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Anthropologie du conflit nord-irlandais

Jeudi 28 septembre 2006 4 28 /09 /2006 19:34

 

                                             a)    Réforme de la police

Il est inscrit dans l’accord du Vendredi Saint de 1998[1] notamment la réforme de la

Police (anciennement RUC : Royal Ulster Constabulary) qui deviendra à partir de 1998 la PSNI (Police service of Northern Ireland), ainsi que la réforme du systéme judiciaire, cela afin d’atténuer la corruption dans ces institutions et d’assainir la pratique de la justice à différents niveaux.

La RUC, police dite : « anti-terroriste » dans un pays en état de guerre devra donc laisser place à la PSNI, nouvelle police d’un pays en paix et qui devra donc, entre autre, respecter la charte des droits de l’homme. En effet, le statut de police anti-terroriste donnait précédemment une très grande liberté d’action à celle-ci et ayant malheuresement conduit en trente ans à de nombreuses et tragiques bavures. Il faut aussi préciser que les hommes de la RUC et leurs familles étaient bien évidemment les cibles favorites des terroristes des deux bords et que l’on compte aussi de très nombreuses pertes dans les rangs de la police.

            Lorsque j’interrogeais un policier protestant sur ce qu’il pensait de cette réforme, il m’explica en ces termes :

« […]  Comme par exemple je suis dans la RUC ok… Non, merde, dans la PSNI, de toute façon, c’est pareil. J’ai été dans la RUC pendant vingt ans ok,  je sais que le père de B. en était aussi. Je connais X, il était dans la même promotion que son père à l’école de police… Mon père était dans la police aussi, comme mes oncles et mes cousins. T’as entendu parler du processus de paix ? Ok, les mecs ont signé un papier ok, et puis ils nous ont dit : « Maintenant nous sommes en paix messieurs, alors faisons une nouvelle police ! » Mais tout ça ce n’est qu’une blague crois moi…  Rien n’a vraiment changé, je peux te le dire… Les choses vont un peu mieux, il faut le dire, mais je dois faire face à la même merde tous les jours, et je peux te dire que ces gars à qui je dois faire face sont de vrais connards et ils n’ont rien changé à leur conneries, tu vois… Ils sont exactement les mêmes connards, avec les mêmes putains de  révolvers et la même putain de merde dans le cerveau, tu vois ? Je veux dire… Maintenant ils nous disent « Bon, nous sommes la PSNI les mecs, alors vous devez respecter les droits de l’homme ok ? » Qu’est ce que c’est que ce bordel les droits de l’homme ? Les droits de l’homme mon cul oui ! On a été une putain de police anti-terroriste pendant 40 ans et maintenant ils nous disent : « messieurs vous devez respecter les droits de l’homme ! » Mon cul ouais… Les mecs en face de nous ils ne respectent pas les droits de l’homme, je peux te le dire, ils en ont rien à foutre. »

Lorsque je lui demandai s’il estimait que le pays était toujours en guerre il me répondit :

« Je ne sais pas, ça dépend, comme je l’ai dit, nous faisons toujours face aux mêmes personnes, mais je pense que les enjeux ne sont plus exactement les mêmes tu vois ? Ils ont leur buissness et ils veulent être sûrs que ça marche comme ils le veulent et protéger leurs intérêts sans faire trop de vagues, c’est un peu comme un grand jeu et ils essaient d’être sûrs que tous le monde est ok avec le buissness. »

 

Comme on l’a déjà dit auparavant, la paix ne s’instaure pas par traité, et les propos de ce policier nous renseignent sur son état d’esprit par rapport au processus de paix. Dans son quotidien de policier de proximité il fait toujours face à la même violence et à la même criminalité, même si, comme il le précise, les enjeux idéologiques et politiques se sont agrémentés, voire, ont laissé la place à des enjeux financiers.

b)    Réforme de la justice

En ce qui concerne la réforme de la justice[2] en Irlande du nord, le traité de paix n’a pu être réalisé qu’en échange « d’arrangements » conclus entre les différentes milices paramilitaires et les gouvernements. Ces négociations ne concernent pas les individus n’ayant pas respecté le cessez le feu de 1994. Ces arrangements procédent d’une logique de : « l’oubli et du pardon », en effet, ils comportent l’amnistie des personnes emprisonnées pour actes terroristes, meurtres et actes criminels réalisés pendant les « troubles » et nombre d’entre eux se sont vu accorder aussi l’immunité (c’est à dire l’impossibilité d’être à nouveau poursuivis et emprisonnés si l’ont découvrait d’autres actes criminels leur icombant pendant les troubles, même preuves à l’appui). Certaines familles ayant découvert après l’accord du Vendredi Saint la responsabilité dans le meurtre d’un de leur proche d’un de ces amnistiés n’ont alors pu engager aucune poursuite car il bénéficiait aussi de l’immunité.

