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Anthropologie du conflit nord-irlandais

Samedi 30 septembre 2006 6 30 /09 /2006 16:48

Comment comptabiliser les relations interethniques ? Le NISRA (Northern Ireland

 Statistic Research Agency), donne dans ses derniers rapports (basés sur des enquêtes effectuées en 2001) un total pour l’ensemble de la province de 43.8% de la population rattaché à la communauté catholique et 53.1% à la communauté protestante. Certains de mes enquêtés ont évoqué et insisté sur l’excellent rapport qu’ils entretenaient avec l’autre communauté et le peu de haine sectaire et de violence au sein de leur ville. On peut nuancer ce propos car, ces mêmes statistiques révélent pour les villes (de taille moyenne) dont sont issues ces personnes respectivement : ville 1 (A. catholique) 99% de population catholique, ville 2 (V. protestante) 95% de population protestante. On peut penser que le rapport de force interethnique est minimal dans ces villes, de même que les relations mixtes telles que je les ai définies plus haut.

 

          A l’inverse, des statisques révélant un rapport communautaire quasiment égal ne signifient pas pour autant un degré de mixité ethnique de qualité. La ville de Belfast par exemple, dans laquelle les deux communautés sont de proportion quasiment égale (avec une légére supériorité de la communauté protestante) est par ailleurs la ville dans laquelle on comptabilise le plus de « peace lines » et de quartiers « hermétiques » communautairement.

            Si l’on souhaitait déterminer une échelle de qualité des pratiques mixtes, le degré ultime en serait probablement le mariage mixte interethnique. On comptabilise aujourd’hui 2.3 %[1] de mariages mixtes en Irlande du Nord. Cela est très peu il faut le reconnaître, mais il faut cependant noter une évolution car avant 1991, les mariages mixtes n’étaient pas recensés compte tenu de leur quasi inexistence. Aujourd’hui, cette donnée rentre dans les statistiques.

            Il faut préciser ici que « mariage mixte » ne veut pas forcément dire « enfants mixtes ». En effet, la détermination communautaire étant comme on l’a vu plus haut, conditionnée par l’appartenance religieuse, on ne peut donc appartenir qu’à une seule communauté (dans l’absolu) puisque l’on ne peut avoir qu’une seule religion. Le plus souvent la religion est transmise par la mère (sauf exception) et le donné religieux va conditionner une bonne partie de l’éducation de l’enfant (qui rejoindra le plus souvent une école confessionnelle). On peut s’interroger sur la gestion de cette double identité par ces enfants issues de mariages mixtes dans une société conflictuelle.

B. (Homme, catholique) :

« Il y avait un mec dans mon collége qui était super nationaliste, je me rappelle, il arrêtait pas de traiter les prods de « Jaffas », « orangies »… Il avait des tatouages sur les mains, d’ailleurs c’est lui qui m’a fait les miens, qui veulent dire « Brits out » (les britanniques dehors)… Et en fait, j’ai appris plus tard que son père était protestant et qu’il bossait avec mon père dans la police ! »

          Ce jeune garçon dont B. fait mention, qui évolue pour sa scolarité dans un univers à forte identification communutaire (voir plus haut la description du collége) dans un désir d’intégration fait preuve d’un excés de zéle dans sa détermination à asseoir sa condition de jeune catholique. En effet, B. explique que les enfants issus de mariages mixtes sont souvent molestés (bullied) et la cible de moquerie. Il en a lui même fait les frais son père étant un « sell out » (vendu) puisque travaillant pour l’Etat britannique dans son expression la plus impopulaire auprés des catholiques, celle de l’autorité (la police). Il fallait donc compenser cette «impureté » ethnique par un comportement et un discours les plus communautaires possible.

Bien qu’existant aujourd’hui, le mariage mixte reste encore soumis à de lourdes pressions sociales, à l’intérieur des communautés respectives et des familles concernées. D. (homme, protestant) et M. (femme, catholique) mariés et parents de deux enfants témoignent de leurs difficultés conséquentes à leur engagement.

M : « Ses parents ( ceux de D.) n’ont jamais accepté que les enfants soient catholiques. Au début, ils ne voulaient même pas les voir. Aujourd’hui, ça va mieux mais ils continuent de les appeler les petits « fenians » ou les « free staters » et ça ne me plait pas vraiment ».

