelle entre les deux communautés. En dehors de l’urgence même du conflit (évoqué plus haut) cela correspond aussi à l’idéal du systéme britannique qui conçoit l’identité nationale comme multiple. Il s’agit d’un Royaume Uni, constitué de quatre provinces plus ou moins autonomes et à l’intérieur duquel on conjugue deux identités, celle de la province à laquelle on appartient, et l’identité britannique.

Dans son article, John Crowley[1] analyse la portée symbolique et politique du sport professionnel. Il explique qu’ « au-delà de l’affrontement à certains égards factice entre peuples, le soutien commun à une équipe nationale est l’une des rares manifestations tangibles et concrètes d’une solidarité qui dépasse les distinctions géographiques et sociales. » L’Etat britannique coïncide avec une nation juridico-politique à laquelle on appartient comme citoyen britannique, à laquelle on peut même être rattaché –intellectuellement mais aussi sentimentalement- par le biais d’institutions communes comme le Parlement, le droit ou une certaine conception de la liberté. Mais appartenir à une nation, c’est également une relation affective, symbolique, culturelle à une histoire, un mode de vie, une langue. Or de ce point de vue - et l’Irlande du nord en est l’exemple le plus frappant de par sa situation conflictuelle exceptionnelle - aucune nation britannique n’existe. J.Crowley en déduit que « son passé impérial a doté le Royaume-Uni d’une conception originale de la citoyenneté qui attache à des statuts différents ses principales composantes institutionnelles. La représentation sportive est un révélateur du peu d’attachement identitaire à l’égard du Royaume-Uni au profit de ses nations constitutives, et des nombreuses cassures et reliefs qui parcourent les deux îles à l’histoire belliqueuse ».

East Belfast peinture murale représentant George Best le fameux footballer qui réunit les Nords-Irlandais autour d'un match de football.

La politique britannique face au conflit nord-irlandais a donc dans un premier temps tendu vers cet idéal communautaire, qui s’avére aujourd’hui avoir été un échec. De nombreux travaux de recherche ont été menés, à la demande de ce même gouvernement, afin de comprendre les raisons de cet échec. La majorité des études ont conduit à la conclusion que le conflit nord-irlandais était principalement dû à cette séparation communautaire qui avait conduit à un durcicement de la haine sectaire et des positions politiques diamétralement opposées. L’idée générale qui ressort de ces analyses et que l’on retrouve dans l’opinion « publique », est que si le conflit existe et perdure en Irlande du nord, c’est que les catholiques et les protestants ne se connaissent pas, et que s’ils en sont réguliérement venus aux mains c’est qu’ils sont aveuglés, inconscients de la réalité sociale de leur propre pays. Pour palier à cela, le gouvernement britannique a donc basé le processus de paix sur des politiques dites de  « mixité » et d’information qui seraient le nouveau césame de la réconciliation sociale.



[1] CROWLEY John, 1995, « État, identité nationale et ethnicité au Royaume-Uni », Anthropologie et Sociétés, volume 19, n°3 : 53-69.  

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Samedi 30 septembre 2006 6 30 /09 /2006 16:48

Comment comptabiliser les relations interethniques ? Le NISRA (Northern Ireland

 Statistic Research Agency), donne dans ses derniers rapports (basés sur des enquêtes effectuées en 2001) un total pour l’ensemble de la province de 43.8% de la population rattaché à la communauté catholique et 53.1% à la communauté protestante. Certains de mes enquêtés ont évoqué et insisté sur l’excellent rapport qu’ils entretenaient avec l’autre communauté et le peu de haine sectaire et de violence au sein de leur ville. On peut nuancer ce propos car, ces mêmes statistiques révélent pour les villes (de taille moyenne) dont sont issues ces personnes respectivement : ville 1 (A. catholique) 99% de population catholique, ville 2 (V. protestante) 95% de population protestante. On peut penser que le rapport de force interethnique est minimal dans ces villes, de même que les relations mixtes telles que je les ai définies plus haut.

 

          A l’inverse, des statisques révélant un rapport communautaire quasiment égal ne signifient pas pour autant un degré de mixité ethnique de qualité. La ville de Belfast par exemple, dans laquelle les deux communautés sont de proportion quasiment égale (avec une légére supériorité de la communauté protestante) est par ailleurs la ville dans laquelle on comptabilise le plus de « peace lines » et de quartiers « hermétiques » communautairement.