Lorsque je demande à l’une de mes enquêtées (21 ans, protestante) si elle pense qu’un jour son pays marchera vers la paix elle répond :

 

« Non, en tout cas pas de mon vivant. Parce que c’est comme ça ici. Les gens continuent de se battre maintenant, des gens sont tués ou blessés et ils n’oublieront jamais. Et ces personnes dans l’IRA ou l’UVF qui ont fait explosé des gens, ou qui les ont tués d’une quelconque autre manière, même maintenant, ils ne peuvent pas être poursuivis. Le gouvernement veut qu’on oublie tout, il leur donne l’amnistie, l’immunité. Donc personne ne peut être poursuivi par rapport aux « troubles ». Et je pense que c’est absoluement stupide et que c’est n’importe quoi ! C’est la pire chose qu’ils aient jamais faite,  de laisser des meurtriers marcher librement. Et pour les gens ici, c’est comme si tu pouvais avoir tué dix personnes et ce n’est pas grave ! Tu ne seras juste jamais puni ! On te laissera tranquille et les familles des victimes n’obtiendront jamais justice. Et Tony Blair se fiche bien des gens en Irlande du nord, il voulait juste s’en débarrasser, c’est tout. Et tu vois maintenant, il y a toujours des émeutes parce que le gouvernement a poussé les choses un peu trop loin, et les gens ne sont pas contents… Les émeutes du début de l’année dernière étaient vraiment très mauvaises et on a vraiment cru que ça allait dégénérer gravement. Et je pense que nous pourrions voir la situation dégénérer très facilement, je pense vraiment… »

 

            Les gouvernements britanniques et irlandais conjointement avec les partis politiques nord-irlandais ont donc privilégié l’institution de la paix par l’oubli et le pardon des atrocités commises. On peut s’interroger aujourd’hui sur ces arrangements contractés avec les polices paramilitaires. En 1998, la contractation des accords de paix était l’objectif premier de ces gouvernements, quel qu’en soit le prix. La majorité de la population, même si elle s’était prononcée en faveur du processus de paix, était contre la négociation de celui-ci avec ces organisations terroristes. Les personnes que j’ai interrogées ont quasi unanimement condamné ces négociations et les arrangements qui en découlent. Nous savons aujourd’hui que le processus de paix a échoué, pas seulement à cause de la dissolution du parlement de Stormont mais aussi parce que le cessez-le-feu n’a pas été respecté et les actes de violence sectaire sont quotidiens, et l’on déplore encore aujourd’hui de nombreux actes de torture et de barbaries d’une grande cruauté. Cette violence là est peut-être encore plus vicieuse que celle que l’on pouvait voir pendant les troubles. En effet, elle s’est insinuée dans les pratiques sociales des gens jusque dans les actes les plus banals et aujourd’hui, elle est tacite.

            Cette observation nous améne aussi à un autre constat, qui est que finalement, même dans les négociations du processus de paix, les organisations terroristes restent les uniques interlocuteurs des gouvernements et imposent leurs conditions sous la menace d’une reprise des combats, et ce sont eux qui décident de la paix et de son application.

            L’oubli n’a donc pas été efficace en Irlande du nord et n’a aucunement conduit à la paix. De nouvelles dispositions ont été prises par les gouvernements avec l’aide des initiateurs de la commission : vérité et réconciliation en Afrique du sud comme nous le verrons dans la troisiéme partie.



[1] NORTHERN IRELAND OFFICE (NIO), 1998, « Policing and justice » in The Agreement, Text of the agreeement reached in the Multy-Party Negociations on Northern Ireland, (10 avril 1998), (Cmnd 3883), [Good Friday Agreement, Belfast Agreement]. Belfast : HMSO. P 26-28.