D : « Lorsque nous allons dans la famille de M., ils parlent tous irlandais dés que je suis là, tu vois, je ne comprends rien, et c’est une façon de m’exclure… T’imagines les repas de famille ! M. essaie de traduire mais, c’est pas vraiment pratique. Et puis, tu vois, c’est pas comme si ils ne parlaient pas anglais, tu vois, je veux dire, c’est leur première langue après tout ! »

Compte tenu de  ces difficultés et toujours dans le désir d’améliorer les pratiques mixtes en Irlande du nord, des études ont été menées, en interrogeant les personnes ayant contracté un mariage mixte ou souhaitant s’engager dans cette voie. On leur demandait s’ils estimaient que des aides et conseils devaient leur être proposés afin de faciliter leur démarche.[2]

C. ( 13 ans, Homme, protestant) issue d’une liaison mixte (père catholique, mère protestante, aujourd’hui séparés) me faisait part de son désir de changer de nom, de religion et donc de communauté à la suite des différentes deceptions dont il avait fait l’expérience à l’intérieur de la communauté protestante :

           C : « Je veux changer mon nom, je vais prendre celui de mon père ! Parce que j’en ai marre d’être protestant, je veux dire, c’est nul ! En plus le nom de mon père est bien plus cool, et les autres arrêteront de se moquer de moi… mais il faudra que j’attende d’avoir 18 ans parce que ma mère me laissera jamais faire… »



[1] Morgan VALERIE, Smyth MARIE,  Robinson GILLIAN, Fraser GRACE, 1996, « Mixed Marriages in Northern Ireland. » Coleraine: Centre for the Study of Conflict, University of Ulster. 61 p.

[2] Robinson, Gillian. 1992, « Cross-Community Marriage in Northern Ireland. » Belfast: Centre for Social Research, Queen's University Belfast.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 10:53

 

a)       En regard du communautarisme britannique

Comme on l’a vu plus haut, les politiques gouvernementales en Irlande du Nord à partir des années 1970 tendaient vers une séparation des communautés, à la fois géographique avec la construction des « peace lines », et morale, avec l’acceptation d’une incompatibilité à la fois : politique, sociale et culturelle entre les deux communautés. En dehors de l’urgence même du conflit (évoqué plus haut) cela correspond aussi à l’idéal du systéme britannique qui conçoit l’identité nationale comme multiple. Il s’agit d’un Royaume Uni, constitué de quatre provinces plus ou moins autonomes et à l’intérieur duquel on conjugue deux identités, celle de la province à laquelle on appartient, et l’identité britannique.

Dans son article, John Crowley[1] analyse la portée symbolique et politique du sport professionnel. Il explique qu’ « au-delà de l’affrontement à certains égards factice entre peuples, le soutien commun à une équipe nationale est l’une des rares manifestations tangibles et concrètes d’une solidarité qui dépasse les distinctions géographiques et sociales. » L’Etat britannique coïncide avec une nation juridico-politique à laquelle on appartient comme citoyen britannique, à laquelle on peut même être rattaché –intellectuellement mais aussi sentimentalement- par le biais d’institutions communes comme le Parlement, le droit ou une certaine conception de la liberté. Mais appartenir à une nation, c’est également une relation affective, symbolique, culturelle à une histoire, un mode de vie, une langue. Or de ce point de vue - et l’Irlande du nord en est l’exemple le plus frappant de par sa situation conflictuelle exceptionnelle - aucune nation britannique n’existe. J.Crowley en déduit que « son passé impérial a doté le Royaume-Uni d’une conception originale de la citoyenneté qui attache à des statuts différents ses principales composantes institutionnelles. La représentation sportive est un révélateur du peu d’attachement identitaire à l’égard du Royaume-Uni au profit de ses nations constitutives, et des nombreuses cassures et reliefs qui parcourent les deux îles à l’histoire belliqueuse ».

East Belfast peinture murale représentant George Best le fameux footballer qui réunit les Nords-Irlandais autour d'un match de football.