            Si l’on souhaitait déterminer une échelle de qualité des pratiques mixtes, le degré ultime en serait probablement le mariage mixte interethnique. On comptabilise aujourd’hui 2.3 %[1] de mariages mixtes en Irlande du Nord. Cela est très peu il faut le reconnaître, mais il faut cependant noter une évolution car avant 1991, les mariages mixtes n’étaient pas recensés compte tenu de leur quasi inexistence. Aujourd’hui, cette donnée rentre dans les statistiques.

            Il faut préciser ici que « mariage mixte » ne veut pas forcément dire « enfants mixtes ». En effet, la détermination communautaire étant comme on l’a vu plus haut, conditionnée par l’appartenance religieuse, on ne peut donc appartenir qu’à une seule communauté (dans l’absolu) puisque l’on ne peut avoir qu’une seule religion. Le plus souvent la religion est transmise par la mère (sauf exception) et le donné religieux va conditionner une bonne partie de l’éducation de l’enfant (qui rejoindra le plus souvent une école confessionnelle). On peut s’interroger sur la gestion de cette double identité par ces enfants issues de mariages mixtes dans une société conflictuelle.

B. (Homme, catholique) :

« Il y avait un mec dans mon collége qui était super nationaliste, je me rappelle, il arrêtait pas de traiter les prods de « Jaffas », « orangies »… Il avait des tatouages sur les mains, d’ailleurs c’est lui qui m’a fait les miens, qui veulent dire « Brits out » (les britanniques dehors)… Et en fait, j’ai appris plus tard que son père était protestant et qu’il bossait avec mon père dans la police ! »

          Ce jeune garçon dont B. fait mention, qui évolue pour sa scolarité dans un univers à forte identification communutaire (voir plus haut la description du collége) dans un désir d’intégration fait preuve d’un excés de zéle dans sa détermination à asseoir sa condition de jeune catholique. En effet, B. explique que les enfants issus de mariages mixtes sont souvent molestés (bullied) et la cible de moquerie. Il en a lui même fait les frais son père étant un « sell out » (vendu) puisque travaillant pour l’Etat britannique dans son expression la plus impopulaire auprés des catholiques, celle de l’autorité (la police). Il fallait donc compenser cette «impureté » ethnique par un comportement et un discours les plus communautaires possible.

Bien qu’existant aujourd’hui, le mariage mixte reste encore soumis à de lourdes pressions sociales, à l’intérieur des communautés respectives et des familles concernées. D. (homme, protestant) et M. (femme, catholique) mariés et parents de deux enfants témoignent de leurs difficultés conséquentes à leur engagement.

M : « Ses parents ( ceux de D.) n’ont jamais accepté que les enfants soient catholiques. Au début, ils ne voulaient même pas les voir. Aujourd’hui, ça va mieux mais ils continuent de les appeler les petits « fenians » ou les « free staters » et ça ne me plait pas vraiment ».

D : « Lorsque nous allons dans la famille de M., ils parlent tous irlandais dés que je suis là, tu vois, je ne comprends rien, et c’est une façon de m’exclure… T’imagines les repas de famille ! M. essaie de traduire mais, c’est pas vraiment pratique. Et puis, tu vois, c’est pas comme si ils ne parlaient pas anglais, tu vois, je veux dire, c’est leur première langue après tout ! »

Compte tenu de  ces difficultés et toujours dans le désir d’améliorer les pratiques mixtes en Irlande du nord, des études ont été menées, en interrogeant les personnes ayant contracté un mariage mixte ou souhaitant s’engager dans cette voie. On leur demandait s’ils estimaient que des aides et conseils devaient leur être proposés afin de faciliter leur démarche.[2]

C. ( 13 ans, Homme, protestant) issue d’une liaison mixte (père catholique, mère protestante, aujourd’hui séparés) me faisait part de son désir de changer de nom, de religion et donc de communauté à la suite des différentes deceptions dont il avait fait l’expérience à l’intérieur de la communauté protestante :

           C : « Je veux changer mon nom, je vais prendre celui de mon père ! Parce que j’en ai marre d’être protestant, je veux dire, c’est nul ! En plus le nom de mon père est bien plus cool, et les autres arrêteront de se moquer de moi… mais il faudra que j’attende d’avoir 18 ans parce que ma mère me laissera jamais faire… »



[1] Morgan VALERIE, Smyth MARIE,  Robinson GILLIAN, Fraser GRACE, 1996, « Mixed Marriages in Northern Ireland. » Coleraine: Centre for the Study of Conflict, University of Ulster. 61 p.