[2] NORTHERN IRELAND OFFICE (NIO), 1998, « Review of the criminal justice system » in The Agreement, Text of the agreeement reached in the Multy-Party Negociations on Northern Ireland, (10 avril 1998), (Cmnd 3883), [Good Friday Agreement, Belfast Agreement]. Belfast : HMSO. P : 29-31.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Jeudi 28 septembre 2006 4 28 /09 /2006 20:04

 

 

a)    Les médias : entre information et allégence

Le rôle des médias est bien-sûr d’une importance capitale en ce qui concerne la perception, à la fois extérieure et intérieure du conflit. Dans les différentes analyses[1] faites sur ce rôle des médias en Irlande du nord, deux courants ressortent.  Tout d’abord le degré de soutien que les médias britanniques, irlandais et internationaux ont donné à des acteurs politiques particuliers (comme le gouvernement britannique et l’IRA). Une vision partisane consciente donc et dans de nombreux cas, construite dans des buts politiques définis. (Notamment ceux du gouvernement britannique). Le second courant argumente que le rôle des médias notamment internationaux n’a pas été orienté consciemment, que le fait de taire certains évènements et d’en surexposer d’autres était le fait même de la situation de crise et d’actions individuelles. Il y a probablement du vrai dans les deux. On ne peut nier que le gouvernement britannique a largement utilisé la presse, par exemple pour les besoins de l’instauration du processus de paix (comme on l’a vu plus haut). Cela ne permet tout de même pas de crier au complot international. Le pays étant lui-même divisé, il est extrêment facile de tomber sans l’avoir voulu dans une vision partisane du conflit. Quand on sait que le fait d’utiliser un terme ou un autre pour désigner la province est déjà un signe d’allégence politique et communautaire, il n’est pas évident, voire quasiment impossible, de rendre compte en quelques lignes et de manière impartiale d’un événement en Irlande du nord.

 

 

Cependant personne ne nie l’influence des médias que se soit de manière consciente ou inconsciente sur la perception du conflit. En Irlande du nord, la presse est divisée, comme l’explique John O’Farell dans son article « Divided people, divided press »[2], il existe dans le pays une grande variété de journaux qui sont, plus ou moins assimilés à l’une ou l’autre communauté. Par exemple dans la ville de belfast il y a trois journaux quotidiens : le News letter, The irish news et le Belfast telegraph. Le News letter prend un point de vue unioniste entre la droite de l’Ulster Unionist Party et le Democratic unionist party the Ian Paisley. The irish news a un point de vue nationaliste républicain mais condamne les pratiques violentes de l’IRA. Le Belfast Telegraph est un journal qui tend plutôt vers un point de vue unioniste mais permet réguliérement l’intégration d’articles des deux points de vue (ainsi que le courier des lecteurs, dans lequel les représentants des deux communautés peuvent s’exprimer). On retrouve le même type de division à travers les journaux et les radios de l’ensemble du pays. Cela pose bien-sûr la question de la justesse des informations, ou comment, dans ce cas précis, un fait apparement objectif et anodin peut prendre rapidement une dimension politique, ethnique et religieuse suivant les différentes médiations qu’il rencontre pendant sa mise en forme publique.

 

Cette question mériterai qu’on s’y attarde beaucoup plus longuement, mais il n’est pas lieu de le faire ici. On peut cependant s’attarder sur quelques points pertinents qui présentent un intérêt par rapport à ce sujet. On ne peut nier que l’Irlande du nord est aujourd’hui largement boudée par les médias internationaux. Ceux-ci se sont très largement désintéressés de la question nord-irlandaise à la suite de l’échec du processus de paix. Ce silence médiatique international blesse les nord-irlandais qui regrettent que le reste du monde se moque de leur sort et en même temps, le battage médiatique fait autour de certains évènements est dénoncé par les nord-irlandais comme très souvent biaisé, voir faux ou mal compris. Par exemple, les médias du monde entier se sont déplacé pour observer les troubles autour de l’école de Holy Cross, cette pression médiatique a eu un effet direct sur cet événement et sur sa durée car, comme le confie les habitants de Glebryn : « personne ne voulait céder devant les caméras du monde entier ». Cependant, la lecture médiatique de l’événement a été complétement erronée. Les médias y ont vu une bataille de fanatiques religieux (dans un contexte propice : juste après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis) quand il s’agissait en fait d’une bataille de territoire entre deux groupes paramilitaires distincts. Ceux qui souhaitaient expliquer que ces troubles n’avait qu’une dimension religieuse moindre n’ont pas été écouté.

