Présentation

Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:32

      

Le conflit peut se décliner sous de nombreuses formes. Et sa construction se fait parfois dans des domaines ou à des moments auxquels on s’attend le moins.

B. (Homme, catholique) :

« Je me rappelle, pendant un lock-in, je me suis retrouvé dans ce pub, c’était vraiment trop étrange. Il y a ce mec qui est rentré, un loyaliste. Je l’ai reconnu parce que j’avais vu sa photo dans les journaux. Mon père avait traqué son père pendant des années, il était dans l’UVF mais il avait été tué par l’IRA avant qu’il n’ait pu l’arrêter. Je peux te dire quand je l’ai vu, je me pissais dessus ! Il est venu s’asseoir à côté de moi et il a commandé une pinte, et puis, il en a pris une deuxième. Il m’a demandé comment je m’appelais. Je lui ai dit et puis, il a commandé une pinte pour moi aussi… Je ne disais rien. Et puis, il a commencé à me parler en irlandais… Je ne comprenais rien à ce qu’il disait… Il m’a dit : « regardes-toi, sale fenian, tu peux même pas parler ta propre putain de langue ! » Je lui ai demandé où il avait appris à parler si bien la langue des fenians, et il m’a dit : en prison. Il en était sorti il n’y a pas longtemps. Et en fait, tu sais ce qu’il m’a dit, je te jure, il m’a dit : « il faut bien connaître son ennemi pour mieux le combattre » je te jure c’est ce qu’il a dit. En fait, il y a pas mal de loyalistes qui parlent irlandais… Oui, oui, ça arrive… Il faut qu’il soit parfaitement bilingues pour les infiltrations ou se genre de trucs… »

             Le conflit ne s’illustre pas seulement à travers une suite de violences sans dicernement même si c’est parfois le cas. On voit ici qu’il peut s’exprimer sous des formes plus subtiles et complexes. Toujours dans le registre du rapport à la langue, on voit ici que le loyaliste auquel B. fait allusion parle couramment irlandais, ce qui selon lui, n’est pas surprenant. Mais si cet homme maîtrise la langue des « fenians » c’est dans un but gerrier clairement exprimé : « il faut bien connaître son ennemi pour mieux le combattre ». On voit ici que la pratique de la langue s’inscrit dans une stratégie conflictuelle calculée. Cela peut aussi être un des éléments qui peuvent expliquer la longue durée de ce conflit nord-irlandais. La subtilité des attaques et des pratiques des différents participants sur le terrain et à l’échelle politique, comme autant de mouvements des piéces sur un échiquier.

 

            Il y a un événement que l’on m’a raconté plusieurs fois dont je n’ai pu trouver aucune trace et donc, dont je ne peux en aucun cas infirmer ou confirmer la véracité. Cependant, l’intérêt ici n’est pas de savoir si cette histoire est vraie, mais d’en dégager le sens et ce qu’elle nous révéle sur l’état d’esprit des personnes qui y croient. Il s’agit de « la rencontre ». Dans les années 1980, les dirigeants de l’UVF et de l’IRA se seraient rencontré, dans un pub, afin de discuter de l’évolution de la situation dans le pays, et notamment de la division du territoire. La population catholique ayant fortement augmenté et débordant ses « peaces lines », l’IRA aurait donc négocié une redistribution du territoire. A savoir qu’à la distribution (division) du territoire correspondent aussi des enjeux économiques. Si cette histoire de « la rencontre » peut paraître étonnante pour certains, elle ne l’est pas pour la plupart des individus qui me l’on racontée, ou à qui j’ai demandé leur opinion. La durée du conflit se serait selon eux, accompagné d’une irrepressible corruption des mouvements paramilitaires. La « cause » des uns ou des autres, serait aujourd’hui souillée par des entreprises « mafieuses » motivées par l’appât du pouvoir et du gain. Les politiques publiques de résolution du conflit qui ont déçu de nombreux nord-irlandais, ont répandu l’idée parmi eux que tout pouvait se « négocier » ( en référence à l’ Accord du vendredi saint de 1998).

