Comment comptabiliser les relations interethniques ? Le NISRA (Northern Ireland
Statistic Research Agency), donne dans ses derniers rapports (basés sur des enquêtes effectuées en 2001) un total pour l’ensemble de la province de 43.8% de la population rattaché à la communauté catholique et 53.1% à la communauté protestante. Certains de mes enquêtés ont évoqué et insisté sur l’excellent rapport qu’ils entretenaient avec l’autre communauté et le peu de haine sectaire et de violence au sein de leur ville. On peut nuancer ce propos car, ces mêmes statistiques révélent pour les villes (de taille moyenne) dont sont issues ces personnes respectivement : ville 1 (A. catholique) 99% de population catholique, ville 2 (V. protestante) 95% de population protestante. On peut penser que le rapport de force interethnique est minimal dans ces villes, de même que les relations mixtes telles que je les ai définies plus haut.
A l’inverse, des statisques révélant un rapport communautaire quasiment égal ne signifient pas pour autant un degré de mixité ethnique de qualité. La ville de Belfast par exemple, dans laquelle les deux communautés sont de proportion quasiment égale (avec une légére supériorité de la communauté protestante) est par ailleurs la ville dans laquelle on comptabilise le plus de « peace lines » et de quartiers « hermétiques » communautairement.
Si l’on souhaitait déterminer une échelle de qualité des pratiques mixtes, le degré ultime en serait probablement le mariage mixte interethnique. On comptabilise aujourd’hui 2.3 %[1] de mariages mixtes en Irlande du Nord. Cela est très peu il faut le reconnaître, mais il faut cependant noter une évolution car avant 1991, les mariages mixtes n’étaient pas recensés compte tenu de leur quasi inexistence. Aujourd’hui, cette donnée rentre dans les statistiques.
Il faut préciser ici que « mariage mixte » ne veut pas forcément dire « enfants mixtes ». En effet, la détermination communautaire étant comme on l’a vu plus haut, conditionnée par l’appartenance religieuse, on ne peut donc appartenir qu’à une seule communauté (dans l’absolu) puisque l’on ne peut avoir qu’une seule religion. Le plus souvent la religion est transmise par la mère (sauf exception) et le donné religieux va conditionner une bonne partie de l’éducation de l’enfant (qui rejoindra le plus souvent une école confessionnelle). On peut s’interroger sur la gestion de cette double identité par ces enfants issues de mariages mixtes dans une société conflictuelle.
B. (Homme, catholique) :
« Il y avait un mec dans mon collége qui était super nationaliste, je me rappelle, il arrêtait pas de traiter les prods de « Jaffas », « orangies »… Il avait des tatouages sur les mains, d’ailleurs c’est lui qui m’a fait les miens, qui veulent dire « Brits out » (les britanniques dehors)… Et en fait, j’ai appris plus tard que son père était protestant et qu’il bossait avec mon père dans la police ! »
Ce jeune garçon dont B. fait mention, qui évolue pour sa scolarité dans un univers à forte identification communutaire (voir plus haut la description du collége) dans un désir d’intégration fait preuve d’un excés de zéle dans sa détermination à asseoir sa condition de jeune catholique. En effet, B. explique que les enfants issus de mariages mixtes sont souvent molestés (bullied) et la cible de moquerie. Il en a lui même fait les frais son père étant un « sell out » (vendu) puisque travaillant pour l’Etat britannique dans son expression la plus impopulaire auprés des catholiques, celle de l’autorité (la police). Il fallait donc compenser cette «impureté » ethnique par un comportement et un discours les plus communautaires possible.
Bien qu’existant aujourd’hui, le mariage mixte reste encore soumis à de lourdes pressions sociales, à l’intérieur des communautés respectives et des familles concernées. D. (homme, protestant) et M. (femme, catholique) mariés et parents de deux enfants témoignent de leurs difficultés conséquentes à leur engagement.
M : « Ses parents ( ceux de D.) n’ont jamais accepté que les enfants soient catholiques. Au début, ils ne voulaient même pas les voir. Aujourd’hui, ça va mieux mais ils continuent de les appeler les petits « fenians » ou les « free staters » et ça ne me plait pas vraiment ».
D : « Lorsque nous allons dans la famille de M., ils parlent tous irlandais dés que je suis là, tu vois, je ne comprends rien, et c’est une façon de m’exclure… T’imagines les repas de famille ! M. essaie de traduire mais, c’est pas vraiment pratique. Et puis, tu vois, c’est pas comme si ils ne parlaient pas anglais, tu vois, je veux dire, c’est leur première langue après tout ! »
Compte tenu de ces difficultés et toujours dans le désir d’améliorer les pratiques mixtes en Irlande du nord, des études ont été menées, en interrogeant les personnes ayant contracté un mariage mixte ou souhaitant s’engager dans cette voie. On leur demandait s’ils estimaient que des aides et conseils devaient leur être proposés afin de faciliter leur démarche.[2]
C. ( 13 ans, Homme, protestant) issue d’une liaison mixte (père catholique, mère protestante, aujourd’hui séparés) me faisait part de son désir de changer de nom, de religion et donc de communauté à la suite des différentes deceptions dont il avait fait l’expérience à l’intérieur de la communauté protestante :
C : « Je veux changer mon nom, je vais prendre celui de mon père ! Parce que j’en ai marre d’être protestant, je veux dire, c’est nul ! En plus le nom de mon père est bien plus cool, et les autres arrêteront de se moquer de moi… mais il faudra que j’attende d’avoir 18 ans parce que ma mère me laissera jamais faire… »
[1] Morgan VALERIE, Smyth MARIE, Robinson GILLIAN, Fraser GRACE, 1996, « Mixed Marriages in Northern Ireland. » Coleraine: Centre for the Study of Conflict, University of Ulster. 61 p.
[2] Robinson, Gillian. 1992, « Cross-Community Marriage in Northern Ireland. » Belfast: Centre for Social Research, Queen's University Belfast.
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