La politique britannique face au conflit nord-irlandais a donc dans un premier temps tendu vers cet idéal communautaire, qui s’avére aujourd’hui avoir été un échec. De nombreux travaux de recherche ont été menés, à la demande de ce même gouvernement, afin de comprendre les raisons de cet échec. La majorité des études ont conduit à la conclusion que le conflit nord-irlandais était principalement dû à cette séparation communautaire qui avait conduit à un durcicement de la haine sectaire et des positions politiques diamétralement opposées. L’idée générale qui ressort de ces analyses et que l’on retrouve dans l’opinion « publique », est que si le conflit existe et perdure en Irlande du nord, c’est que les catholiques et les protestants ne se connaissent pas, et que s’ils en sont réguliérement venus aux mains c’est qu’ils sont aveuglés, inconscients de la réalité sociale de leur propre pays. Pour palier à cela, le gouvernement britannique a donc basé le processus de paix sur des politiques dites de  « mixité » et d’information qui seraient le nouveau césame de la réconciliation sociale.



[1] CROWLEY John, 1995, « État, identité nationale et ethnicité au Royaume-Uni », Anthropologie et Sociétés, volume 19, n°3 : 53-69.  

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:08

En dehors des politiques de l’oubli et du pardon, puis, du souvenir et du pardon, le gouvernement s’est lancé dans la création de politiques de mixité concrêtes. Un exemple en seraient les groupes de discussion, animés par des éducateurs spécialisés entiérement financés par l’Etat et dans lesquels les parents protestants et catholiques pouvaient envoyer leurs enfants pendant deux jours ou une semaine. A. raconte :

 

« C’était comme une sorte de colonie, mes parents m’y ont inscrit plusieurs fois. Il devait toujours y avoir un nombre égal de catholiques et de protestants… Et puis, ben, je me rappelle pas de tout, mais en fait, on déterminait des sujets relatifs au conflit comme : la religion par exemple, ou les attentats… et puis on discutait pendant des heures. Chacun exposait son point de vue, on devait respecter la parole des autres… Il y en avait parmi nous qui n’avait jamais parlé avec des protestants, moi j’en connaissais déjà, il y en avait dans ma ville tu vois, on jouait au billard des trucs comme ça… Donc je savais déjà un peu comment ils pensent tout ça… Mais ça durait des jours et des jours ces discussions… En fait ça ne finissait jamais tu vois. "

 

           Mais comment peut-on techniquement instaurer la mixité ethnique ? En effet, on peut penser qu’il est difficle de forcer les populations à vivre ensemble si elles ne le souhaitent pas. Le gouvernement a donc essayé de palier à ce manque d’enthousiasme en favorisant largement les personnes faisant un pas vers le mélange ethnique. Les personnes souhaitant s’installer dans des quartiers « mixtes » reçoivent des aides financières. Il y a aussi le projet d’intégrer le degré de contact interethnique, comme élément favorable, au curriculum scolaire, et par là même, au curriculum vitae.[1] D’autres mesures sont prises comme la tentative de détruire les éléments les plus ostentatoires de l’appartenance sectaire et ceux qui sont vus comme un appel à la haine sectaire. Le policier B. (protestant, homme) explique :

« Ecoute, à Ballymena, il y a eu 5 attaques sectaires en à peine trois mois… Et un meurtre, un protestant a été poignardé[2]. Il y a aussi eu des cocktails molotovs lancés sur des écoles, des églises et d’autres endroits… Je veux dire, ça bouillone carrément là-bas…[…] Pour améliorer la situation ? Et bien, oui, comme par exemple, ils ont demandé aux prêtres de parler aux gens de leur paroisse pour qu’ils arrêtent… On a aussi commencé à enlever les peintures bleu, blanc, rouge des trottoirs de Harryville et aussi certaines peintures murales… En fait, tout ça c’est pour améliorer les relations tu vois… Mais le truc, c’est que les peintures, ils vont les refaire, j’en suis sûr… Et puis, peut-être que c’est encore plus dangereux de les enlever ! […] ben parce que tu vois, en fait, c’est comme des paneaux « attention danger » ! Comme ça, tu sais où tu peux marcher, tu vois ce que je veux dire ? Je veux dire, de toute façon, ça ne s’arrangera pas du jour au lendemain… Si il n’y a plus les peintures, ils trouveront autre chose pour délimiter leur territoire… Je veux dire, Tony Blair, il me fait rigoler, il faudrait qu’il vienne voir un peu du côté de Belfast ou de Ballymena comment ça se passe et on reparlera alors de sa politique de « il faut tous se donner la main et chanter ensemble ! » Je te jure, c’est une blague son plan »

           On voit que B. dans sa pratique de terrain, aux « premières loges » des tensions sectaires se situe dans une logique de l’urgence. En effet, pour lui les peintures murales et celles qui se trouvent au sol ainsi que les murs de séparation entre certaines communautés sont nécessaires pour éviter un mélange ethnique qui s’avére trop souvent être « explosif ». Il regrette le manque d’adéquation entre les politques publiques et la réalité à laquelle il fait face chaque jour.