 

 

b)    Traitement du conflit dans le cinema nord-irlandais

 

Il est aussi intéressant d’analyser la place du cinema dans la perception du conflit. On peut remarquer que la production cinématographique des nord-irlandais les concernant est considérable, même si elle a été plutôt tardive. Certains films ou documentaires ont même largement dépassés les frontières des îles britanniques et ont été par là même des succés de « box office ». On peut s’interroger sur la réalité que ces films décrivent et la perception de celle-ci à l’étranger. Le premier constat que l’on peut faire est que, les films les plus connus s’attardent le plus souvent à montrer des événements touchant la communauté catholique Bloody Sunday, In the name of the father, Omagh, Holy Cross[3] pour ne citer que ceux-là. Cela ne signifie pas qu’ils présentent un point de vue biaisé sur ces évènements, car surtout concernant Bloody Sunday, Holy cross et Omagh fictions-documentaires à caractére anthropologique ont fait l’objet d’études très poussées et relatent des faits les plus objectifs possibles. Ils font cependant l’objet d’un point de vue, non seulement à partir du choix du sujet abordé et de celui du « héro » que l’on suit tout au long de l’intrigue. Ces films ont très largement contribués à présenter aux yeux du monde la communauté catholique comme « martyr » et la communauté protestante et britannique comme des bourreaux.

 

V. ( femme, protestante) :

 

« Oui, Bloody Sunday, c’est tout ce dont les gens parlent en France ! Ils l’ont montré à la télé récemment et plein de gens sont venus me voir à la fac, parce qu’ils croient que je suis irlandaise, pour me dire tout le mal qu’ils pensaient des Anglais ! Je peux te dire ça leur a fait drôle quand je leur ai dit que j’étais britannique ! Mais tu vois c’est vraiment un truc qui m’énerve ! Pourquoi Ils ne montrent pas des films qui parlent du Bloody Friday [4]? Et puis, ce film, il ne montre pas l’IRA comme elle est vraiment ! Je veux dire… Cesont des meurtriers quoi ! »

 B. (Homme, catholique) :

 

« Ceux qui disent cela sont vraiment stupides ! Ce n’est pas un film contre les protestants ! Eux ils voient le mal partout, ils croient que tous le monde veut les attaquer constamment ! Il faudrait qu’ils arrêtent de se prendre pour des anglais et leur réputation s’améliorerai ! (rires) Non mais sans blague, Ivan Cooper était le leader du mouvement des droits civiques des catholiques et il était protestant bordel ! Et des mecs comme lui il y en a eu d’autres ! Je veux dire, c’est pas noir ou blanc… »

 

 

On peut remarquer aussi que le film Bloody Sunday est  très riche en information sur la société nord-irlandaise. Le réalisateur en partant d’un événement particulier se déroulant sur une journée à un moment historique donné, tente de représenter l’ensemble des enjeux qui sous-tendent la société nord-irlandaise. Ce film n’est probablement pleinement compréhensible que pour les nord-irlandais eux-mêmes (à qui il est destiné à la base) et aux initiés qui connaissent bien ce pays. J’ai remarqué que la traduction française éludait de nombreux termes utilisés pour décrire certains acteurs du film (et de l’Histoire). Notamment, lorsqu’il est fait allusion à l’UVF, par exemple, la principale milice paramilitaire protestante, la traduction française évoque « les paramilitaires » un terme bien vague et qui peut porter à confusion (puisqu’il est aussi fait mention des « paras » les parachutistes britanniques ici en intervention). En paralléle, l’IRA (le pendant catholique de l’UVF) est nommée comme tel. Cela confirme bien que certains éléments relatifs au conflit et perçus de l’extérieur sont plus « connus » sans pour autant que cela traduisent une quelconque prise de partie de la part (dans le cas présent) des traducteurs du film.

 

Face à une justice inefficace à certains niveaux, le cinéma a joué un rôle considérable dans la reconnaissance des souffrances subies par la population à travers le conflit et la dénonciation publique des crimes commis. Le film Bloody Sunday par exemple, dénonce le meutre de treize catholiques par l’armée britannique, les soldats ayant perpétré ces meutres n’étant pas tombé sous le coup de la justice. La réalisation même du film, était un projet émanant de représentants des deux communautés. En effet, la plupart des figurants et des acteurs sont non professionnels et sont des habitants de Derry ayant vécu le Bloody Sunday. Certains acteurs représentant les militaires britanniques incarnent leur propre rôle. Le film Omagh qui s’attarde sur la tragédie de cette bombe qui explosa en 1998 dénonce l’inefficacité de la justice nord-irlandaise face cet événement, l’une des bombes les plus meurtrière qu’ai connu le pays.

 



[1] BRAIRNER ALAN, 1996, “The media”, chapitre 9, in, Aughey Arthur, Morrow Duncan, “Northern Ireland Politics”. Harlow: Longman Group. 247 p.