Certaines personnes ont en effet intérêt à ce que le conflit perdure, en tout cas, comme il est aujourd’hui. Cette situation de semi-chaos social leur permettrait de se maintenir à une place importante dans la société, et de légitimer dans certains cas des pratiques douteuses. Des économies paralléles et des modes de vies se sont effectivement construits en fonction du conflit. Une personne que j’ai pu interroger qui a pendant plusieurs années « travaillé[1] » pour l’IRA m’a confié que son engagement envers cette organisation n’était pas politique. D’autres éléments entraient en jeu dans sa décision comme : le désir de protection, celui de devenir à son tour un « dur » et de gagner de l’argent rapidement. Ce genre d’engagement ne se rompt cependant pas aussi facilement qu’un contrat d’embauche et entraîne de lourdes conséquences.

Il faut cependant nuancer ce propos. Il est certain que les différentes organisations paramilitaires ont été souvent mêlées au cours de l’histoire à des affaires criminelles sans lien direct avec la situation politique : trafic de drogue, braquage de banque… Mais cela, ne suffit pas à expliquer la perpétuation du conflit nord-irlandais qui est activé par de nombreux mécanismes, comme on l’a vu dans la premiére partie.


 


 

[1] Cette personne ne s’est jamais définie comme ayant « fait partie de l’IRA », ou comme étant membre de l’organisation.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:30

 

S’il existe un élément fort constitutif de l’identité ethnique, c’est bien la langue. La langue serait le premier marquage de la différence, comme premier élément d’expression d’une culture particulière. La langue nationale en Irlande est le gaélique irlandais, mais la langue la plus utilisée reste l’anglais. Comme l’explique Brigitte Dumortier dans son article « Le Gaeltacht : un espace protégé [1]», à la différence de bon nombre de nationalismes européens, le nationalisme irlandais avant la première guerre mondiale,  ne reposait pas sur un fondement linguistique solide. Si la langue irlandaise avait survécu aux Lois Pénales de 1695  elle avait succombé à la grande famine (1845 – 1850) qui toucha plus fortement la paysannerie des périphéries insulaires et péninsulaires qui s’exprimaient essentiellement en gaélique irlandais. Cependant, un sentiment d’appartenance celtique fut à côté de la revendication foncière et de l’attachement au catholicisme, un des moteurs de la lutte pour l’indépendance et la résurrection et survie de la langue irlandaise un des défis de l’Etat Libre. L’irlandais se sépare en dialectes méridionaux (E. Munster, W. Munster) et dialectes septentrionaux (Ulster et Connacht). Dumortier s’appuie sur un recensement de la population effectué entre 1981 et 1991. Elle précise : « Les données linguistiques sont difficiles à interpréter car le nombre d’irlandophones correspond au nombre de personnes ayant répondu positivement à la question : « parlez-vous irlandais ? », ce qui recouvre une grande variété de degrés de compétence et de fréquences d’utilisation. »[2] D’après les statistiques citées par B. Dumortier,  l’Irlande prise dans son ensemble (Irlande du Nord comprise) compterait au sens strict (irlandais comme langue de communication quotidienne) 60 000 irlandophones sur une population totale d’environ 3.7 millions d’habitants. Avant l’indépendance, l’irlandais était considéré par la bourgeoisie protestante d’ascendance anglaise comme la « quintessence de l’irlandité » qui profitait de la « mode celtique » qui envahissait toute l’Angleterre. Par contre pour la paysannerie catholique de souche irlandaise l’usage de l’irlandais était associé « au retard économique et à l’infériorité sociale »[3]

Aujourd’hui pour ce qui concerne l’Irlande du nord, l’irlandais est une langue très minoritaire et reste le fait de la population catholique la plus rattachée à ses racines irlandaises. Cependant pour certains groupes, le gaélique reste bien l’essence même de l’irlandité et les membres de l’IRA pour ne citer qu’elle, s’expriment en irlandais, et l’utilisent non seulement pour affirmer leur différence (avec les protestants) mais aussi comme une sorte de code.