[1] DUNN Seamus, 2000, « L’éducation dans une société divisée : le cas de l’Irlande du Nord. » Chapitre 6, in M. Mc ANDREW,  F. GAGNON, «  Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées », Paris, Montréal : p 118.

 

 

 

 

 

 

 

[2] Depuis, les attaques ont continué dans ce quartier, s’enchaînant, jusqu’au décés le 8 mai 2006, de l’adolescent M. McIlveen.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:10

 

           J’ai séjourné pendant quelque temps à Belfast et j’ai rencontré là-bas une femme âgée de 75 ans (I) avec qui j’ai pu discuter longuement. Elle fût une source d’information importante sur le rôle des femmes pendant le conflit, notamment lors des premières marches pacifistes dans les années 1970. Mais si je parle d’elle maintenant c’est pour illustrer mon propos sur la mixité notament à travers une certaine utilisation des symboles. En effet, sa réputation de « pacifiste provocatrice » l’avait précédée avant même que je ne la vois pour la première fois. Résidant dans une enclave catholique au sein d’une ville à majorité protestante, elle n’hésite pas à afficher son soutien aux  membres de la communauté protestante parmi lesquels elle compte de bombreux amis. Elle avait même pris l’habitude, lorsqu’elle recevait ces amis, d’étendre un drapeau britannique à l’entrée de sa maison. Lorsque je la questionnai sur ces pratiques elle m’expliqua :

 

« L’Union Jack ! Mais qui t’as dit ça ! ha bon, tous le monde le sait ? Et bien oui, tu vois, lorsque je reçois mes amis, je veux qu’ils se sentent à l’aise, comme chez eux, tu vois ? (rires) Tu as dû remarquer que les drapeaux et les autres symboles sont très importants dans ce pays… Peut-être trop justement ! Les gens prennent les choses trop au sérieux… Même mes enfants, ils m’ont dit d’arrêter de provoquer, que j’allais retrouver mes vitres brisées, ou pire… Mais moi je les vois, et je n’ai pas peur d’eux, ce sont des gosses ! Je les entends crier Jaffa’s et Hun’s[1] parfois dans la rue et ça m’énerve… Qu’est ce qu’ils savent de cette guerre ? Une chose est sûr, il ne faut pas chercher l’ennemi à l’intérieur, non. »

 

 

            Tout en étant très admiratifs de leur mère, ses enfants m’ont en effet confié leur peur que celle-ci s’attire des ennuis à travers son attitude qu’ils jugent trop provocatrice, dans des moments de tension sectaire en Irlande du nord. On remarque à travers son attitude que I. utilise le systéme au lieu de le subir. Elle choisit de retourner la situation en utilisant ces symboles qui servent à marquer les territoires et à dissuader les personnes que l’on ne juge pas bienvenues d’y entrer. Ces symboles sont avant tout un marquage, une façon de s’approprier le territoire et par là même d’en refuser l’accés à l’autre communauté. Elle conçoit la construction de la paix en Irlande du nord à travers l’acceptation des différences et l’humour. Elle m’explique son désir de dédramatiser la situation et dénonce ceux qui selon elle « se font un plaisir de ranimer les tensions ».

            Peter Shirlow dans son article[2]  cite cette femme protestante qui habite Upper Ardoyne et qui va faire ses courses dans un magasin « catholique » :

 

« We shop in Curlies (located in Republican West Belfast). It’s so cheap there and who is going to know we are Prods (protestants) if we go there. But we take Tesco bags with us and put the shopping in them before we go home. We make sure we dump the bags from Curlies in case someone sees them in our bin. If i walked up that path with curlies bags i would get my windies (windows) in (broken). »

[ Nous faisons les courses à Curlies (situé dans un quartier républicain à West Belfast). C’est très bon marché là-bas et qui pourra savoir que nous sommes des protestants si nous allons là-bas. Mais nous prenons des sacs Tesco (magasin britannique) avec nous et nous mettons les courses dedans avant de rentrer à la maison. Nous nous assurons aussi de jeter les sacs de Curlies au cas ou quelqu’un les verrait dans notre poubelle. Si je marchais dans cette rue avec des sacs Curlies, j’aurais mes fenêtres brisées. ]