[2] O'Farrell John, 1998, « Divided people, Divided press : interpreting the poisonous silences in a fratured society », Media Studies Journal, Volum, (no 2, Sprin): p 97.

[3] Bloody Sunday, 2002, Paul Greengrass, Royaume Uni / Irlande. Omagh, 2005, Pete Travis, Grande Bretagne / Irlande. In the name of the father (Au nom du pére), 1994, Jim Sheridan, USA. Holy Cross, 2003, Mark Brozel, Grande Bretagne / Irlande.  

 

[4] L’après-midi du 21 juillet 1972 à Belfast et dans ses environs, un total de 22 bombes étaient déposées par l’IRA. A la suite de ces explosions, 9 personnes furent tuées (dont 7 protestants) et plus de 130 personnes gravement blessées.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Jeudi 28 septembre 2006 4 28 /09 /2006 20:07

a)    All truth is bitter (« Toutes les vérités sont amères »)

On a pu voir l’importance du souvenir et de l’expression des injustices subies de manière publique en Afrique du sud, à la suite de l’apartheid avec : La commission sud-africaine : vérité et réconciliation. Comme l’explique  Andrea Lollini dans son compte rendu du séminaire du 21 octobre 1998 dans le cadre du groupe de travail « Droit de l’Homme et Dialogue Interculturel » (DHDI), on retrouve dans la constitution de 1993 qui va signer la fin de l’apartheid en Afrique du sud les principes qui vont inspirer la Commission vérité et réconciliation. L'interdiction de vengeance et de représailles, la nécessité de reconstruire un nouveau tissu social et une nouvelle unité nationale, l'exigence de découvrir la vérité sur les actions criminelles commises pendant l'apartheid, la volonté de donner l'amnistie à qui avoue ses responsabilités, sont les valeurs cristallisées dans cette consitution. « Pour ce qui concerne la réconciliation il faut réfléchir sur ce que signifie réconciliation dans la Constitution de l’Afrique du Sud et dans le statut de la Commission : (1) "Réconciliation" signifie d'abord l'interruption d'une dialectique action-réaction, c'est à dire l'interruption de la spirale (escalade) des vengeances, qui a caractérisé l'Afrique du Sud pendant 50 années. (2) Réconciliation signifie aussi un changement du rapport dialectique entre les défenseurs et les opposants de l'apartheid, notamment un changement de langage parmi des parties longuement en conflit entre eux. C'est une nouvelle forme de communication. Dans cette perspective "réconciliation" signifie l'instauration d'un dialogue et peut être pour la première fois l'instauration d'un vrai dialogue. » Il s’agissait bien là aussi de briser le silence et de dénoncer les violences subies.

En février 1999 deux associations de défense des victimes du conflit en Irlande du nord ( VSNI et NIACRO[1]) ont invité le Dr Alex Boraine en Irlande du nord. Le Dr Boraine était à ce moment là Deputy Chair de la commission vérité et réconciliation en Afrique du sud. Il a alors rencontré plusieurs groupes d’individus pour parler du conflit nord irlandais et de son expérience et des leçons qu’il avait apprises en Afrique du sud. L’essence de ces discussions a été crystalisée dans un rapport appelé « All truth is bitter » (« Toutes les vérités sont amères ») et publié en mars 2000.

  Belfast, Bedford street, 22 mai 1998. Photo de Martin Melaugh. Paneau publicitaire du gouvernement rappelant aux gens la date du référendum. « C’est votre decision ».

 

 

 

 

 

b)    Healing through remembering ( « Soigner par le souvenir »)

 

Le projet « Healing through remembering » a été lancé en 2002, dans le but d’identifier les mécanismes et les options possibles afin de faire en sorte que le souvenir puisse agir comme un moyen de soigner, de cicatriser les blessures des personnes affectées par le conflit dans et au sujet de l’Irlande du nord. Le projet a été construit afin de trouver des réponses à la question : « Comment devrions-nous nous rappeler des événements liés au conflit dans et au sujet de l’Irlande du nord de manière à individuellement et socialement contribuer à la cicatrisasion de notre société ? »[2] Les politiques de l’oubli et du pardon ayant montré leurs limites, le projet « healing through remembering » est basé sur le fait que le souvenir prend une place importante dans la guérison sociale et psychologique du conflit. Et qu’en tant qu’individus et communautés les nord-irlandais sont un produit de leur histoire. « Ce dont nous nous souvenons est ce que nous sommes »[3]. Il y a là un véritable retournement dans la façon d’aborder le souvenir dans la marche vers la paix. Il s’agit ici de proprement définir, construire, une mémoire du conflit en faisant en sorte que celle-ci ne ravive pas les tensions et haines sectaires. Ce rapport fait aussi échos d’un élément important dans la conception de la paix en Irlande du nord, le fait que les deux communautés soient profondément différentes et qu’elles aient deux histoires différentes. Il ne s’agit pas là de construire une histoire unique et commune, mais de respecter, encore une fois les différences ethniques. « Dans une société en paix, nos différences et notre diversité devraient être notre force »[4].