M. (Homme, catholique, 26 ans) raconte :

 

«  Quand j’étais petit pour aller à mon école je devais traverser une ligne de paix à pied. Il y avait là les militaires (britanniques) qui gardaient les barriéres tu vois et qui devaient me fouiller à l’aller et au retour… Je me souviens que ça me contrariait beaucoup parce que ça prenait du temps et que du coup je devais me lever plus tôt car je traversais le barrage. Généralement il y avait deux militaires et c’était souvent les mêmes. J’avais juste 10 ans je crois et ils se moquaient de moi. Un jour je me rappelle, il y en a un qui m’a dit « tiocead arlar », ils rigolaient, ils disaient d’autres mots en irlandais tu vois et puis il disaient « tiocead arlar ! mon cul ouais ! vous pouvez toujours attendre ! » Et en fait, je ne disais rien, parce que je ne comprenais pas ce qu’ils me disaient tu vois ! La honte ! Tu sais ce que ça veut dire « tiocead arlar » toi ? Et bien ça veut dire « Our day will come » (notre jour viendra) en irlandais et c’est la phrase préférée de l’IRA à chaque fois qu’ils font une déclaration, ils terminent par cette phrase. Je n’ai compris que plus tard que c’était ce qu’ils me disaient… J’avais compris qu’ils se moquaient de moi mais je ne savais pas à quel propos… »

 

 

On pourrait penser, toujours dans le cadre de l’apréhension des pratiques mixtes, que le fait de parler la langue de celui qui appartient à l’autre communauté serait un pas décisif dans la compréhension voire dans l’acceptation de la culture et de la différence de l’autre. On voit ici qu’il n’en est rien. Il s’agit bien d’une pratique mixte (une rencontre répétée de représentants des deux communautés à la traversée d’une même barrière pendant des années) et d’un dialogue. Il ne faut pas considérer obligatoirement la fouille de l’individu comme une pratique obligatoirement dégradante et humiliante. La chose qui le dérange, c’est le fait que cela prenne du temps et qu’il doive alors se lever plus tôt le matin. En effet, la fouille fait partie du quotidien, il voit les autres catholiques traversant la ligne de paix subir le même contrôle, il a toujours vu cela, il s’agit pour lui d’une opération des plus banales. Il n’a que 10 ans et n’extrapole pas à ce moment cet élément à des considérations politiques comme l’occupation illégitime de son territoire par une force militaire extérieure.

Le récit de cette rencontre traduit un double échec de la pratique mixte à travers notamment la maîtrise de la langue. Tout d’abord, les militaires britanniques parlent au moins quelques mots d’irlandais qu’ils utilisent pour s’adresser à M. car ils estiment que celui-ci parle obligatoirement cette langue puisqu’il est catholique (ce qui n’est pas le cas). Ils choisissent une expression particulière « tiocead arlar », utilisée par l’IRA, à la limite du cri guerrier (« Notre jour viendra » : sous entendu, le jour où nous vaincrons). Ils partent alors du principe que M. connaît obligatoirement cette expression et par là même le rapproche du stéréotype : catholique = terroriste, alors même qu’il a 10 ans. L’effort de communication échoue dans un premier temps car, M. ne parle pas irlandais (ce qui est sensé être « sa » langue) alors que les militaires britanniques la parle (alors que c’est celle de l’ennemi). Ensuite, s’ils lui parlent irlandais, ce n’est pas pour lui témoigner de la sympathie ou du respect mais pour se moquer de lui et lui rappeler que ce sont eux qui détiennent le pouvoir dans son pays.


[1] DUMORTIER Brigitte, 1999, « Le Gaeltacht : un espace culturel protégé », in Joël Bonnemaison, Luc Cambrezy, Laurence Quinty-Bourgeois (sous la direction de), « La nation et le territoire. Le territoire, lien ou frontière ? Tome 2 », Paris, L’Harmattan : 75-81.

[2] Ibid, p 76.

[3] Ibid, p 79.