 

 

Je me permet d’emprunter cet exemple car il recoupe parfaitement mon propre travail de terrain et permet d’exposer de manière concentrée une pratique mixte tout à fait intéressante. On a vu plus haut que même les supermarchés portaient des stigmates communautaires en Irlande du nord. Notamment le fait que les produits qu’on y vend seraient différents, de moins bonne qualité et surtout que ces supermarchés financeraient en partie les pratiques terroristes de l’IRA. On voit ici, que la personne (en l’occurrence une femme issue d’un couple protestant) dépasse ces stéréotypes dont sont affublés les magasins catholiques. Si elle fait ses courses dans ce magasin, c’est qu’elle estime que les produits y sont de qualité et qu’elle les trouve bons. (En référence au fait qu’il y aurait des produits de catholiques ou de protestants). Il s’agit bien donc d’une pratique mixte, tout d’abord puisque cette femme se retrouve réguliérement dans un lieu où elle est confrontée à l’autre communauté (dans le supermarché) mais aussi parce qu’elle s’alimente des mêmes produits qu’eux. 

On peut cependant voir qu’elle est tout à fait consciente de ces stéréotypes et de leur importance au sein de sa propre communauté, et elle développe alors une tactique poussée afin de les contourner. Elle prend soin de se procurer des sacs Tesco, de les emporter avec elle au moment de partir faire les courses, d’échanger les sacs et de jeter les sacs Curlies avant de rentrer chez elle afin de cacher l’endroit où elle fait ses courses. Cela afin de se conformer au shéma défini par la division ethnique qui fait loi dans sa communauté et plus précisément ici, dans son quartier.

Dans ce cas, on voit que la pratique mixte (faire ses courses dans un supermarché de l’autre communauté) est très largement stigmatisée négativement et vécue comme une trahison. La personne fait part de sa peur de retrouver ses vitres brisées, « Si je marchais dans cette rue avec des sacs Curlies, j’aurais mes fenêtres brisées » : il y a là presque une relation de cause à effet direct. Cela peut expliquer le silence qui entourent certaines pratiques mixtes en Irlande du nord, en comparaison du débit conséquent de paroles et d’écrit en ce qui concerne les pratiques « non mixtes », celles de la division ethnique et de la haine sectaire. Ces pratiques mixtes existent pourtant bel et bien mais elles sont cachées car encore bien trop stigmatisées et peuvent amener à des conséquences violentes.

Cette pratique mixte révéle plutôt une avancée positive dans le mode de penser et d’agir des personnes en Irlande du nord, dans le sens où l’on dépasse les stéréotypes ce qui signifie donc bien dans ce cas là que l’on n’y croit pas vraiment. On a méticuleusement construit la division ethnique et on voit que les individus élaborent des stratégies afin de la déconstruire. Il y a cependant un bémol à cette conclusion qui est qu’aujourd’hui encore, la pression communautaire reste trop forte et peut conduire à transformer un désir de pratiques communes en sentiment de honte et de peur.



[1]  Noms donnés aux protestants par les catholiques. Le mot « Jaffa » est tiré d’un gâteau du même nom fourré à l’orange ( en référence aux orangistes), et « Hun » était le nom donné par les irlandais aux nazis pendant la seconde guerre mondiale.

 

[2] SHIRLOW PETER, septembre 2003, “Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes”, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. p 88.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:15

 

S’il existe bien un lieu parmi les plus stigmatisés communautairement en Irlande du

nord, c’est bien le pub. En effet, le pub est le premier lieu de socialisation en Irlande et en Grande Bretagne. C’est avant tout un lieu de rencontre. Le mot « pub » est un diminutif pour « public place », autrefois lieu dans lequel les habitants d’un même village se réunissaient pour discuter de la vie du village, pour y faire de la politique. Aujourd’hui, on s’y rend aussi pour boire, manger et écouter de la musique. Le pub reste cependant un haut lieu de rencontre politique, et est souvent le théâtre d’évènements liés au conflit, qu’ils soient réels ou légendaires. Les pubs dit « républicains » ou « sans fenêtres[1] » sont connus comme étant des anti-chambres de l’IRA et l’argent généré par ces commerces serait directement réinjecté dans les activités terroristes de l’organisation. Rien cependant ne permet d’alléguer ces informations. Mais la question ici n’est pas de savoir si cela est vrai ou faux, mais de savoir si la population y croit ou pas, et par là même, modifie ses pratiques. Certains pubs sont extrêmement stigmatisés et s’y rendre est interprété comme un acte d’allégence à la milice paramilitaire qui y est rattachée.