[2] Robinson, Gillian. 1992, « Cross-Community Marriage in Northern Ireland. » Belfast: Centre for Social Research, Queen's University Belfast.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Samedi 30 septembre 2006 6 30 /09 /2006 14:31

Groupe d'enfants qui prennent part avec des adultes à une magnifestation contre l'occupation par les soldats britanniques de l'école St Peter's dans le quartier de Creggan à Derry.

 

1)   La mixité inter-communautaire existe en Irlande du nord

a)       Conception de la mixité interethnique

 

       Il est important dans un premier temps de définir plus précisément ce que l'on entend par « pratiques mixtes ». Ces pratiques que je qualifie de « mixtes » dans le sens de la mixité communautaire, sont apparues dans ma recherche alors même que je me concentrais précédemment sur la division ethnique. En effet, les pratiques mixtes en Irlande du nord n'ont de pertinence qu'en regard du fait que le pays tout entier ainsi que le mode de socialisation qui en découle sont construits autour de cette division ethnique. Cependant il existe tout de même des moments, où les personnes issues de communautés différentes se retrouvent ensemble, et deviennent alors actrices d'un échange, soit qu'elles partagent une activité commune dans un but particulier (ou non), soit qu'elles entretiennent une relation sociale, plus ou moins poussée et volontaire. Comme on l'a vu plus haut, la société nord-irlandaise donne la possibilité à sa population, dans quasiment chaque moment de la vie quotidienne, de vivre de manière séparée. Les moindres éléments de la vie sont conditionnés, définis, par l'appartenance ethnique et la société dans sa construction même, répond si on le souhaite à quasiment chaque besoin social dans le respect de la division ethnique.

       Et pourtant, la mixité interethnique existe bel et bien. Elle est rarement évoquée dans les différents travaux scientifiques au sujet de l'Irlande du nord probablement pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce que ces pratiques paraissaient aux yeux de beaucoup de chercheurs comme d'une pertinence moindre. En effet, au premier abord, l'urgence était de dénoncer l'existence même du conflit et son importante complexité qui étaient trop souvent minimisées. La plupart des études se sont concentrées sur le conflit et sa perpétuation et  pendant longtemps, le but de ces recherches était de démontrer que la carence de liens sociaux interethniques ainsi que la perpétuation des violences était le principal moteur du conflit nord-irlandais. De plus, ces recherches étaient pour la plupart menées dans le but de réformer les organes politiques et sociaux de l'Irlande du nord et d'instaurer des politiques de mixité. L'idée générale qui ressort de ces études est que l'impossibilité de résoudre le conflit et d'instaurer une paix réelle et durable, réside dans les pratiques de ségrégation et de division communautaire décrites plus haut. Ils se battent parce qu'ils ne se connaissent pas. Dés lors, la mixité est perçue comme le seul moyen de résoudre le conflit, comme un remède précis destiné à un mal précis. Les pratiques mixtes, quelles qu'elles soient, sont perçues comme l'envers des pratiques conçues et appliquées dans la division ethnique.

       Les premières démonstrations publiques de mixité ont été les marches pacifistes dans les années 1970. On y trouvait notamment des femmes et des enfants catholiques et protestants, se donnant la main et brandissant des drapeaux blancs, des colombes...

 

 

       M. ( femme, 51 ans, catholique) raconte :

« Moi j'étais dans les marches, j'y allais avec mes copines. [...] on n'allait pas aux meetings politiques, je veux dire, moi j'étais apolitique de toute façon, mais on savait qu'il y allait y avoir une marche pacifiste par le bouche à oreille tu vois. Les informations circulaient.   Je suis vraiment fière d'y avoir participé.Tu vois, si t'étais catholique, tu pouvais donner la main à un protestant ! C'était vraiment très fort comme truc ! J'imagine que pour des français, ça ne veut pas dire grand chose mais, pour nous, à cette époque, c'était quelque chose! [...] On avait un peu peur mais tu sais, pas autant que maintenant. J'étais habituée à la violence tout ça. Et puis, on savait que les paras ne nous attaqueraient pas, je veux dire, ils l'ont bien fait quelques fois, mais c'était risqué parce qu'on était tous mélangé, et puis, il y avait des enfants aussi. »