Aucune des personnes que j’ai interrogées ne connaissait vraiment ces rapports et lorsque je leur en ai révélé la teneur exacte, ont émis des doutes profonds quant à la résussite de tel projet.

V. (femme, protestante)

« Je ne crois pas à la paix… Ca pour écrire des rapports et tout ça ils sont forts, je veux dire, le prends pas mal mais bon, je crois pas que ça serve à grand chose. Ils disent que l’on doit pardonner ! Mais pourquoi ? Tu sais, j’ai 21 ans et j’ai grandi avec des attentats tous les jours… Ma tante a été dans une explosion, elle a perdu une jambe, un bras et un œil ! Je veux dire… Pourquoi est-ce que l’on devrait pardonner ça ? Je me souviens de tout… Je me souviens du processus de paix, de Stormont. Je me souviens même de ces publicités à la télé avec un catholique et un protestant qui marchaient en se donnant la main sur une plage… C’est des conneries tout ça… Ca ne marche pas comme ça ! »

 

2)    Briser le silence

a)    Dénoncer les pratiques terroristes publiquement

       Il arrive cependant que cette loi du silence soit brisée, et cela permet de mettre encore mieux en relief celui-ci et comment il est un instrument d’une très haute importance dans le conflit nord-irlandais. Un exemple récent pourra illustrer cet argument. Dans la nuit du 30 au 31 janvier 2005, le nord-irlandais catholique Robert McCartney a été assassiné par des membres de l’IRA à sa sortie d’un pub républicain. Cela aurait pu être un règlement de compte comme il s’en produit souvent en Irlande du nord et qui sont presque toujours tus. Seulement les cinq sœurs et la femme de Robert Mc Cartney ne l’entendaient pas de cette oreille et se sont lancées dans une quête bruyante afin d’obtenir justice pour leur frére et époux. Elles ont alors alerté les médias pour dire haut et fort que leur frére avait été « tué par l’IRA » et visaient à travers cela le Sinn Fein, la vitrine politique de l’IRA. Elles sont allées à la télévision, à la radio, ont donné des interviews… Elles ont été invitées à la maison blanche par George Bush pour la St Patrick. Le président américain a dans un discours rapide condamné les pratiques de l’IRA. A partir de ce moment, établir la justice autour du meurtre de Robert McCartney est alors devenu un nouveau symbole de la lutte anti-terroriste en Irlande du nord. Elles n’ont cessé de réclamer justice. Un mot qui fait débat en Irlande du nord compte tenu des amnestys et autres immunités accordées par le gouvernement britannique dans le but justement de consolider le processus de paix. Réclamer justice est peut-être l’un des premiers pas vers la réconcialiation, dire tout haut les violences subies a déjà une valeur curative.

 

                                                          b)    Revendication publique de ses pratiques par l’IRA

       A la suite du tapage médiatique produit par les sœurs Mc Cartney, s’est produit un événement sans précédent qui a secoué l’Irlande et la Grande Bretagne entière. L’IRA a à son tour brisé le silence en publiant un long communiqué dans lequel l’organisation terroriste livrait sa version détaillée de la nuit du 30 janvier. Mais surtout, elle y indiquait comment la famille s’est vue offrir par l’IRA que les auteurs soient liquidés à défaut d’un procés devant une cour de justice. Pratiques qui bien qu’étant subies et connues de tous n’avaient jamais été aussi clairement énoncées dans une déclaration publique. L’organisation souhaitait à travers cette déclaration rétablir sa réputation de « justice », appliquée à leur manière. Si l’information nous paraît plutôt accusatrice, c’est à dire, mettant l’organisation dans une mauvaise posture, il ne faut pas s’y tromper. Pour certains irlandais, cette déclaration a été perçue comme un message fort qui visait à rétablir la puissance de l’IRA dans sa lutte et dans ses valeurs (on se souvient que dans les années 1970, cette notion de l’IRA comme étant « l’étalon de valeur pour les catholiques » était forte, et se soldait par de violentes punitions.[5]) l’IRA ayant été assimilée dernièrement à des pratiques peu légales, comme le braquage de l’Ulster Bank, ou des traffics importants de drogue, souhaitait probablement redorer son image.