            Le cas qui nous intéresse ici est révélé par un enquêté (B. 35 ans homme catholique), barman pendant plusieurs années à Belfast. Il explique que lorsqu’il travaillait, le plus souvent le soir, il lui prenait souvent l’envie avec quelques uns de ses collégues de boire un verre après le travail. Seulement le temps qu’ils aient fini de travailler, les boîtes de nuits (qui ouvrent le plus tard jusqu’à 2 heures du matin) étaient fermées. Il existe cependant une autre possibilité pour continuer sa soirée, les « lock in ». Il s’agit de pubs, qui continuent de servir de l’alcool après la fermeture jusque tard dans la nuit, à rideaux fermés. Ces pratiques sont illégales et le propriétaire du pub qui pratique le « lock in », risque la perte de sa licence et une lourde amende s’il est pris. Il faut préciser que le fait de boire un verre n’est pas quelque chose d’anodin en Irlande et en Grande Bretagne, et revêt quasiment une dimension sacrée. Le fait de boire une Guiness d’une canette métallique seul chez soi est de l’ordre du « sacrilége » comme me l’ont expliqué unanimement les personnes interrogées.

C’est par le bouche à oreille que l’on sait où se trouve un « lock in », et comme c’est une pratique risquée, très peu de pubs le font et pas en même temps. A partir du moment où l’on rentre dans cet espace clandestin, illégal et secret les rapports sociaux habituels sont changés. B. raconte un « lock in » :

 

« On voulait aller boire un verre avec un collégue après le travail et il savait qu’il y avait un lock in dans un pub prés de là où on bossait. Alors on y est allé, tu sais, on a frappé le rideau de fer et puis on est passé par dérrière. Dés qu’on est rentré, on a vu deux loyalistes accoudés au bar ! Je me suis dit, merde ! Je peux te dire, que c’était pas des mecs très gentils tu vois… Ils avaient des tatouages tu sais, le drapeau de l’Ulster et l’Union jack ! Je me suis dit on est dans la merde… Ils nous ont vu et ça a commencé direct, comme « ha voilà des fenians ! » « alors les fenians vous voulez un verre ? » et puis, il y en a un qui me dit « qu’est ce que vous buvez déjà ? Ha oui ! Cette boisson de fenian… » et il a commandé « pionta dubh », en fait c’est une pinte de guiness en irlandais tu vois ! […] Et en fait, ils nous ont payé des verres toute la soirée, tout en nous insultant ! Tu le crois ça ! »

 

 

 

Cependant, lorsque je lui ai demandé ce qui s’était passé par la suite, il m’a expliqué que dans la « vie normale » il ne les aurait jamais rencontrés (puisqu’ils ne vivent pas dans les mêmes parties de la ville), et que si ça avait été le cas, ils ne se seraient pas adressé la parole, voire même qu’une rencontre aurait plutôt tourné à l’agression. De plus, il m’a avoué que ce sont le genre de chose dont on ne parle pas, il faudrait être fou pour aller raconter au sein même de sa communauté qu’un « gars de l’UVF » vous a offert des verres. Cet exemple m’a été confirmé à de nombreuses reprises par d’autres personnes interrogées.

La vie sociale en elle-même oblige à des consensus. On assiste alors à la formation de  plages que j’appelerai « para-sociales » qui réunissent bon gré mal gré eux les deux groupes. Notamment par exemple dans des moments en marge, voire illégaux que j’appellerais « rêvés » car ils sont inexistants aux yeux de la société globale (n’y participent que certains groupes distincts) et sont souvent illégaux. Ces moments aussitôt terminés, sont niés par leurs organisateurs qui tombent sous le coup de la loi et par leurs participants (puisque dés que ces « moments rêvés » sont terminés on fait comme si ils ne s’étaient jamais produits). On retourne alors au schéma antérieur classique de division et de distinction sociale. On se rencontre pour mieux se séparer en somme.

 

 



[1] Si ces pubs sont « sans fenêtres » ce serait pour empêcher que l’on voit ce qui se passe à l’intérieur, ce qui serait alors révélateur des pratiques illégales qui s’y déroulent.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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