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Samedi 30 septembre 2006 6 30 /09 /2006 14:28

a)    Dénoncer les pratiques terroristes publiquement

       Il arrive cependant que cette loi du silence soit brisée, et cela permet de mettre encore mieux en relief celui-ci et comment il est un instrument d’une très haute importance dans le conflit nord-irlandais. Un exemple récent pourra illustrer cet argument. Dans la nuit du 30 au 31 janvier 2005, le nord-irlandais catholique Robert McCartney a été assassiné par des membres de l’IRA à sa sortie d’un pub républicain. Cela aurait pu être un règlement de compte comme il s’en produit souvent en Irlande du nord et qui sont presque toujours tus. Seulement les cinq sœurs et la femme de Robert Mc Cartney ne l’entendaient pas de cette oreille et se sont lancées dans une quête bruyante afin d’obtenir justice pour leur frére et époux. Elles ont alors alerté les médias pour dire haut et fort que leur frére avait été « tué par l’IRA » et visaient à travers cela le Sinn Fein, la vitrine politique de l’IRA. Elles sont allées à la télévision, à la radio, ont donné des interviews… Elles ont été invitées à la maison blanche par George Bush pour la St Patrick. Le président américain a dans un discours rapide condamné les pratiques de l’IRA. A partir de ce moment, établir la justice autour du meurtre de Robert McCartney est alors devenu un nouveau symbole de la lutte anti-terroriste en Irlande du nord. Elles n’ont cessé de réclamer justice. Un mot qui fait débat en Irlande du nord compte tenu des amnestys et autres immunités accordées par le gouvernement britannique dans le but justement de consolider le processus de paix. Réclamer justice est peut-être l’un des premiers pas vers la réconcialiation, dire tout haut les violences subies a déjà une valeur curative.

 

                                                          b)    Revendication publique de ses pratiques par l’IRA

       A la suite du tapage médiatique produit par les sœurs Mc Cartney, s’est produit un événement sans précédent qui a secoué l’Irlande et la Grande Bretagne entière. L’IRA a à son tour brisé le silence en publiant un long communiqué dans lequel l’organisation terroriste livrait sa version détaillée de la nuit du 30 janvier. Mais surtout, elle y indiquait comment la famille s’est vue offrir par l’IRA que les auteurs soient liquidés à défaut d’un procés devant une cour de justice. Pratiques qui bien qu’étant subies et connues de tous n’avaient jamais été aussi clairement énoncées dans une déclaration publique. L’organisation souhaitait à travers cette déclaration rétablir sa réputation de « justice », appliquée à leur manière. Si l’information nous paraît plutôt accusatrice, c’est à dire, mettant l’organisation dans une mauvaise posture, il ne faut pas s’y tromper. Pour certains irlandais, cette déclaration a été perçue comme un message fort qui visait à rétablir la puissance de l’IRA dans sa lutte et dans ses valeurs (on se souvient que dans les années 1970, cette notion de l’IRA comme étant « l’étalon de valeur pour les catholiques » était forte, et se soldait par de violentes punitions.[5]) l’IRA ayant été assimilée dernièrement à des pratiques peu légales, comme le braquage de l’Ulster Bank, ou des traffics importants de drogue, souhaitait probablement redorer son image.

       Lorsque je l’interroge sur ce qu’ont fait les sœurs McCartney, un de mes enquêtés, (catholique) me répond :

 

« Sûr, elles ont été très courageuses et tout ça, mais bon, maintenant elles ne doivent plus vivre les pauvres… A être sous protection constante, recevoir des menaces de mort.. D’ailleurs je sais pas si t’as remarqué mais on n’entend plus parler d’elles maintenant… »

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Jeudi 28 septembre 2006 4 28 /09 /2006 20:07

a)    All truth is bitter (« Toutes les vérités sont amères »)