       Lorsque je l’interroge sur ce qu’ont fait les sœurs McCartney, un de mes enquêtés, (catholique) me répond :

 

« Sûr, elles ont été très courageuses et tout ça, mais bon, maintenant elles ne doivent plus vivre les pauvres… A être sous protection constante, recevoir des menaces de mort.. D’ailleurs je sais pas si t’as remarqué mais on n’entend plus parler d’elles maintenant… »


 

[1] VSNI : Victim Support Northern Ireland, NIACRO : Northern Ireland Association for the Care and Ressettlement of Offenders.

 

[2] Healing Through Remembering, 2002, « Healing through remembering : the report of the healing through remembering project ». Belfast. P 4.  

 

[3] Idem, p 4.

 

[4] Ibid, p 4.

[5]  Lorsqu’un catholique était pris à voler quelque chose par exemple, l’IRA lui tirait dans la main ou on lui coupait quelques doigts.

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Samedi 30 septembre 2006 6 30 /09 /2006 14:28

a)    Dénoncer les pratiques terroristes publiquement

       Il arrive cependant que cette loi du silence soit brisée, et cela permet de mettre encore mieux en relief celui-ci et comment il est un instrument d’une très haute importance dans le conflit nord-irlandais. Un exemple récent pourra illustrer cet argument. Dans la nuit du 30 au 31 janvier 2005, le nord-irlandais catholique Robert McCartney a été assassiné par des membres de l’IRA à sa sortie d’un pub républicain. Cela aurait pu être un règlement de compte comme il s’en produit souvent en Irlande du nord et qui sont presque toujours tus. Seulement les cinq sœurs et la femme de Robert Mc Cartney ne l’entendaient pas de cette oreille et se sont lancées dans une quête bruyante afin d’obtenir justice pour leur frére et époux. Elles ont alors alerté les médias pour dire haut et fort que leur frére avait été « tué par l’IRA » et visaient à travers cela le Sinn Fein, la vitrine politique de l’IRA. Elles sont allées à la télévision, à la radio, ont donné des interviews… Elles ont été invitées à la maison blanche par George Bush pour la St Patrick. Le président américain a dans un discours rapide condamné les pratiques de l’IRA. A partir de ce moment, établir la justice autour du meurtre de Robert McCartney est alors devenu un nouveau symbole de la lutte anti-terroriste en Irlande du nord. Elles n’ont cessé de réclamer justice. Un mot qui fait débat en Irlande du nord compte tenu des amnestys et autres immunités accordées par le gouvernement britannique dans le but justement de consolider le processus de paix. Réclamer justice est peut-être l’un des premiers pas vers la réconcialiation, dire tout haut les violences subies a déjà une valeur curative.

 

                                                          b)    Revendication publique de ses pratiques par l’IRA

       A la suite du tapage médiatique produit par les sœurs Mc Cartney, s’est produit un événement sans précédent qui a secoué l’Irlande et la Grande Bretagne entière. L’IRA a à son tour brisé le silence en publiant un long communiqué dans lequel l’organisation terroriste livrait sa version détaillée de la nuit du 30 janvier. Mais surtout, elle y indiquait comment la famille s’est vue offrir par l’IRA que les auteurs soient liquidés à défaut d’un procés devant une cour de justice. Pratiques qui bien qu’étant subies et connues de tous n’avaient jamais été aussi clairement énoncées dans une déclaration publique. L’organisation souhaitait à travers cette déclaration rétablir sa réputation de « justice », appliquée à leur manière. Si l’information nous paraît plutôt accusatrice, c’est à dire, mettant l’organisation dans une mauvaise posture, il ne faut pas s’y tromper. Pour certains irlandais, cette déclaration a été perçue comme un message fort qui visait à rétablir la puissance de l’IRA dans sa lutte et dans ses valeurs (on se souvient que dans les années 1970, cette notion de l’IRA comme étant « l’étalon de valeur pour les catholiques » était forte, et se soldait par de violentes punitions.[5]) l’IRA ayant été assimilée dernièrement à des pratiques peu légales, comme le braquage de l’Ulster Bank, ou des traffics importants de drogue, souhaitait probablement redorer son image.