 

 

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:15

 

S’il existe bien un lieu parmi les plus stigmatisés communautairement en Irlande du

nord, c’est bien le pub. En effet, le pub est le premier lieu de socialisation en Irlande et en Grande Bretagne. C’est avant tout un lieu de rencontre. Le mot « pub » est un diminutif pour « public place », autrefois lieu dans lequel les habitants d’un même village se réunissaient pour discuter de la vie du village, pour y faire de la politique. Aujourd’hui, on s’y rend aussi pour boire, manger et écouter de la musique. Le pub reste cependant un haut lieu de rencontre politique, et est souvent le théâtre d’évènements liés au conflit, qu’ils soient réels ou légendaires. Les pubs dit « républicains » ou « sans fenêtres[1] » sont connus comme étant des anti-chambres de l’IRA et l’argent généré par ces commerces serait directement réinjecté dans les activités terroristes de l’organisation. Rien cependant ne permet d’alléguer ces informations. Mais la question ici n’est pas de savoir si cela est vrai ou faux, mais de savoir si la population y croit ou pas, et par là même, modifie ses pratiques. Certains pubs sont extrêmement stigmatisés et s’y rendre est interprété comme un acte d’allégence à la milice paramilitaire qui y est rattachée.

            Le cas qui nous intéresse ici est révélé par un enquêté (B. 35 ans homme catholique), barman pendant plusieurs années à Belfast. Il explique que lorsqu’il travaillait, le plus souvent le soir, il lui prenait souvent l’envie avec quelques uns de ses collégues de boire un verre après le travail. Seulement le temps qu’ils aient fini de travailler, les boîtes de nuits (qui ouvrent le plus tard jusqu’à 2 heures du matin) étaient fermées. Il existe cependant une autre possibilité pour continuer sa soirée, les « lock in ». Il s’agit de pubs, qui continuent de servir de l’alcool après la fermeture jusque tard dans la nuit, à rideaux fermés. Ces pratiques sont illégales et le propriétaire du pub qui pratique le « lock in », risque la perte de sa licence et une lourde amende s’il est pris. Il faut préciser que le fait de boire un verre n’est pas quelque chose d’anodin en Irlande et en Grande Bretagne, et revêt quasiment une dimension sacrée. Le fait de boire une Guiness d’une canette métallique seul chez soi est de l’ordre du « sacrilége » comme me l’ont expliqué unanimement les personnes interrogées.

C’est par le bouche à oreille que l’on sait où se trouve un « lock in », et comme c’est une pratique risquée, très peu de pubs le font et pas en même temps. A partir du moment où l’on rentre dans cet espace clandestin, illégal et secret les rapports sociaux habituels sont changés. B. raconte un « lock in » :

 

« On voulait aller boire un verre avec un collégue après le travail et il savait qu’il y avait un lock in dans un pub prés de là où on bossait. Alors on y est allé, tu sais, on a frappé le rideau de fer et puis on est passé par dérrière. Dés qu’on est rentré, on a vu deux loyalistes accoudés au bar ! Je me suis dit, merde ! Je peux te dire, que c’était pas des mecs très gentils tu vois… Ils avaient des tatouages tu sais, le drapeau de l’Ulster et l’Union jack ! Je me suis dit on est dans la merde… Ils nous ont vu et ça a commencé direct, comme « ha voilà des fenians ! » « alors les fenians vous voulez un verre ? » et puis, il y en a un qui me dit « qu’est ce que vous buvez déjà ? Ha oui ! Cette boisson de fenian… » et il a commandé « pionta dubh », en fait c’est une pinte de guiness en irlandais tu vois ! […] Et en fait, ils nous ont payé des verres toute la soirée, tout en nous insultant ! Tu le crois ça ! »

 

 

 

Cependant, lorsque je lui ai demandé ce qui s’était passé par la suite, il m’a expliqué que dans la « vie normale » il ne les aurait jamais rencontrés (puisqu’ils ne vivent pas dans les mêmes parties de la ville), et que si ça avait été le cas, ils ne se seraient pas adressé la parole, voire même qu’une rencontre aurait plutôt tourné à l’agression. De plus, il m’a avoué que ce sont le genre de chose dont on ne parle pas, il faudrait être fou pour aller raconter au sein même de sa communauté qu’un « gars de l’UVF » vous a offert des verres. Cet exemple m’a été confirmé à de nombreuses reprises par d’autres personnes interrogées.