On a pu voir l’importance du souvenir et de l’expression des injustices subies de manière publique en Afrique du sud, à la suite de l’apartheid avec : La commission sud-africaine : vérité et réconciliation. Comme l’explique  Andrea Lollini dans son compte rendu du séminaire du 21 octobre 1998 dans le cadre du groupe de travail « Droit de l’Homme et Dialogue Interculturel » (DHDI), on retrouve dans la constitution de 1993 qui va signer la fin de l’apartheid en Afrique du sud les principes qui vont inspirer la Commission vérité et réconciliation. L'interdiction de vengeance et de représailles, la nécessité de reconstruire un nouveau tissu social et une nouvelle unité nationale, l'exigence de découvrir la vérité sur les actions criminelles commises pendant l'apartheid, la volonté de donner l'amnistie à qui avoue ses responsabilités, sont les valeurs cristallisées dans cette consitution. « Pour ce qui concerne la réconciliation il faut réfléchir sur ce que signifie réconciliation dans la Constitution de l’Afrique du Sud et dans le statut de la Commission : (1) "Réconciliation" signifie d'abord l'interruption d'une dialectique action-réaction, c'est à dire l'interruption de la spirale (escalade) des vengeances, qui a caractérisé l'Afrique du Sud pendant 50 années. (2) Réconciliation signifie aussi un changement du rapport dialectique entre les défenseurs et les opposants de l'apartheid, notamment un changement de langage parmi des parties longuement en conflit entre eux. C'est une nouvelle forme de communication. Dans cette perspective "réconciliation" signifie l'instauration d'un dialogue et peut être pour la première fois l'instauration d'un vrai dialogue. » Il s’agissait bien là aussi de briser le silence et de dénoncer les violences subies.

En février 1999 deux associations de défense des victimes du conflit en Irlande du nord ( VSNI et NIACRO[1]) ont invité le Dr Alex Boraine en Irlande du nord. Le Dr Boraine était à ce moment là Deputy Chair de la commission vérité et réconciliation en Afrique du sud. Il a alors rencontré plusieurs groupes d’individus pour parler du conflit nord irlandais et de son expérience et des leçons qu’il avait apprises en Afrique du sud. L’essence de ces discussions a été crystalisée dans un rapport appelé « All truth is bitter » (« Toutes les vérités sont amères ») et publié en mars 2000.

  Belfast, Bedford street, 22 mai 1998. Photo de Martin Melaugh. Paneau publicitaire du gouvernement rappelant aux gens la date du référendum. « C’est votre decision ».

 

 

 

 

 

b)    Healing through remembering ( « Soigner par le souvenir »)

 

Le projet « Healing through remembering » a été lancé en 2002, dans le but d’identifier les mécanismes et les options possibles afin de faire en sorte que le souvenir puisse agir comme un moyen de soigner, de cicatriser les blessures des personnes affectées par le conflit dans et au sujet de l’Irlande du nord. Le projet a été construit afin de trouver des réponses à la question : « Comment devrions-nous nous rappeler des événements liés au conflit dans et au sujet de l’Irlande du nord de manière à individuellement et socialement contribuer à la cicatrisasion de notre société ? »[2] Les politiques de l’oubli et du pardon ayant montré leurs limites, le projet « healing through remembering » est basé sur le fait que le souvenir prend une place importante dans la guérison sociale et psychologique du conflit. Et qu’en tant qu’individus et communautés les nord-irlandais sont un produit de leur histoire. « Ce dont nous nous souvenons est ce que nous sommes »[3]. Il y a là un véritable retournement dans la façon d’aborder le souvenir dans la marche vers la paix. Il s’agit ici de proprement définir, construire, une mémoire du conflit en faisant en sorte que celle-ci ne ravive pas les tensions et haines sectaires. Ce rapport fait aussi échos d’un élément important dans la conception de la paix en Irlande du nord, le fait que les deux communautés soient profondément différentes et qu’elles aient deux histoires différentes. Il ne s’agit pas là de construire une histoire unique et commune, mais de respecter, encore une fois les différences ethniques. « Dans une société en paix, nos différences et notre diversité devraient être notre force »[4].

Aucune des personnes que j’ai interrogées ne connaissait vraiment ces rapports et lorsque je leur en ai révélé la teneur exacte, ont émis des doutes profonds quant à la résussite de tel projet.