       Lorsque je l’interroge sur ce qu’ont fait les sœurs McCartney, un de mes enquêtés, (catholique) me répond :

 

« Sûr, elles ont été très courageuses et tout ça, mais bon, maintenant elles ne doivent plus vivre les pauvres… A être sous protection constante, recevoir des menaces de mort.. D’ailleurs je sais pas si t’as remarqué mais on n’entend plus parler d’elles maintenant… »

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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Samedi 30 septembre 2006 6 30 /09 /2006 14:31

Groupe d'enfants qui prennent part avec des adultes à une magnifestation contre l'occupation par les soldats britanniques de l'école St Peter's dans le quartier de Creggan à Derry.

 

1)   La mixité inter-communautaire existe en Irlande du nord

a)       Conception de la mixité interethnique

 

       Il est important dans un premier temps de définir plus précisément ce que l'on entend par « pratiques mixtes ». Ces pratiques que je qualifie de « mixtes » dans le sens de la mixité communautaire, sont apparues dans ma recherche alors même que je me concentrais précédemment sur la division ethnique. En effet, les pratiques mixtes en Irlande du nord n'ont de pertinence qu'en regard du fait que le pays tout entier ainsi que le mode de socialisation qui en découle sont construits autour de cette division ethnique. Cependant il existe tout de même des moments, où les personnes issues de communautés différentes se retrouvent ensemble, et deviennent alors actrices d'un échange, soit qu'elles partagent une activité commune dans un but particulier (ou non), soit qu'elles entretiennent une relation sociale, plus ou moins poussée et volontaire. Comme on l'a vu plus haut, la société nord-irlandaise donne la possibilité à sa population, dans quasiment chaque moment de la vie quotidienne, de vivre de manière séparée. Les moindres éléments de la vie sont conditionnés, définis, par l'appartenance ethnique et la société dans sa construction même, répond si on le souhaite à quasiment chaque besoin social dans le respect de la division ethnique.

       Et pourtant, la mixité interethnique existe bel et bien. Elle est rarement évoquée dans les différents travaux scientifiques au sujet de l'Irlande du nord probablement pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce que ces pratiques paraissaient aux yeux de beaucoup de chercheurs comme d'une pertinence moindre. En effet, au premier abord, l'urgence était de dénoncer l'existence même du conflit et son importante complexité qui étaient trop souvent minimisées. La plupart des études se sont concentrées sur le conflit et sa perpétuation et  pendant longtemps, le but de ces recherches était de démontrer que la carence de liens sociaux interethniques ainsi que la perpétuation des violences était le principal moteur du conflit nord-irlandais. De plus, ces recherches étaient pour la plupart menées dans le but de réformer les organes politiques et sociaux de l'Irlande du nord et d'instaurer des politiques de mixité. L'idée générale qui ressort de ces études est que l'impossibilité de résoudre le conflit et d'instaurer une paix réelle et durable, réside dans les pratiques de ségrégation et de division communautaire décrites plus haut. Ils se battent parce qu'ils ne se connaissent pas. Dés lors, la mixité est perçue comme le seul moyen de résoudre le conflit, comme un remède précis destiné à un mal précis. Les pratiques mixtes, quelles qu'elles soient, sont perçues comme l'envers des pratiques conçues et appliquées dans la division ethnique.

       Les premières démonstrations publiques de mixité ont été les marches pacifistes dans les années 1970. On y trouvait notamment des femmes et des enfants catholiques et protestants, se donnant la main et brandissant des drapeaux blancs, des colombes...

 

 

       M. ( femme, 51 ans, catholique) raconte :

« Moi j'étais dans les marches, j'y allais avec mes copines. [...] on n'allait pas aux meetings politiques, je veux dire, moi j'étais apolitique de toute façon, mais on savait qu'il y allait y avoir une marche pacifiste par le bouche à oreille tu vois. Les informations circulaient.   Je suis vraiment fière d'y avoir participé.Tu vois, si t'étais catholique, tu pouvais donner la main à un protestant ! C'était vraiment très fort comme truc ! J'imagine que pour des français, ça ne veut pas dire grand chose mais, pour nous, à cette époque, c'était quelque chose! [...] On avait un peu peur mais tu sais, pas autant que maintenant. J'étais habituée à la violence tout ça. Et puis, on savait que les paras ne nous attaqueraient pas, je veux dire, ils l'ont bien fait quelques fois, mais c'était risqué parce qu'on était tous mélangé, et puis, il y avait des enfants aussi. »

Par Julie - Publié dans : Anthropologie du conflit nord-irlandais
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