La vie sociale en elle-même oblige à des consensus. On assiste alors à la formation de  plages que j’appelerai « para-sociales » qui réunissent bon gré mal gré eux les deux groupes. Notamment par exemple dans des moments en marge, voire illégaux que j’appellerais « rêvés » car ils sont inexistants aux yeux de la société globale (n’y participent que certains groupes distincts) et sont souvent illégaux. Ces moments aussitôt terminés, sont niés par leurs organisateurs qui tombent sous le coup de la loi et par leurs participants (puisque dés que ces « moments rêvés » sont terminés on fait comme si ils ne s’étaient jamais produits). On retourne alors au schéma antérieur classique de division et de distinction sociale. On se rencontre pour mieux se séparer en somme.

 

 



[1] Si ces pubs sont « sans fenêtres » ce serait pour empêcher que l’on voit ce qui se passe à l’intérieur, ce qui serait alors révélateur des pratiques illégales qui s’y déroulent.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:10

 

           J’ai séjourné pendant quelque temps à Belfast et j’ai rencontré là-bas une femme âgée de 75 ans (I) avec qui j’ai pu discuter longuement. Elle fût une source d’information importante sur le rôle des femmes pendant le conflit, notamment lors des premières marches pacifistes dans les années 1970. Mais si je parle d’elle maintenant c’est pour illustrer mon propos sur la mixité notament à travers une certaine utilisation des symboles. En effet, sa réputation de « pacifiste provocatrice » l’avait précédée avant même que je ne la vois pour la première fois. Résidant dans une enclave catholique au sein d’une ville à majorité protestante, elle n’hésite pas à afficher son soutien aux  membres de la communauté protestante parmi lesquels elle compte de bombreux amis. Elle avait même pris l’habitude, lorsqu’elle recevait ces amis, d’étendre un drapeau britannique à l’entrée de sa maison. Lorsque je la questionnai sur ces pratiques elle m’expliqua :

 

« L’Union Jack ! Mais qui t’as dit ça ! ha bon, tous le monde le sait ? Et bien oui, tu vois, lorsque je reçois mes amis, je veux qu’ils se sentent à l’aise, comme chez eux, tu vois ? (rires) Tu as dû remarquer que les drapeaux et les autres symboles sont très importants dans ce pays… Peut-être trop justement ! Les gens prennent les choses trop au sérieux… Même mes enfants, ils m’ont dit d’arrêter de provoquer, que j’allais retrouver mes vitres brisées, ou pire… Mais moi je les vois, et je n’ai pas peur d’eux, ce sont des gosses ! Je les entends crier Jaffa’s et Hun’s[1] parfois dans la rue et ça m’énerve… Qu’est ce qu’ils savent de cette guerre ? Une chose est sûr, il ne faut pas chercher l’ennemi à l’intérieur, non. »

 

 

            Tout en étant très admiratifs de leur mère, ses enfants m’ont en effet confié leur peur que celle-ci s’attire des ennuis à travers son attitude qu’ils jugent trop provocatrice, dans des moments de tension sectaire en Irlande du nord. On remarque à travers son attitude que I. utilise le systéme au lieu de le subir. Elle choisit de retourner la situation en utilisant ces symboles qui servent à marquer les territoires et à dissuader les personnes que l’on ne juge pas bienvenues d’y entrer. Ces symboles sont avant tout un marquage, une façon de s’approprier le territoire et par là même d’en refuser l’accés à l’autre communauté. Elle conçoit la construction de la paix en Irlande du nord à travers l’acceptation des différences et l’humour. Elle m’explique son désir de dédramatiser la situation et dénonce ceux qui selon elle « se font un plaisir de ranimer les tensions ».