V. (femme, protestante)

« Je ne crois pas à la paix… Ca pour écrire des rapports et tout ça ils sont forts, je veux dire, le prends pas mal mais bon, je crois pas que ça serve à grand chose. Ils disent que l’on doit pardonner ! Mais pourquoi ? Tu sais, j’ai 21 ans et j’ai grandi avec des attentats tous les jours… Ma tante a été dans une explosion, elle a perdu une jambe, un bras et un œil ! Je veux dire… Pourquoi est-ce que l’on devrait pardonner ça ? Je me souviens de tout… Je me souviens du processus de paix, de Stormont. Je me souviens même de ces publicités à la télé avec un catholique et un protestant qui marchaient en se donnant la main sur une plage… C’est des conneries tout ça… Ca ne marche pas comme ça ! »

 

2)    Briser le silence

a)    Dénoncer les pratiques terroristes publiquement

       Il arrive cependant que cette loi du silence soit brisée, et cela permet de mettre encore mieux en relief celui-ci et comment il est un instrument d’une très haute importance dans le conflit nord-irlandais. Un exemple récent pourra illustrer cet argument. Dans la nuit du 30 au 31 janvier 2005, le nord-irlandais catholique Robert McCartney a été assassiné par des membres de l’IRA à sa sortie d’un pub républicain. Cela aurait pu être un règlement de compte comme il s’en produit souvent en Irlande du nord et qui sont presque toujours tus. Seulement les cinq sœurs et la femme de Robert Mc Cartney ne l’entendaient pas de cette oreille et se sont lancées dans une quête bruyante afin d’obtenir justice pour leur frére et époux. Elles ont alors alerté les médias pour dire haut et fort que leur frére avait été « tué par l’IRA » et visaient à travers cela le Sinn Fein, la vitrine politique de l’IRA. Elles sont allées à la télévision, à la radio, ont donné des interviews… Elles ont été invitées à la maison blanche par George Bush pour la St Patrick. Le président américain a dans un discours rapide condamné les pratiques de l’IRA. A partir de ce moment, établir la justice autour du meurtre de Robert McCartney est alors devenu un nouveau symbole de la lutte anti-terroriste en Irlande du nord. Elles n’ont cessé de réclamer justice. Un mot qui fait débat en Irlande du nord compte tenu des amnestys et autres immunités accordées par le gouvernement britannique dans le but justement de consolider le processus de paix. Réclamer justice est peut-être l’un des premiers pas vers la réconcialiation, dire tout haut les violences subies a déjà une valeur curative.

 

                                                          b)    Revendication publique de ses pratiques par l’IRA

       A la suite du tapage médiatique produit par les sœurs Mc Cartney, s’est produit un événement sans précédent qui a secoué l’Irlande et la Grande Bretagne entière. L’IRA a à son tour brisé le silence en publiant un long communiqué dans lequel l’organisation terroriste livrait sa version détaillée de la nuit du 30 janvier. Mais surtout, elle y indiquait comment la famille s’est vue offrir par l’IRA que les auteurs soient liquidés à défaut d’un procés devant une cour de justice. Pratiques qui bien qu’étant subies et connues de tous n’avaient jamais été aussi clairement énoncées dans une déclaration publique. L’organisation souhaitait à travers cette déclaration rétablir sa réputation de « justice », appliquée à leur manière. Si l’information nous paraît plutôt accusatrice, c’est à dire, mettant l’organisation dans une mauvaise posture, il ne faut pas s’y tromper. Pour certains irlandais, cette déclaration a été perçue comme un message fort qui visait à rétablir la puissance de l’IRA dans sa lutte et dans ses valeurs (on se souvient que dans les années 1970, cette notion de l’IRA comme étant « l’étalon de valeur pour les catholiques » était forte, et se soldait par de violentes punitions.[5]) l’IRA ayant été assimilée dernièrement à des pratiques peu légales, comme le braquage de l’Ulster Bank, ou des traffics importants de drogue, souhaitait probablement redorer son image.

       Lorsque je l’interroge sur ce qu’ont fait les sœurs McCartney, un de mes enquêtés, (catholique) me répond :

 

« Sûr, elles ont été très courageuses et tout ça, mais bon, maintenant elles ne doivent plus vivre les pauvres… A être sous protection constante, recevoir des menaces de mort.. D’ailleurs je sais pas si t’as remarqué mais on n’entend plus parler d’elles maintenant… »


 

[1] VSNI : Victim Support Northern Ireland, NIACRO : Northern Ireland Association for the Care and Ressettlement of Offenders.

 

[2] Healing Through Remembering, 2002, « Healing through remembering : the report of the healing through remembering project ». Belfast. P 4.  

 

[3] Idem, p 4.

 

[4] Ibid, p 4.

[5]  Lorsqu’un catholique était pris à voler quelque chose par exemple, l’IRA lui tirait dans la main ou on lui coupait quelques doigts.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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