            Peter Shirlow dans son article[2]  cite cette femme protestante qui habite Upper Ardoyne et qui va faire ses courses dans un magasin « catholique » :

 

« We shop in Curlies (located in Republican West Belfast). It’s so cheap there and who is going to know we are Prods (protestants) if we go there. But we take Tesco bags with us and put the shopping in them before we go home. We make sure we dump the bags from Curlies in case someone sees them in our bin. If i walked up that path with curlies bags i would get my windies (windows) in (broken). »

[ Nous faisons les courses à Curlies (situé dans un quartier républicain à West Belfast). C’est très bon marché là-bas et qui pourra savoir que nous sommes des protestants si nous allons là-bas. Mais nous prenons des sacs Tesco (magasin britannique) avec nous et nous mettons les courses dedans avant de rentrer à la maison. Nous nous assurons aussi de jeter les sacs de Curlies au cas ou quelqu’un les verrait dans notre poubelle. Si je marchais dans cette rue avec des sacs Curlies, j’aurais mes fenêtres brisées. ]

 

 

Je me permet d’emprunter cet exemple car il recoupe parfaitement mon propre travail de terrain et permet d’exposer de manière concentrée une pratique mixte tout à fait intéressante. On a vu plus haut que même les supermarchés portaient des stigmates communautaires en Irlande du nord. Notamment le fait que les produits qu’on y vend seraient différents, de moins bonne qualité et surtout que ces supermarchés financeraient en partie les pratiques terroristes de l’IRA. On voit ici, que la personne (en l’occurrence une femme issue d’un couple protestant) dépasse ces stéréotypes dont sont affublés les magasins catholiques. Si elle fait ses courses dans ce magasin, c’est qu’elle estime que les produits y sont de qualité et qu’elle les trouve bons. (En référence au fait qu’il y aurait des produits de catholiques ou de protestants). Il s’agit bien donc d’une pratique mixte, tout d’abord puisque cette femme se retrouve réguliérement dans un lieu où elle est confrontée à l’autre communauté (dans le supermarché) mais aussi parce qu’elle s’alimente des mêmes produits qu’eux. 

On peut cependant voir qu’elle est tout à fait consciente de ces stéréotypes et de leur importance au sein de sa propre communauté, et elle développe alors une tactique poussée afin de les contourner. Elle prend soin de se procurer des sacs Tesco, de les emporter avec elle au moment de partir faire les courses, d’échanger les sacs et de jeter les sacs Curlies avant de rentrer chez elle afin de cacher l’endroit où elle fait ses courses. Cela afin de se conformer au shéma défini par la division ethnique qui fait loi dans sa communauté et plus précisément ici, dans son quartier.

Dans ce cas, on voit que la pratique mixte (faire ses courses dans un supermarché de l’autre communauté) est très largement stigmatisée négativement et vécue comme une trahison. La personne fait part de sa peur de retrouver ses vitres brisées, « Si je marchais dans cette rue avec des sacs Curlies, j’aurais mes fenêtres brisées » : il y a là presque une relation de cause à effet direct. Cela peut expliquer le silence qui entourent certaines pratiques mixtes en Irlande du nord, en comparaison du débit conséquent de paroles et d’écrit en ce qui concerne les pratiques « non mixtes », celles de la division ethnique et de la haine sectaire. Ces pratiques mixtes existent pourtant bel et bien mais elles sont cachées car encore bien trop stigmatisées et peuvent amener à des conséquences violentes.

Cette pratique mixte révéle plutôt une avancée positive dans le mode de penser et d’agir des personnes en Irlande du nord, dans le sens où l’on dépasse les stéréotypes ce qui signifie donc bien dans ce cas là que l’on n’y croit pas vraiment. On a méticuleusement construit la division ethnique et on voit que les individus élaborent des stratégies afin de la déconstruire. Il y a cependant un bémol à cette conclusion qui est qu’aujourd’hui encore, la pression communautaire reste trop forte et peut conduire à transformer un désir de pratiques communes en sentiment de honte et de peur.



[1]  Noms donnés aux protestants par les catholiques. Le mot « Jaffa » est tiré d’un gâteau du même nom fourré à l’orange ( en référence aux orangistes), et « Hun » était le nom donné par les irlandais aux nazis pendant la seconde guerre mondiale.

 

[2] SHIRLOW PETER, septembre 2003, “Who fears to speak: fear, mobolity and ethno-sectarianism in the two Ardoynes”, The Global Review of Ethnopolitics, Vol. 3, no. 1. p 88.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 11:08

En dehors des politiques de l’oubli et du pardon, puis, du souvenir et du pardon, le gouvernement s’est lancé dans la création de politiques de mixité concrêtes. Un exemple en seraient les groupes de discussion, animés par des éducateurs spécialisés entiérement financés par l’Etat et dans lesquels les parents protestants et catholiques pouvaient envoyer leurs enfants pendant deux jours ou une semaine. A. raconte :

 

« C’était comme une sorte de colonie, mes parents m’y ont inscrit plusieurs fois. Il devait toujours y avoir un nombre égal de catholiques et de protestants… Et puis, ben, je me rappelle pas de tout, mais en fait, on déterminait des sujets relatifs au conflit comme : la religion par exemple, ou les attentats… et puis on discutait pendant des heures. Chacun exposait son point de vue, on devait respecter la parole des autres… Il y en avait parmi nous qui n’avait jamais parlé avec des protestants, moi j’en connaissais déjà, il y en avait dans ma ville tu vois, on jouait au billard des trucs comme ça… Donc je savais déjà un peu comment ils pensent tout ça… Mais ça durait des jours et des jours ces discussions… En fait ça ne finissait jamais tu vois. "

 

           Mais comment peut-on techniquement instaurer la mixité ethnique ? En effet, on peut penser qu’il est difficle de forcer les populations à vivre ensemble si elles ne le souhaitent pas. Le gouvernement a donc essayé de palier à ce manque d’enthousiasme en favorisant largement les personnes faisant un pas vers le mélange ethnique. Les personnes souhaitant s’installer dans des quartiers « mixtes » reçoivent des aides financières. Il y a aussi le projet d’intégrer le degré de contact interethnique, comme élément favorable, au curriculum scolaire, et par là même, au curriculum vitae.[1] D’autres mesures sont prises comme la tentative de détruire les éléments les plus ostentatoires de l’appartenance sectaire et ceux qui sont vus comme un appel à la haine sectaire. Le policier B. (protestant, homme) explique :

« Ecoute, à Ballymena, il y a eu 5 attaques sectaires en à peine trois mois… Et un meurtre, un protestant a été poignardé[2]. Il y a aussi eu des cocktails molotovs lancés sur des écoles, des églises et d’autres endroits… Je veux dire, ça bouillone carrément là-bas…[…] Pour améliorer la situation ? Et bien, oui, comme par exemple, ils ont demandé aux prêtres de parler aux gens de leur paroisse pour qu’ils arrêtent… On a aussi commencé à enlever les peintures bleu, blanc, rouge des trottoirs de Harryville et aussi certaines peintures murales… En fait, tout ça c’est pour améliorer les relations tu vois… Mais le truc, c’est que les peintures, ils vont les refaire, j’en suis sûr… Et puis, peut-être que c’est encore plus dangereux de les enlever ! […] ben parce que tu vois, en fait, c’est comme des paneaux « attention danger » ! Comme ça, tu sais où tu peux marcher, tu vois ce que je veux dire ? Je veux dire, de toute façon, ça ne s’arrangera pas du jour au lendemain… Si il n’y a plus les peintures, ils trouveront autre chose pour délimiter leur territoire… Je veux dire, Tony Blair, il me fait rigoler, il faudrait qu’il vienne voir un peu du côté de Belfast ou de Ballymena comment ça se passe et on reparlera alors de sa politique de « il faut tous se donner la main et chanter ensemble ! » Je te jure, c’est une blague son plan »

           On voit que B. dans sa pratique de terrain, aux « premières loges » des tensions sectaires se situe dans une logique de l’urgence. En effet, pour lui les peintures murales et celles qui se trouvent au sol ainsi que les murs de séparation entre certaines communautés sont nécessaires pour éviter un mélange ethnique qui s’avére trop souvent être « explosif ». Il regrette le manque d’adéquation entre les politques publiques et la réalité à laquelle il fait face chaque jour.



[1] DUNN Seamus, 2000, « L’éducation dans une société divisée : le cas de l’Irlande du Nord. » Chapitre 6, in M. Mc ANDREW,  F. GAGNON, «  Relations ethniques et éducation dans les sociétés divisées », Paris, Montréal : p 118.

 

 

 

 

 

 

 

[2] Depuis, les attaques ont continué dans ce quartier, s’enchaînant, jusqu’au décés le 8 mai 2006, de l’adolescent M. McIlveen.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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